CHAPITRE DEUXIEME
L — l'hydraulique du lac.
^ractèrcs généraux des cours d'eau qui sortent du massif du Gothard. — Dimensions des principaux lacs du globe. — Grande profondeur des lacs alpins par rapport à certaines mers. — Lacs de vallées, lacs de cluses, lacs de combes. — Le L^man ; sa forme, ses dimensions principales. — Le grand lac et le petit
^^c, Profondeur. — Relief du plafond. — Inclinaison des talus. — Plaine
centrale. — Arête médiane. — Barre de Promenthoux. — Région littorale, rég-ion pélagique, région profonde. — Flore et faune de ces trois régions. 0 Lnmcultés d'établir le niveau vrai du lac. — Pente générale due à l'écoulement des eaux du Rhône de Villeneuve à Genève. — Influence de l'attraction laté- '^e des montagnes. — Absence de marées sensibles. — Limnimétrie du *-«man. — Appareils enregistreurs. — Variations annuelles du niveau. — ^rues et décrues, leur périodicité, leurs causes. — Vagues du Léman, leur ^'ïïplitude. — Tempêtes du lac. — Courants de surface. — Courants profonds.
^^'*'*«es Ondulations. — Vagues de balancement ou seiches. — Leur mode de
^'^P^g'ation, leur vitesse, leur amplitude, leur périodicité. — Seiches du grand
^; *^iches du petit lac. — Seiches longitudinales et transversales. — Expli-
^**^'* du phénomène. — Observations limnimétriques. — Formule empirique.
T" ^^*cHes dicrotes. — Vibrations du lac. — Influence des bateaux à vapeur,
^^ups de vent, de l'orage, etc. — Lois fondamentales de la propagation des s^îci^es
'^lité du phénomène. — Seiches des principaux lacs de la Suisse. — Hypo- *^s diverses des physiciens Fatio de Duillier, Addisson, Jallabert, Bertrand,
^'^^r, de Saussure, Arago, Forel. — Causes permanentes et accidentelles. ^"^i^logie avec les raz de marée. — Hypothèse des seiches marines. — Phé-
^*^^s observés au canal de l'Euripe. — Analoeie avec les seiches des lacs
*^tis séculaires du niveau du lac. — Influence de la progression et du P ^*^ des glaciers du Valais. — Influence des travaux d'endiguement du , **^ «t de ses affîuents. — Opinions diverses des hydrauliciens de Genève et ^^^^on de Vaud. — Anciens griefs de l'État de Vaud relatifs à la surélevants eaux du Léman.
^ principaux cours d'eau qui s'échappent, en rayonnant, du ^^ du Gothard, si bien appelé « le père des eaux de l'Europe
occidentale » (i), semblent porter l'empreinte de cette commune paternité et gardent dans leurs allures, dans leurs lignes générales, dans leur physionomie en un mot, une sorte d'air de famille. Ils présentent notamment une* particularité tout à fait caractéristique. Ils creusent d'abord un sillon très profond dans la croupe de lamontagne; puis bientôt ce sillon s'élargit, la pente des eaux diminue, la vallée s'ouvre, et le torrent s'épanouit dans un lac tranquille. C'est ainsi que l'Aar remplit les bassins de Brienz et de Thun qui n'en faisaient qu'un autrefois, que la Reuss a donné naissance au lac des Quatre-Cantons, le Rhin au lac de Constance, la Tocc et le Tessin au lac Majeur, le Rhône au lac de Genève.
Tous ces lacs se ressemblent.
Ils ont tous une commune origine. Ils remplissent le même rôle hydraulique; ils constituent un bassin d'approvisionnement et de repos pour les eaux du torrent ; ils sont le régulateur de son débit et sa première étape. En amont du lac, les eaux ont une allure essentiellement torrentielle, incompatible à toute sorte de navigation et même au flottage. Au-dessous, le régime s'est régularisé, la pente s'est adoucie; et l'homme, qui n'avait pu jusqu'alors mettre en œuvre les eaux indisciplinées du torrent que comme force motrice, commence à pouvoir les utiliser pour la plus pr cieuse des industries, celle des transports.
Le lac de Genève est le plus grand de tous les lacs qui reçoiver les eaux du Gothard. Mais bien que sa surface approche de cents kilomètres carrés, ce n'est qu'un tout petit bassin si on compare aux grandes nappes lacustres d'eau salée ou d'eau dou disséminées d'une manière fort irrégulière sur l'ensemble des c tinents.
