LIBRAIRIE UNIVERSITAIRE
H. WELTER, Éditeur
4, Rue BernaI' i - 1' m issv, 4 ^<^
Cette étude a été rédigée à la fin de décembre 1910 et publiée dans la revue La Phalange en février 191 1.
La plus grande partie du troisième chapitre fut ajoutée en mars; elle parut dans La Phalange en mai.
Les « Appendices » furent joints aux épreuves du tirage à part aux mois de juin et de novembre.
\V\M" IM^OPOS
Puissé-je mettre quelques précisions — je m'adresse surtout aux poêles et à leurs lecteurs - dans les à-peu-près d'un débat sans fin .'. . .
Des amis veulent bien me réclamer l'achèvement des études expérimentales que f ai cru nécessaire de poursuivre sur le rythme. Mais dans cet ordre on gagne beaucoup à se hâter lentement.
Cependant, commencées en 1902 et poursuivies à de longs intervalles, mes expériences sont faites, nombre de mes conclusions prises. D'autre part, on ne cesse de publier des articles hostiles ou favorables aux condilioyis vivantes d'un art dans la poésie française d'aujourd'hui : tous sont également superficiels, bourrés de confusio7is.
J'ai pensé répondre au désir, trop aventuré peut-être, de plusieurs en éprouvant une méthode et quelques résultats essentiels de mes recherches d'après les lectures un peu distraites de nos critiques et de nos artistes eux-mêmes.
Il n'est point d'art sans un long travail d'atelier.
Je sais :
« L'art ne fait que des vers, le cœur seul est poète, n
Ne l'oublions pas, — mais ne nous fions point à une ingénuité qui subit l'empreinte de tous les moules, qui fait écouler le cœur des autres plus que le sien.
Pour nous mieux approcher de notre cœur, pour vraiment,, librement, l'entendre bien près, dans tous les mouvements intuitifs dont l'âme n'est point séparable, travaillons profondément la nature, avec srruptde, avec confiance.
m\} RYTHME, EN FRANÇAIS'"
\ . Il sérail fâcheux qu'on ne retirât pas quelque profit des affirmations s\nipatlii(pies, chaque jour plus nombreuses, et des diflerentes controverses que continue à susciter le « vers libre » depuis un an. En dépit du système épigraphique de Moréas, convenant à l'exiguité de l'urne funéraire qu'il se préparait, ou des succès faciles d'une illusoire ou artificielle liberté dans les cadres convenus, la composilion ryl/imique, dénommée a vers libre », rejettera de plus en plus, réclamée par tout poème, une symétrie automatique, devenue inexpressive, qui n'est qu'en apparence dans la tradition. L'accueil du public grandit ; pour qu'il s "étende, il suffira de quelques manifestations théâtrales sans doute prochaines. C'e.sl parl'audition que l'oreille se forme, non par la lecture, surtout quand on ne sait pas lire...
^. Après quelques cliefs-d'œuvre, depuis vingt ans, d'une véritable composition rythmique, d'où vient que si peu en effet savent
(i) KiKiuèlc inlcnialiontilc sur le Vers libre (Pocsia, Milan, 1909). — Oméga, Le ]'ers Français (I.a Plialaiig'e, 20 sept. i90(|l. — IIem\i (îiiéon, Lettre (Nouvelle Ucviie franriiiso, i"' nov. i<)0()). — ('hari.es l.e CioKKic:, ,\os Poètes (La Revue licbdoniadaire, 11 dcc. ii,ior)). — Henri Giii^os, Le mouvenienl dans la poésie lyri<fiie (La Grande Revue. 3.") déc 1909). — l,ouis MaSdin, Etude sur les « Ballades françaises 1, (\'ers et l'rose, içioçi). — Micuei. AnNAUi.D, l>u l'ers français (La iNouvelle Revue française, i"' janv. i(|io"i. — nEORGES Dliiamkl ct CuARLKs \'ii.i)RAC. iVo/(',« sur la lerltnique poétique (Paris. i()ii)). — Kmile Cottinet, (Juelijues notes sw la nouvelle technique (Pan, fév. 1910). — Hbnki Gui';on, (ne discipline du Vers L/firciLa Nouvelle Reviif française i"" avril, 1910). — .lui.Es Bois, L'Humanité divine, poèmes, préf.ice (Paris, 1910I. — G. -M. Savarit, Les limites de ta poésie libre : le ryllmte et le mètre selon la linquistique (Mereure de France, i'"" nov. 1910). — Cmaiu.es Le GcFEic, A'o.s- Poètes (La Kevue liebtioinatlaire, !t février nii'l-
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lire ? Devons-nous l'imputer aux poètes eux-mêmes ? Sans doute, et pour beaucoup. Les poètes ne savent pas se lire, et naturellement encore moins lire les autres ; puis ils perdent dans les exercices de la conscience analytique tous les bénéfices des œuvres ou de la conscience instinctive. Ils ne peuvent pas arriver à dégager par l'analyse les éléments nouveaux de leur matière, ce qui n'est pas nécessaire tant que ces éléments se cachent derrière iQg paravents des formes historiques, mais ce qui est obligatoire dès que, derrière elles, on fait apparaître franchement, dans un ordre inattendu, les éléments organiques. Cette obligation serait encore vaine, si les poètes d'instinct songeaient, comme Racine, à styler des interprètes, s'ils pouvaient remplacer la démonstration par l'expérience ; or ils n'y songent pas. Peut-être y seraient-ils impuissants, car on se doute que la pratique de l'expérience a besoin d'être appuyée sur une démonstration, tout au moins intérieure...
Les efforts intéressants qui se produisent de lustre en lustre pour dégager les éléments nouveaux, ou plutôt vivants, de la technique poétique ont été cette année particulièrement remarquables ; ils ne sont pas plus approfondis, ils ne sont pas plus heureux que les précédents. C'est pourquoi il est absolument inutile de rien publier, — autrement que par l'audition. Lorsqu'on n'est pas affligé d'exhibitionnisme sentimental, ou d'une vanité du nom, de celte plus ou moins fausse étiquette appelée gloire, qu'on estime que l'émotion ne doit pas être séparée de l'œuvre d'art et que néanmoins l'œuvre d'art ne se réalise entièrement que dans la communication, à quoi bon rien communiquer : on est snr que les poètes, leurs commentateurs (et le public avec eux) liront de travers. Pourquoi ? parce que, comme tant d'autres artistes aujourd'hui, ils n'ont même point voulu apprendre à lire sur les genoux de leur mère, qu'ils ne se sont point mis à l'école, à leur école, qu'ils n'ont passé par aucun atelier, et que ne sachant pas lire, ils parlent. Cela ne les empêche pas de nous donner des œuvres, et qui comptent, répétons-le des chefs-d'œuvre; mi\\s nous allons voir que pour ces œuvres mêmes leurs imprécisions ont des conséquences assez graves.