‹ Du romantisme politiqueChapitre 2 sur 11 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Quelle doit être la politique extérieure d"ur:e nation libre. — Confusion d'idées du parti libéral. —Il a voulu décider par les principes du droit politique ou du droit civil ce f]ui relève du droit des gens.

L'esprit de propagande, la manifestation armée des sympathies, la passion de Tinflaence et de la prépondérance extérieure, tels ont été, jusqu'à présent, les seuls mobiles de la politique du parti libéral

Tout en adhérant d'une manière générale et vague à la théorie de la paix nécessaire à la liberté, le parti libéral n'a cessé, en toutes circonstances, de demander la guerre et de la demander avec instance.

Seule jusqu'ici, l'expédition du Mexique l'a trouvé chancelant, irrésolu, embarrassé pour la première ibis dans sa passion pour les armes, et plus disposé au blâme qu'à l'éloge.

Intervention, ingérence obligée dans les affaires étrangères, satisfaction donnée aux passions belliqueuses, nuisible à la liberté, telle est, dans son ensemble, la politique du parti libéral. 11 y a lieu, nous parait-il, de chercher pour la démocratie française une politique plus en rapport avec la nature de ses aspirations véritables, moins sujette à osciller au souffle des sympathies contraires,

et plus propre à concilier les intérêts de la puissance nationale avec ceux de la liberté.

Sur quels principes doit donc se régler la politique de la France libérale?

Chercher le mobile de la politique d'un peuple quelconque, c'est chercher la nature de son gouvernement. Il est, en effet, une politique conforme à la nature de chaque gouvernement : les gouvernements absolus ont la leur comme les gouveinements libres, et ils ne peuvent abandonner cette politique conforme au principe de leur existence, sans exposer cette existence même.

Mais quelle est la politique conforme au principe des gouvernements libres?

La liberté fait naître des intérêts moraux et matériels que les peuples libres n'aventurent jamais sans regrets, et ils n'ont

souhaité d'obtenir la liberté que pour assurer la protection de leurs intérêts : car la liberté, c'est la sécurité, la sûreté. Ainsi, d'un côté, la liberté garantit les intérêts anciens, et, de l'autre, elle en fait naitre de nouveaux qui ont à leur tour besoin de sa protection. Toute politique qui compromet les intérêts moraux ou matériels d'une nation cesse donc d'être conforme au principe des gouvernements libres.

Le besoin de sûretés et de garanties n'est pas le seul motif qui attache les hommes à la liberté. Ils ont encore d'autres raisons de lui demeurer fidèles, et ne l'aiment pas seulement pour les biens dont elle est la source, mais encore pour la dignité qu'elle ajoute à leur bien-être. La liberté les rend prospères, et naturellement les attache à leur prospérité, mais en même temps elle les

DU ROMANTISME POLITIQLE. 21

rend fiers, et aussi naturellement épris de la grandeur que de la prospérité nationale.

La politique des intérêts, dominée par un sentiment élevé de la dignité nationale, est donc la seule politique qui soit conséquente avec le principe des gouvernements libres et conforme à son essence.

La politique des intérêts est donc la poli^ tique de la liberté; elle en est du moms la conséquence nécessaire, et presque l'unique raison pour laquelle les peuples ont désiré ou désirent des institutions libres. Si la liberté ne devait pas apporter aux intérêts moraux et matériels d'un peuple plus de sûretés et de garanties que le despotisme, pourquoi la désirerait-on?

Être libéral et se prononcer contre la politique des intérêts, c est donc être souverainement inconséquent, c'est tout à la foisvou-

"n DU ROMANTISME POLITIQUE.

loir et ne vouloir pas, appeler tout ensemble et repousser la liberté.

Malgré ces vérités et malgré leur évidence, la politique des intérêts n'a pas obtenu la faveur du parti libéral. Faute d'avoir compris sa liaison intime avec l'essence des institutions libres, faute aussi d'avoir entendu le mot intérêts dans son sens véritable et dans son acception légitime, il s'est ouvertement prononcé contre la politique des intérêts, en adoptant à l'extérieur la politique d'assistance ou de propagande contraire à la liberté dans tous ses résultats possibles.