Dans la catégorie des lacs salés, la mer d'Aral et la mer G
(i) Voir première partie, ch. i.
pienne tiennent le premier rang. Fragments détachés de l'iminense Méditerranée d'Europe, qui s'étendait jadis de l'Océan Glacial au Pont-Eusin, elles n'ont pas moins de cent à trois cent mUte kilomètres carrés.
La mer Morte de la Palestine et le grand lac Salé d'Amérique appartiennent à la même famille et, sans avoir les mêmes dimenàons, présentent encore des superficies bien supérieures à celles du Léman.
I^slacs d'eau douce sont bien autrement nombreux. Soudés |uefois les uns aux autres, ils offrent à la navigation une lue supérieure à celle de la mer Caspienne, En première ligne but citer le chapelet des grands lacs américains situé entre les Étals-Unis et le Canada, et surtout le magnifique groupe presque coatinu du lac Ontario, du lac Erié, du lac Huron, du Michigan, du lac Supérieur, tous traversés par le Saint-Laurent. Puis viennent les lacs à peine explorés de l'Afrique centrale, le lac Balkal en Sibérie et l'interminable série des lacs de la Scandinavie elde la Finlande, parmi lesquels le lac Ladoga, à lui seul trente (ois plus vaste que le lac de Genève.
Tous ces bassins sont en réalité de véritables petites mers navi-
E*'>leset naviguées. A côté d'eux le Léman n'est qu'un modeste
™*ervoir, une simple expansion du fleuve qui l'alimente et le tra-
"^Tse. C'est en un mot le Rhône lui-même, plus lai^e et surtout
^P^ profond.
^^^^P profondeur est, en effet, une des caractéristiques les plus Il *™>arquab!es des lacs de montagne ; et cette profondeur est *'>uvent aussi grande, quelquefois même supérieure à celle de "Saucoup de petites mers.
Dans le golfe de Lyon, il faut s'avancer au large de plus de *nt kilomètres pour que la sonde rencontre des fonds de deux tenta mètres, tandis que l'on constate très fréquemment
profondeur à quelques brasses seulement des rives des lacs alpins.
La Manche, qui sépare la France de TAngleterre, est une vaste plaine à peu près horizontale, presque sans relief, à p>eine recouverte d'une cinquantaine de mètres d'eau. La faible profondeur de ce grand bras de mer, qui ne mesure pas moins de cinq cents kilomètres de long, et dont la plus grande largeur atteint deux cent vingt kilomètres, est rendue saisissante et parle, pour ainsi dire, aux yeux si on en imagine une réduction à l'échelle de o,ooi par mètre. Cette réduction présenterait une superficie un peu plus grande que la place de la Concorde, assez peu inférieure à l'Esplanade des Invalides, et serait recouverte d'une hauteur d'eau qui ne dépasserait pas cinq ou six centimètres. Un petit oiseau traverserait en sautillant cette mer en miniature.
La mer du Nord n'a, en général, que 40 à 60 mètres de profondeur dans sa partie méridionale, le long des côtes d'Angleterre et d'Ecosse. La profondeur du Cattegat ne dépasse jamais 80 mètres. Les fonds de la Baltique varient de 30 à 60 mètres ; ceux du Sund et du Grand Belt, de 20 à 30 mètres ; et, en de nombreux endroits, la sonde rencontre, à une dizaine de mètres à peine, d'interminables bancs de sable et de vase qui rendent la navigation incertaine et difficile pour les bateaux de fort tonnage. Ce n'est, en définitive, que dans les grandes mers ou dans l'Océan que l'on trouve des profondeurs considérables atteignant et dépassant mille mètres.
Les petits lacs alpins, avec leur profondeur moyenne de trois cents mètres, sont donc, relativement à leur faible superficie, si on les compare à l'immense étendue des mers, de véritables gouffres.
Il est facile d'en comprendre la raison.
Les cavités de tous les bassins du globe, — océans, mers, lacs, étangs ou simples mares d'eau, — correspondent en effet presque toujours aux hauteurs des sommets qui les avoisinent. La pente naturelle des côtes se prolonge au-dessous de la surface des eaux. Les escarpements des montagnes plongent au-dessous de ce niveau, en conservant la même inclinaison. Un rivage plat et
sans relief indique donc toujours ur une côte rocheuse et abrupte est, eau profonde.
lassin d'un faibie mouillage; 1 contraire, baignée par une
Les lacs se divisent, d'une manière générale, en trois types principaux, dont les formes et les contours sont en harmonie avec le relief du sol et l 'architecture des montagnes qui leur servent de ceinture.
