‹ Du rythme en françaisChapitre 30 sur 41 · LE VERS ET LA STROPHE MÉTRIQUES · texte numérisé non relu

LE VERS ET LA STROPHE MÉTRIQUES

Hareu, li maus d'amer

\-i — M'ochist.

En passant au xiv' siècle, ce début du virelay d'Eustache Deschamps nous offre des alternances intérieures non moins

métriques :

— \j ^ — u' ^ — Dame, je vous remercy

I El gracy V — ^ — w w —

De cuer, de corps, de pensée,

De l'anvoy qui tant m'agrée,

Que je dy

— \j ^ \j — w' ^' Conques plus biau don ne vi

Faire à créature née... (')

Puis au XV'' siècle que de rondels et complaintes de Charles

d'Orléans commencent par ces figures régulières :

Le temps a laissié son manteau

De vent, de froidure et de pluye. . .

\j -^ — ■'w — ^' \j — Les fourriers d'Esté sont venus

Pour appareiller son logis. . .

France, jadis on te souloit nommer,

En tous pays, le trésor de noblesse, — ^ \j — v.'.^w — w — Car ung chascun povoit en toy trouver

W-- ^ — v-ZV — \J \J —

Bonté, honneur, loyaullé, gentillesse,

Clergie, sens, courtoisie, proesse. . .('-) Quant à Ronsard on se doute (lu'il est plein de strophes

métriques :

^ — \j 'u ^ — w — Pour boire, dessus l'herbe tendre

Je veux sous un laurier m'étendre,

Et veux qu'.Xmour, d'un petit brin

(i) Cité par Ci.AiR Tisseur, p. Soi. — Toute la suite de la pirce, qui fst assez longue, comporte ainsi de continuelles alternances métriques.

(2) l'uésies de (Charles d'Ohi.éams, publiées par Marie (juicliard Paris, Gosselin éd., i8'4^).

\/ \^ — ww — w — Ou de lin, ou de cheneviere,

Trousse au flanc sa robe légère,

<^' w — ^' — w 1^ ^ Et mi-nud me verse du vin.

Odes, Ix^ livre, xvii.

' Citerai-je ce sonnet entier :

Doux cheveux, doux présent|de ma douce maislresse,

Doux liens qui liezima douce liberté,

\J — V-» ^ — I w ^^ — ww —

Doux filets où je siiisj doucement arreslé,

Qui pourriez adoucirid'un Scythe la rudesse,

w — — u/w — w — uw w —

Cheveux, vous ressemblez! à ceux de la princesse

Iw» V W W W >^ Iwl W

Qui eurent pour leur grâce un astre mérité ;

>-■ — — '^' w — I >■ k^/ — u' \' — Cheveux, dignes d'un templei et d'immortalité,

Et d'estre consacrez! à Vénus la déesse.

Je ne cesse, cheveux! pour mon mal appaiser,

De vous voir et toucher,! baiser et rebaiser.

Vous parfumer de musc, 'd'ambre gris et de bâme,

Et de vos ntiuds crespez tout le col m'enserrer, Afin que, prisonnierj je vous puisse asseurer

KJ KJ V — 1^ — ' W <J </ — w —

Que les liens du col sont les liens de l'âme.

Amours diverses, xii (').

Mais quelles que soient les symétries de ces combinaisons, elles diffèrent, comme dans nos citations de La Fontaine, des exemples systématiques de Gautier par plus ou moins d'alternances entre les figures semblables, — et nous pourrions jusqu'à nos jours à travers le romantisme (Hugo en est rempli), extraire de toute œuvre des successions de mètres formés de pieds rythmiques rigoureux.

82. Ainsi nos poètes ont toujours fixé et régularisé à chaque instant l'accentuation flottante de leurs vers. Cependant, là

(i) P. DB Ronsard, Œuvres complètes. Nouvelle édition par M. Prosper Blancliemain (Paris, Jeannet, 1867).