On a taxé d'égoïsme la politique des intérêts, mais il est bien évident qu'il vaut mieux protéger les intérêts nationaux que les dévouer au service des nations étrangères; on Ta appelée petite politique, politique d'af-

faires, par opposition à la politique rivale qu'on appelait grande politique; mais ces distinctions sont des distinctions vaines, car une politique qui donne aux intérêts à\\n peuple leur satisfaction légitime, et qui se conforme d'ailleurs aux lois de la morale, ne peut être une petite politique; elle sera toujours grande si elle est habile et juste.

A la naissance de tous nos sophismes, il faut toujours chercher une confusion d'idées, et c'est une confusion de cette nature que je signalerai tout d'abord avant d'entrer dans l'exposition de la politique d'intérêts, telle que doit l'adopter le parti libéral s'il veut être conséquent avec lui-même.

Le parti libéral n'aurait pas conçu d'idées fausses sur le but et le mobile de la politique extérieure s'il n'avait pas confondu les devoirs imposés aux nations avec les devoirs

imposés aux individus par des lois différentes. S'il n'avait pas subordonné les choses de la politique aux principes qui dominent les devoirs de l'homme individuel, il n'aurait pas été conduit à repousser comme entachée d'égoïsme la politique des intérêts. Là est le sophisme qui a faussé toutes ses idées sur la politique extérieure. C'est mal raisonner, en effet, que de décider en une matière par les principes qui en dominent une autre. 1/homme qui se détermine sans cesse par ses intérêts suit une loi morale mauvaise; on en a conclu que le gouvernement qui se déterminait sans cesse dans sa conduite parles intérêts du pays, suivait une politique mauvaise. Malheureusement, tant que la force continuera de régner sur le monde, tant qu'elle sera le dernier mot de toute procédure internationale, il faudra bien qu'un

DU ROMANTISME PûLlTKjLE. 55

peuple cherche à se maintenir le plus fort possible. Et comment y parviendra-t-il autrement qu'en ménageant les intérêts qui constituent sa puissance? Une nation qui oublierait cette règle et sacrifierait ses intérêts tantôt à une idée, tantôt à un sentiment, serait bientôt, en face de ses rivales, dans une infériorité trop évidente. L'individu sait qu'il obéit à une loi morale expresse, définie, réciproque, qui l'oblige dans certains cas à subordonner ses intérêts à l'accomplissement d'un devoir : il sait, eu outre, que la même obligation est commune à tous les hommes et pèse sur chacun autant que sur lui. Mais quelle est la loi morale qui oblige un peuple à sacrifier, dans certains cas, ses intérêts en faveur d'autres peuples? Existe-t-il une loi internationale réciproque de cette nature qui engage chacun vis-à-vis

de tous, et tous vis-à-vis de chacun? Or, le sacrifice de chacun pour tous n'est possible qu'à cette condition. Si cette loi existe, il faut la suivre; mais si, bien loin qu'elle existe, toutes les obligations des peuples les uns visà-vis des autres se réduisent à l'observation plus ou moins scrupuleuse des traités intervenus pour sanctionner les jugements rendus par la force ; si tous les progrès de la morale internationale viennent se résoudre dans une fidélité plus ou moins résignée à la lettre du contrai imposé parle plus fort au plus faible , bien dupe ou l)ien mal conseillée serait la nation qui prendrait pour elle seule tous les devoirs et toutes les obligations d'une loi (jui n'existe pas, laissant aux autres peuples liberté entière de ne suivre entre eux et vis-à-vis d'elle que les suggestions de leur intérêt particulier, et oui accepterait ce

Dr ROMANTISME POI.ITIOUE. 27

partage inégal de toutes les charges pour elle et de tous les avantages pour autrui.

Que Ton déplore cet état des sociétés humaines, qui remet à la force l'arbitrage de tous les différends ; qu'on en appelle de cet état violent à un état plus régulier, rien de plu? philosophique. Mais, en politique, il ne fnut pas prendre ses espérances et ses aspirations pour des réalités; il faut déplorer l'état des choses, mais l'accepter en le déplorant, et ne pas se conduire en face d'un état déplorable par les principes qui seraient de mise en face d'un état plus satisfaisant.