Dans les vallées larges, r^ulièrenient dessinées, les amas d'eau qui proviennent de l'apport plus ou moins considérable du cours d'eau principal , des affluents secondaires ou des agents atmosphériques, sont retenus soit par un barrage naturel, soit par l'adoucissement de la pente longitudinale du thalweg, qui affecte une forme concave; et ces amas d'eau s'étendent suivant une assez grande nappe. La dépression du sol forme ainsi un vaste bassin de repos pour les eaux du fleuve, dont le trop-plein se déverse à l'aval par-dessus l'échancrure la plus basse du pourtour. Le bassin affecte alors une forme presque toujours ovale et assez allongée; les pentes latérales sont assez douces, les contours r^uliers et adoucis, les anses symétriques et gracieusement rhythmées, les berges plates, les rivages marécageux, les fonds de quelques brasses à peine à une distance assez grande de la côte. Le lac n'est en quelque sorte que l'inondation permanente de la vallée dont le thalweg, légèrement déprimé, constitue une cuvette en général assez peu profonde. C'est un lac de vallée.
Mais la forme des vallées présente bien souvent une série d'étages superposés et séparés par des cluses étroites. Le fleuve serpente alors lentement sur tous ces paliers échelonnés à différents niveaux; ses méandres et ses sinuosités baignent et rongent alternativement les contreforts latéraux; puis, pour passer d'un étage à l'étage inférieur, il se précipite par des v rapides » et s'eng^e dans le couloir rocheux et resserré que ses eaux creusent
2o6 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME.
depuis l'origine des temps et dont elles heurtent les parois à pic.
D'autres fois, le défilé, entamé par les eaux pendant la loi^e durée des âges, s'arrondit en forme de « combe », dessinant une sorte d'amphithéâtre dont les escarpements sont, en général, moins abrupts que ceux des cluses, mais d'un ordonnancement beaucoup plus grandiose.
Dans l'un et l'autre cas, les eaux arrêtées dans ces passages étroits donnent naissance à des lacs profonds, aux contours pittoresques, aux rives escarpées, et chez lesquels la variété et les oppositions des redans, des gorges et des promontoires offrent un caractère de grandeur et de sévère majesté que n'atteignent jamais les lacs de vallée.
Toutefois, il est rare qu'un lac rentre parfaitement dans cette classification et appartienne exclusivement à l'un des trois types pour ainsi dire théoriques : — lac de vallée, lac de cluse, lac de combe, — que nous venons de décrire. Le plus souvent, il participe des trois; et, dans les vallées des Alpes surtout, dont le relief est très accidenté, les bassins lacustres empruntent à ces trois types les traits principaux qui les caractérisent.
On a fait encore une observation fort juste sur le mode cî^ répartition des lacs alpins par rapport aux directions générales A^ grands soulèvements des montagnes. Les Alpes Rhétiques, Alpes du Dauphiné, celles de la Provence, de la Savoie, lesgrand^^ formations du Mont Viso et du Mont Blanc ne donnent naissanc:^ qu'à un très petit nombre de lacs tout à fait secondaires. L^^ belles nappes lacustres de la Suisse rayonnent toutes autour d^ Saint-Gothard , qui constitue bien le véritable centre orographique et hydrographique du puissant massif des Alpes. Il suffit de jeter les yeux sur une carte de la Suisse pour reconnaître que les lacs du Nord de Tltalie, de Genève, des Quatre-Can tons, de Constance
Xupent le fond de grandes vallées divei^entes qui viennent lûtes se réunir au nœud du Gothard.
' D'autre pari, la chaîne du Jura présente une série de bassins ; de lignes de faîtes parallèles et orientées très régulièrement du lord-Est au Sud-Ouest, et les eaux retenues dans les plis des val- CS jurassiques doivent naturellement s'étaler en nappes ayant la ^me orientation. Tels sont les lacs de Joux, de Morat. de Neuatel.
Or, le croisement du système alpin par celui du Jura a dû avoir
bcessairement pour effet de modifier la direction convergente des
isîns lacustres aux points de contact des deux systèmes; et il
it curieux de vérifier que deux des plus beaux lacs de la Suisse,
se trouvent précisément à la limite du Jura et des Alpes, le lac
es Quatre-Cantons et le lac de Genève, présentent dans leur con-
guration générale la manifestation évidente de leur double origine.