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n'est pas le phénomène révélateur du mouvement propre à la versification française; // est dans lenlremclemenl continuel de celle mélr'icité par l'accent avec une libre rylhmicilé intérieure. De ce point de vue, toute l'Iiisloire de notre versification française est à reprendre, qui montrerait le rôle accentuel grandissant du pied rythmique, et dans quelle proportion s'équilibraient chez chaque poète les formes statiques et les formes dynamiques en dehors du numérisme imposé, pour aboutir de nos jours à un jeu à la fois plus juste, plus riche et plus souple par dessus un syllabisme artificiel, comme pardessus un numérisme secondaire.

83. Ce fut en elfet un sentiment très exact du mouvement vivant qui empêcha nos poètes d'arrêter tous les rythmes sous le joug de mètres plus rigoureux, comme l'auraient désiré les ^'an llasselt et les Ducondut. Sans alternances, les seuls exemples de Théophile Gautier suffisent à démontrer combien une régularisation constante, avec n'importe quelle forme, eût été peu soutenable. Les nouveautés simplement numériques de Clair Tisseur peuvent en témoigner :

O Doricha, fleur de l'Hadès, ton corps si tendre, Que Cypris même eût jalousé n'est plus que cendre ! Et sa tunique au tissu d'air, dont les tiédeurs. Dans l'air sublil, semblaient répandre les ardeurs. . .

OU encore :

La saison des renoncules d'or, la saison

Oui transforme en écrin scintillant, le c^azon.

Reparaît, les yeux baignés d'amour, elle éveille

La fourmi, dans ses greniers blottie, et l'abeille. . . (')

Déjà sur quatre vers ces cotipes uniformes d'alexandrins en l\-k-li et en 3-6-3 se supportent mal; et la seconde nous parait plus agréable grâce aux variations des six temps intérieurs.

Les combinaisons par alternances luétriciues de \ an llasselt, surtout pour les mètres impairs, étaient plus heureuses :

|i| Gi.\in Tisseur, Modestes observcUions sur rart dr i-ersijifr. |Lyon, licruoux et Cumin, éd. 1898.)

J'ai dit mon secret au nuage Qottant,

Au nuage Qui marche et poursuit, dans l'azur éclatant, Son voyage.

J'ai dit mon secret à la brise du soir, ' A la brise,

Qui sème les fleurs, dans le lac, ton miroir 0 cytise (').

84. Ce système alterné peut donner lieu à de nombreuses et jolies trouvailles ; mais pas plus qu'une régularisation isométrique, il ne pouvait valoir le balancement instinctif de périodes libres et de périodes mesurées dont le mélange est habituel chez nos poètes. Le plus souvent, ces dernières assurent le début des strophes ou leur résolution; ou les correspondances ne s'étabhssent qu'entre certains pieds des mètres. Malheureusement les poètes, par ignorance des éléments qu'ils employaient, n'en tirèrent qu'un parti incertain; et il fallut attendre l'aboutissement des formules romantiques dans Verlaine, pour que ces correspondances entre les bornes du numérisme traditionnel reçussent leur plein effet.

Nous avons donc pu lire des vers comme ceux-ci où deux alexandrins, composés de trois pieds rythmiques irréguliers et semblables, étaient suivis d'un troisième dissemblable, — période résolue par la cadence d'un quaternaire classique :

Puis, va ! — Garde une foi modeste — en ce mystère D'amour — par quoi je suis la chair — et ta raison,

WW W — \J ^ — w wv —

El surtout — reviens très souvent — dans ma maison

w w — vyw— V — '■^ \^w —

Pour y participer au vin qui désaltère...

On remarquera que les quatre vers sont terminés par le même pied rythmique, comme les suivants mesurés, en plus, deux par deux dans leurs coupes nouvelles :

La musique de mes louanges à jamais,

Et l'extase perpétue?/e et la scienre, (i) André \\y IIasselt, Poésies choisies. (Paris, Fischbacher éd., 1901.)

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