Le droit des gens régie les rapports des peuples entre eux ; le droit politique, la constitution intérieure et 'les obligations des citoyens envers cette constitution; le droit civil règle les rapports des individus entre eux. De ces lois différentes qui les régissent

découlent pour les peuples et pour les individus des obligations différentes. Le droit civil et le droit politique ont pour objet d'empêcher entre individus comme entre citoyens toute manifestation de la force; le droit des gens, au contraire, a pour obje^ de régler les manifestations de la force de nation à nation; le droit civil et le droit politique réprouvent Temploi de la force ; le droit des gens avoue, reconnaît, sanctionne et légitime cet emploi ; les deux premiers garantissent aux citoyens une sécurité réciproque; le dernier, dans son état actuel d'imperfection, affirme le peu de sécurité dont jouissent réciproquement tous les peuples. 11 ne se peut donc rien de plus dissemblable que la situation respective des peuples et des individus. De deux situations si différentes, l'une paisible, assurée, l'autre

pleine de hasards et de périls, on ne peut déduire les mêmes obligations sans la plus étrange confusion d'idées et de raisonnement.

Les nations arriveront-elles quelque jour à rintelligence d'un droit international supérieur, droit qu'aura cessé d'engendrer la force et qui mettra, par une revanche éclatante, la force au service de la justice? En se rapprochant de plus en plus, les nations arriveront à distinguer les liens de solidarité qui les unissent : la politique des intérêts ne sera pas abandonnée, mais elle changera de caractère : la politique des intérêts généraux l'emportera de plus en plus sur celle des intérêts particuliers. Déjà quelques pas ont été faits dans ce sens, la politique du libreéchange est évidemment une politique d'intérêt général. Mais dans l'état actuel du

monde, et tant que l'ère des conquêtes et de la violence n'aura pas été fermée du consentemàiit et par la probité de tous, tant que l'antagonisme et l'isolement continueront de prévaloir, la seule politique à suivre pour un peuple éclairé sera, dans le plus grand nombre des cas, la politique d'intérêt particulier. C'est cette politique qu'ont toujours adoptée l'Angleterre et l'Amérique, et qui les a élevées jusqu'au degré de grandeur, de liberté, de puissance où nous les voyons parvenues ; c'est cette politique que poursuivent sous nos yeux, aux applaudissements du parti démocratique, l'Allemagne et l'Italie, décidées à réaliser, par les moyens licites et par les moyens défendus, l'œuvre do leur unité.

Pourquoi, lorsqu'il s'agit de la France, la politique d'intérêt national est-el'e l'objet

d'un discrédit si rtrange? Pourquoi cette politique tant louée, lorsqu'elle est italienne, allemande, américaine, anglaise, cesse-t-elle de mériter Téloge des Français lorsqu'elle devient française? La France est-elle le seul pays qui n'ait pas d'intérêts nationaux à satisfaire, qu'elle repousse la politique qui ménage, protège, enveloppe de sa tutelle jalouse les intérêts nationaux ?

Fa question ne se pose pas généralement ainsi. On sait bien que la France vit des mêmes intérêts qui font vivre ses rivales, et quelle ne peut pas plus qu'elles renoncer aux conditions de son existence, se refuser, par exemple, la liberté, pour procurer Findépendance aux autres peuples. Personne n'est assez hardi pour soutenir ouvertement que cette politique serait bonne qui commencerait par faire litière des intért^^ts du pavs.

Seulement les uns confondant, soit à dessein, soit à leur insu, les intérêts moraux avec les intérêts matériels des peuples, confondant aussi les obligationsdenature différente qu'ils imposent à la politique nationale ; d'autres voulant mettre à la charge d'une seule nation les obligations qui découlent d'uu intérêt moral commun à tous les peuples, et non particulier à cette nation; la plus étrange confusion continue de planer sur les devoirs de nature différente auxquels doit satisfaire la politique extérieure de chaque peuple en particulier. Et, il peut arriver que, tout en confessant dans son principe, et probablement de la meilleure foi du monde, la nécessité, l'impérieuse nécessité de la politique d'intérêt, on en vienne pourtant, dans l'application, à se prononcer pour une politique qui compromet les intérêts dn pays, faute

d'avoir su ou voulu reconnaître la nature véritable de ces intérêts, et celle des devoirs dont ils étaient la [source.

Page 1