Le pourtour du lac des Quatre-Cantons est, en effet, très net-
iment étoile. Le lac se compose, en réalité, de deux nappes ayant
directions différentes. L'une suit la vallée de la Reuss, qui
Onverge vers le Gothard ; l'autre, qui coupe la première presque
axiglc droit, est très exactement orientée du Nord-Est au Sud-
Bcst, c'est-à-dire dans le sens même de toutes les vallées juras-
|ues.
De même, le lac de Genève affecte la forme d'un croissant, dont "«courbure était encore beaucoup plus accentuée et atteignait C^ue une demi-circonférence lorsque les eaux recouvraient tte la plaine d'alluvions récentes qui s'étend de Villeneuve à la ise de Saint-Maurice, aux portes du Valais. Toute la partie ont du lac offre les caractères d'un lac alpin ; la partie aval, au ••ïtraire, du côté de Genève, est baignée par les derniers contre- ■^du Jura et présente, en cette qualité, l'orientation uniforme tous les lacs jurassiques. Ces deux lacs vont ainsi à la ren- ••ritre l'un de l'autre , s'épanouissent en une vaste nappe qui -^tcnd de Lausanne à Évian et rappellent très nettement, par ^ts directions et même par la physionomie de leurs rives, les îtoupes de montagnes desquels ils dépendent.
2o8 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME.
A la fois lac de vallée, lac de cluse et lac de combe, le Léman est donc en même temps un lac jurassique et un lac alpin.
Certains points de la surface du globe resteront à jamais câè* bres dans les annales de la science pour avoir été le théâtre de grandes découvertes. Tout le monde sait que Pascal choisit k sommet du Puy-de-Dôme pour y faire ses premières expériences sur la pesanteur de l'air, qui servirent de point de départ à l'application du baromètre à la mesure des hauteurs. Les eaux do Léman ont donné lieu à deux découvertes du même ordre. C'est en étudiant les couches inférieures du beau lac franco-suisse qot de Saussure a constaté que l'eau conserve la même température, en été comme en hiver, à une certaine profondeur, et qu'elle atteint son maximum de densité à 4* 1/2. C'est dans le même bassin que CoUadon a fait plus tard ses belles expériences sur la propagation du son dans les liquides.
Le LéiiKin semble avoir acquis par là une véritable consécration scientifique; et, poursuivant la voie suivie par leurs illustres dtîvanciers, les naturalistes et les géographes modernes, riverains (lu lac, l'ont considéré comme une sorte de magnifique laboratoire (jue la nature offrait à leurs investigations. Ils en ont, depui quel(ju(îs années , scrupuleusement enregistré tous les mouv nients, toutes les perturbations, ont sondé son fond, étudié so régime, dessiné tous ses contours, décrit sa forme, sa faune, flore et son climat, et ont ainsi enrichi la science moderne d'un( foule d'observations précieuses, dont la réunion et le classemen méthodique constituent une monographie complète du Léman.
11 est intéressant d'en connaître au moins le résumé.
La forme générale du lac est celle d'un croissant irr^ulier, cornes inégales, ilont la concavité est tournée vers le Sud. corne orientale, du côté du \'alais, est beaucoup plus large
d'un contour plus arrondi que la corne occidentale, qui va, en se rétrécissant et en s'effilant, jusqu'à Genève.
U longueur du lac est de 73 kilomètres environ, mesurée suivant son axe , qui desâne à peu près un arc de cercle de 35ldbmètres 1/2 de rayon et de [2o' d'ouverture. Il atteint sa plus grande largeur, — près de 14 kilomètres, — dans la zone comprise entre Morges ou Lausanne, sur la rive vaudoise, et les abrds d'Êvian, sur la rive savoyarde.
Le lac se divise, d'ailleurs, en deux bassins très distincts : le grand lac ou lac l.éman proprement dît, et le petit lac, plus particulièrement désigné sous le nom de lac de Genève. La superficie totale de ces deux nappes lacustres, fort inégales, est de 578 kilomitres carrés.
Deuï cartes du fond du lac ont été levées avec le plus grand soin : l'une au 1/12,500, par M. Ed. Pictet; l'autre au 1/125,000, d'après les sondages de M, Gosset, par les soins de l'État-Major iWéral. Ces deux précieux documents permettent de se faire une idée très exacte de la topographie sous-lacustre du Léman (i) .
Et, tout d'abord, on reconnaît que les deux directions extrêmes «rapprochent, l'une de la grande coupure du Valais, qui pénètre aucŒur des Alpes, l'autre de l'alignement général des derniers contreforts du Jura. Le fond du lac, s'il était possible de le voir à nu, SE présenterait donc comme une vallée à la fois^alpestre et jurissique.
Ce fond, qui est plutôt un plancher qu'une goige, forme une «rge vallée profonde de trois cents mètres environ, bordée par "Ib talus assez raides. La largeur de ce plancher est de cinq kîlo- ™*lresen moyenne; son relief présente très peu d'ondulations. Ltsaccidents du sol ne dépassent presque jamais une dizaine de "i^ttesdans une section transversale du lac. Il n'y a donc point, ^proprement parler, de vallée longitudinale, de ligne de thalweg "«M l'axe de cette plaine sous-lacustre et nivelée, Tout au con- Irsirc, les sondages ont permis de constater une légère saillie
l'I 7,-A, FoBEL, CarU hydraulique du tac Li^an. Feuilles MO M 440 ïii de l'Atlas topographique de la Suisse, 1874,
médiane, une sorte de crête qui sépare deux vallées latérales assez nettement dessinées et qui s'abaissent jusqu'à la rencontre brusque des talus inclinés des deux rives. Ce renflement bombé, qui forme un véritable petit monticule, est très probablement le prolongement du cône d'alluvions du Rhône à son entrée dans le lac; il est entièrement formé par les apports du fleuve, qui sont ainsi charriés et alignés par le courant dans Taxe même du bassin. Sur ce tapis régulier et monotone de limon fin, la sonde ne rencontre aucune inégalité brusque, aucun corps dur, ni rocher, ni moraine glaciaire, ni blocs erratiques. Tout est enseveli sous la vase.
Les talus qui bordent cette plaine noyée présentent une inclinaison assez variable. Cette inclinaison atteint son maximum presque au fond du lac, sur la côte de Savoie, entre la Meillerie et Saint-Gingolph, où la profondeur est de 250 mètres environ, à 500 mètres à peine du rivage. Devant Évian et Ouchy, la pente, déjà beaucoup plus douce, n'est que de 100 mètres en moyenne pour un kilomètre. D'une manière générale, la pente des talus va en s'adoucissant de l'amont à lavai. A l'extrémité orientale de la côte valaisanne, au pied des grands contreforts des Alpes, elle dépasse parfois 50 pour 100 ; il y a là de véritables abîmes à pic et des gouffres profonds. Dans la partie occidentale du lac, au contraire , les escarpements diminuent ; toutes les montagnes s'abaissent à mesure qu'on s'approche de Genève ; les talus souslacustres qui prolongent au-dessous du niveau du lac les faibles pentes des collines jurassiennes n'ont que 10 et quelquefois même 5 pour 100 d'inclinaison.
Quant à la vallée elle-même, qui forme le plancher du lac, elle varie naturellement dans sa profondeur, d'une manière progressive et régulière, depuis la sortie du Valais jusqu'au déversoir de Genève. A son origine, au pied du cône d'alluvions du Rhône, cette profondeur est de 60 mètres ; elle atteint 80 mètres devant le château Chillon, 90 devant Veytaux, 100 devant Montreux, 190 en face de Vevey ; elle augmente ainsi graduellement, suivant une pente moyenne de 10 pour 1,000 jusqu'en vue d'Ouchy et
É^ian. Là, commence la plaine presque horizontale dont nous ifcvons parlé, qui s'allonge sur 5 kilomètres de largeur moyenne, , se maintenant sensiblement à 315 mètres au-dessous du niveau I ordinaire du lac. Celui-ci étant lui-même à l'altitude de 372 mètres, I le fond moyen de la cuvette du Léman se trouve donc à une cinquantaine de mètres seulement au-dessus du niveau de la mer.
Us deux points les plus bas de cette plaine sous-lacustre sont situés sur la ligne qui traverse le lac du port d'Ouchy au port d'Évian. Le premier, qui est à 334 mètres de profondeur, se trouve au tiers environ de cette ligne à partir du port d'Evian ; le second, qui est à 324 mètres, se trouve à 3 kilomètres 1/2 au Sud du môle d'Ouchy. En somme, la plus grande dépression du lac n'est qu'à 38 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée (1). A partir de cette plaine, la profondeur diminue, la vallée remonte et se soulève peu à peu, suivant une inclinaison de 8 sur 1,000 Jusqu'à la limite du grand lac. Là, se trouve une véri- Uble barre joignant les deux promontoires d'Yvoire et de Promenthous, et qui forme une séparation très nette entre le Léman rtleUc de Genève, entre le grand et le petit lac. Après ce seuil, sur lequel la sonde accuse une profondeur maximum de soixante ntHtes, on quitte le grand réservoir alpestre et on entre dans le pctitbassin jurassique. La profondeur du petit lac atteint d'abord soîiante-dix mètres, presque immédiatement après le seuil; mais dw diminue bientôt, et le fond remonte, par une série d'étages et de cuvettes séparés par des seuils transversaux, jusque dans le pwt de Genève, où il n'est plus que d'une vingtaine de mètres. En résumé, l'étude de la carte hydrographique du Léman période donner les chiffres suivants avec une suffisante approximation:
Uprofondeur moyenne du grand lac peut être évaluée à trois ^ts mètres, celle du petit lac à cinquante mètres.
La surface totale des deux bassins est de soixante mille heclans,
ll)Voi[lep,ofi| au long du RhSne, tome II, ch.ip, xj.
Le volume des eaux exprimé en mètres cubes est de quatrevingts à cent milliards.
Les naturalistes ne se sont pas contentés de ce travail de topographie sous-lacustre. Ils ont aussi étudié la flore et la faune du lac à ses différentes profondeurs; et, grâce à leurs patientes recherches, nous possédons aujourd'hui le catalogue à peu près complet de toutes les espèces végétales ou animales, sédentaires ou nomades, qui vivent à la surface, dans la zone moyenne ou dans les profondeurs du Léman.
Au point de vue du développement de la vie organisée, un bassin quelconque peut être divisé en trois régions parfaitement distinctes et présentant des conditions de milieu très différentes : la région littorale, la région du lac proprement dite et la région profonde.
A chacune de ces régions correspondent naturellement une flore et une faune spéciale.
La région littorale du Léman, dit M. le professeur Forel, l'un des naturalistes modernes qui ont, dans ces dernières années, le plus enrichi la science par le nombre et la variété de leurs observations sur les glaciers et les lacs de la Suisse (i), s'étend tout autour du lac jusqu'à une profondeur de dix à quinze mètres. Sa largeur est variable avec le relief des talus dont le pied est inondé pendant les hautes eaux de l'été et découvert pendant les basses eaux de l'hiver. Les conditions de ce milieu sont une profondeur et une pression faibles, une température variant du jour à la nuit et de l'été à l'hiver entre o et 25 degrés, une lumière intense pendant le jour, une grande agitation de l'eau par les vagues et les courants, un sol très accidenté composé indifféremment de vase, de sables, de roches ou de galets. La flore y est riche, vigoureuse,
(i) F. -A. Forel, Les faunes lacustres de la région subalpine, (Association fraiçaisc pour Tavancement des sciences. Congrès de Montpellier, ^^19-)
et présente des couleurs vives et variées. De véritables forêts aquatiques apparaissent au printemps pour disparaître en automne. Les pierres et les bois submergés sont couverts d'algues et de conferves,
La (aune se compose en général de sujets de grande taille, — crustacés, mollusques, annélides, lamellibranches, etc., — presque tous robustes, bien nourris, pouvant résister aux mouvements de l'eau en se fixant aux rochers et aux algues, ou en se réfugiant dans des cachettes, et qui sont arrivés dans le lac soit par migralion des pays environnants, soit en remontant petit à petit le courant des rivières de France, soit enfin qu'ils y aient été transportés directement par les oiseaux et les poissons migrateurs.
La région du lac occupe la masse principale du bassin depuis la surface jusqu'aux couches d'eau immédiatement en contact avec le fond. La pression y augmente par conséquent avec la profondeur. La tempér.iture est variable dans la partie supérieure et jusqu'à une profondeur de cent mètres environ ; au-dessous, elle est constante et de cinq degrés. La lumière, d'abord très brillante, diminue rapidement au fur et à mesure que la profondeur et la pression augmentent ; la zone éclairée ne dépasse pas quarante-cinq mètres en hiver et cent mètres en été. Les mouvements de l'eau, très accentués à la surface, s'amortissent insensiblement et sont nuls à quelques mètres seulement au-dessous. La flore est très pauvre et représentée seulement par deux espèces d'algues qui flottent mollement en longs flocons verdâtres, les mêmes qui constituent la flore pélagique des lacs Scandinaves et de tous les lacs subalpins (i) . La faune ne comprend qu'un petit nombre d'espèces — crustacés, protozoaires, infusoires ; mais en revanche le nombre des individus est immense, et c'est par millions qu'on les compte; ce sont des animaux en général très bons nageurs, dépourvus d'organes qui leur fiermettent de se fixer sur les corps durs, et Tnnaïquablement diaphanes, véritables petits cristaux flottants et
(l) Voir les découvertes faitesdansleslacsscandinavesen i86opar L[U.}eBOiiD et O.-G. Sars. et dans les lacs subalpins, par P.-E. MullEr, en 1868. — et. F.-A. FoNEi., Les faunes lacustres de la tfgion subalpine, op. cit.
animés, ornés seulement de quelques points très brillants, noirs, rouges ou bleus ; absolument privés de moyens de défense, ils vivent dans une très grande prudence, se tiennent toujours assez loin des côtes, entre deux eaux, à la limite même de la lumière et de Tobscurité, ne viennent à la surface que pendant les nuits calmes et sans lune, et descendent rapidement, pendant le jour ou lorsque le lac est agité, à dix, cinquante et même cent mètres de profondeur. C'est grâce à cette manœuvre habile, à ces mœurs crépusculaires et surtout à leur transjjarence qu'ils peuvent se dérober à la poursuite de leurs ennemis acharnés, les poissons de la partie supérieure, et qu'ils se multiplient dans les eaux moyennes du lac en massesr innombrables.
La région profonde comprend la couche d'eau située sur le sol même du lac. Ce sol est en général constitué d'une argile limoneuse, très fine, et ne contient aucun autre corps solide que ceux qui peuvent tomber accidentellement de la surface.
Dans les parties les plus profondes qui atteignent et dépassent même trois cents mètres, la pression, à raison d'une atmosphère pour chaque dix mètres d'eau, est naturellement très considérable. La température y est constante et de cinq degrés, l'agitation de l'eau nulle, l'obscurité complète. Les saisons n'existent pas dans cette région sombre, uniforme, immobile; la vie même y semble impossible; et cependant on y trouve une flore spéciale, assez pauvre à la vérité — des algues, des diatomées, des palmellicées, — jusqu'à une profondeur de cent mètres, c'est-à-dire jusqu'aux extrêmes limites de la lumière. Mais au-dessous de cent mètres, cette flore très atténuée disparaît tout à fait.
La faune y est relativement assez nombreuse ; elle ne compte pas moins de quatre-vingts espèces et offre des représentants de tous les groupes lacustres, à l'exception des naïades et des éponges. Tous ces animaux vivent ou plutôt végètent soit sur le limon, soit dans l'intérieur même du limon qui tapisse le fond du lac depuis vingt-cinq mètres jusqu'à trois cent trente mètres de profondeur. Ils présentent des caractères très marqués de faiblesse et de pauvreté organiques. Ils sont ternes, presque incolores.
n'ont pas d'oi^anes fixateurs, flottent et se déplacent ballottés par les courants. Les types nageurs ne nagent plus; les animaux à respiration aérienne ont repris la respiration aquatique; plusieurs sont aveugles; presque tous sont inertes, atrophiés, passifs, et ne vivent que des débris de la faune et de la flore pélagiques qui sombrent dans les grands fonds et leur fournissent une nourriture assez peu abondante. C'est, en un mot, une faune très dégénérée.
Nous n'avons pu qu'indiquer ici d'une manière très sommaire les trois grandes classifications de la flore et de la faune du Léman, L'énumération seule des diverses espèces nous entraînerait bien au delà du cadre dans lequel nous nous sommes renfermé. Le lecteur désireux de connaître à fond ie monde organisé qui s'agite et se développe dans les eaux du lac, devra consulter les nombreux mémoires publiés dans le Bulletin de la Société vaudoise des sciences naturelles, dans les Archives des sciences physiques et naturelles publiées à Genève, dans les Actes de la Société helvétique des sciences naturelles, etc., auxquels nous ne pouvons mieux faire que de le renvoyer (i) .
Il nous est impossible, cependant, de ne pas signaler comme espèces caractéristiques du Léman deux oiseaux charmants : la mouette rieuse et le cygne.
La mouette rieuse, larus ridibundus, vient de l'Océan en automne, et elle y retourne au printemps; mais, séduite et retenue par la douceur de la température qui règne sur les côtes vaudotses, par ie charme du lac, par le repos qu'elle trouve à la surface de ses eaux presque toujours calmes, elle y passe quelquefois tout l'été, y niche et finît par ne plus vouloir le quitter.
Le cygne, cygnus olor. est devenu aujourd'hui un des plus magnifiques ornements du lac. C'est aussi un oiseau d'oripne
(t) Voir notamment le? nombreui mémoires de M. le professeur F. -A. FOREL: Mattriaux paur servir à V étude de la faune profonde du lac Léman, 1869, 1874. 18; j, 1876 : La faune profonde du Léman, 1873, 1874 ; Maladie fpîtoatiqve des trrtkefdu LémaH, 1867; Engu/te sur le lypkus des perehcs, 1868, 1873 ; Faux albinitme des jeunes cygnes de Marges, 1S68; Recherches sur la iempiralure du Uman et d'auires lacs dtau douce, 1880, etc., etc.
étrangère. Son importation à Genève à l'état domestique date seulement de l'année 1 838 ; mais il s'est tout de suite trouvé fort bien de sa nouvelle patrie et s'est bientôt répandu à la surface de tout le bassin du Léman, qu'il sillonne en toute liberté et où il se reproduit d'une manière merveilleuse. De véritables compagnies de grands cygnes blancs ont leurs ports d'attache à toutes les stations du lac; ils y semblent attendre les bateaux à vapeur, vont souvent à leur rencontre, les accompagnent quelque temps dans leur marche; et la présence de ces magnifiques oiseaux flottants est un des plus gracieux souvenirs que l'on emporte de la navigation de plaisance autour du Léman.
Un dernier mot enfin sur les poissons. Le monde des poissonS' est beaucoup plus varié que celui des oiseaux, La perche, le bro-chet, la carpe, le chabot, la truite, le goujon, l'ablette, la tanche, l'anguiile, t 'ombre-chevalier abondent dans le lac, et, par-dessus tous, une excellente salmonidée, appelée la fera ou le lavaret, salmo lavaretus, particulièrement recherchée des gourmets et qui f;iit partie du déjeuner classique offert à tous les étrangers qui débarquent à Genève. -,
Vin
Rien ne semble au premier abord plus facile que de déterminer, avec une précision parfaite, le niveau d'une nappe d'eau comme le Léman, qui présente très souvent, pendant de longues périodes de temps calmes, une surface tisse et plane comme un miroir; et
il n'existe peut-être pas de bassin au monde dont on ait plus fré
quemment mesuré la hauteur de l'eau.
En réalité, malgré les observations les plus réitérées et les plu^sconsciencieuses, les divers relevés accusent des divergences assers sensibles. On n'est pas d'accord sur les hauteurs relatives du lacr^ à différentes époques et aux différentes parties de son contour; or"» discute sur les points de repère; on est encore réduit à de^ approximations et à des moyennes; et il est curieux de constatex"
que les investigations de la science nous ont éclairé tout autant et quelquefois plus sur ce qui se passe à l'intérieur et dans les profondeurs du lac que sur les variations de sa surface extérieure. En somme, on connaît peut-être moins bien ce qu'on voit que ce qu'on ne voit pas.
La question d'ailleurs est complexe et particulièrement délicate.
Et tout d'abord, la surface d'une grande nappe d'eau, même à l'état de repos absolu , lorsque l'atmosphère est parfaitement calme, n'est pas et ne peut pas être rigoureusement horizontale et plane, ou, du moins, ne se confond pas exactement avec celle du sphéroïde terrestre.
Il faut, en effet, tenir compte de deux sortes de dénivellations
permanentes qui doivent nécessairement affecter la surface du
lac, bien que les instruments les plus perfectionnés et les plus
précis n'aient pu permettre jusqu'à présent de les constater, encore
moins de les mesurer.
L'une est due au Rhône, qui est à la fois le principal pourvoyeur et Tunique émissaire du Léman.
Le fleuve apporte son tribut à Villeneuve, traverse ensuite le
l>assin et s'écoule enfin en déversoir à Genève. Entre le point de
départ et le point d'arrivée, il y a un mouvement continu de l'eau,
il doit donc y avoir nécessairement une pente. Cette pente est
^^és sensible dans Tavant-port de Genève; elle ne l'est pas dans
là grande cuvette du lac; mais elle n'en existe pas moins (i).
(*) D'après M. Forel {Contribtitiotts à l'étude de la limnimétrie du lac Léman,
^^ II' série, Lausanne, 1877), on peut calculer le courant des hautes eaux de
**^ en connaissant les différentes sections du lac et en prenant pour base un
^Dit cJe 600 mètres cubes par seconde, soit 36,000 mètres cubes par minute. Les
^***tats sont donnés par le tableau suivant
SEcnoN.
f^^y Saint-Gîngolph. . ,
^^VÉvian
r^^oit de Promenthoux
^'ic du Travers i ,900
Vitesse
Profondeur