‹ Du Saint-Gothard à la mer (volume 2)Chapitre 12 sur 75 · SI · texte numérisé non relu

SI

— de la Limmat

— du Rhône (jusqu'à Ge-

nève) ....

— du Tessin

— de l'Inn

Surface totale des glaciers de ces biissins

Bassin du Rhin jusqu'à Bâlc . . .

On le voit, la proportion entre la surface des glaciers et celle di bassin correspondant est plus forte pour la vallée du Rhône qu< pour toutes les autres vallées qui rayonnent autour du Gothar comme autour d'un nçeud central. Elle atteint 12,98 pour 100. d'autres termes, sur sept kilomètres carrés, il y en a un entierment recouvert de glaces et de névés.

De la Furka au Léman, la neige couvre donc toutes les ha^-^ teurs ; et il est impossible de dépeindre la majesté de cette

(i) Ch. Dufour, op. cit.

LE RHONE ALPESTRE ET LE VALAIS. x6x

spective admirable de glaciers, se succédant les uns aux autres sur un développement de quarante lieues, tapissant toutes les gorges des affluents latéraux et suspendus des deux côtés de la vallée comme une menace étemelle.

Rien ne rappelle la vie à ces hauteurs. Le paysage y est aujourd'hui le même qu'il y a six mille ans. L'homme se sent isolé et comme perdu dans un monde qui n'est pas fait pour lui. Dans ces solitudes mornes et glacées, sur ces plateaux couverts d'une épaisse et fine poussière de neige que le vent balaye sans cesse, au pied de ces sommets à peine couverts de croûtes végétales, de mousses et de lichens, la présence d'un être animé semble un accident et un contraste. De loin en loin, le cri rauque de Tépervier retentit dans le grand silence, semblable à un appel funèbre. L'air raréfié suffit à peine à la poitrine haletante. Une humidité froide tombe de la voûte du ciel comme un suaire. On est obligé de lutter à chaque instant contre le vertige des hautes cimes ; et on se sent peu à peu envahi par une véritable somnolence, par cette sorte d'engourdissement si bien appelé le « sommeil polaire », trop souvent précurseur de la mort.

En bas, dans le fond de la vallée, les clochettes des troupeaux ctle bruissement de la plaine heureuse et vivante se font entendre et s'élèvent jusqu'aux plus hauts sommets comme un immense et lointain bourdonnement. Mais à ces étages supérieurs, on n'est plus, pour ainsi dire, sur la terre; et l'implacable grandeur de la nature muette, immobile et glacée, enlève la sensation même du 'mouvement et de la vie.

Descendons de ces régions supérieures et marchons vers la mer.

Depuis le glacier supérieur de la Furka, adossé à la croupe

'Méridionale du Gothard, jusqu'au lac de Genève, le lit du Rhône

^^ ^^ractérisé par des pentes en général fort raides, séparées, de

^^iice en distance, par des seuils et des cluses très étroites.

i62 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER.

L'allure des eaux est essentiellement torrentielle. Le Léman marque la première station du fleuve, sa première étape.

Comme dans tous les thalwegs, le profil en long dessine, dans son ensemble, une ligne parabolique dont la courbure est de plus en plus adoucie à mesure qu'on avance vers le lac (i) . Mais cette pente ne décroît pas d'une manière régulière et continue; et c'est par une série de chutes et de brusques dénivellations que le Rhône franchit les quarante lieues qui séparent sa source de son embouchure dans le Léman et passe ainsi de l'altitude 1,763 à l'altitude 375.

La gorge du Valais présente ainsi une série d'affaissements et d'étranglements très caractéristiques. Le premier seuil se trouve entre Viesch et Ernen, le second au-dessus de Brieg, le troisième à Sierre, le quatrième à Sion, le cinquième à Martigny, le sixième à Saint-Maurice. Le grand glacier des premiers âges, qui s'étendait depuis le Gothard jusqu'à Lyon (2), remplissait toute cette gorge, recouvrait le lac de Genève; et c'est en se retirant peu à peu qu'il a mis successivement à nu les différentes assises de la vallée. Ainsi que l'a si bien décrit M. Viollet-le-Duc, « le glacier, qui venait remplir le lac Lémaa et qui trouvait encore un barrage au-dessous de Genève, passait par-dessus toutes ces dignes avec d'autant plus d'énergie qu'au droit de chacune d'elles il trouvait un étranglement produit par le rapprochement des rives. Mais, quand il eut frayé sa route au-dessous de Genève et qu'il put s'écouler librement, il s'afïaissa en raison de la facilité même de cet écoulement, et, n'étant plus alimenté proportionnellement à son écoulement d'aval, finit par se fondre jusqu'à la digue de Saint-Maurice. H remplit donc l'énorme affaissement qui constitue le lac Léman, et les glaces tombèrent en séracs (3) dans ce réservoir par-dessus la

(i) Voir la planche XVI, 2' volume, ch. xi.

(2) Voir la carte de l'ancien glacier du Rhône, pi. 1, I" partie, ch. i.

(3) La tendance au clivage des glaces compactes permet de rendre compte de la forme régulière des débris plus ou moins volumineux dont quelques parties des glaciers sont couvertes. Le plus souvent ce sont des cubes ou des parallélip»~ pèdes rectangles. Les montagnards les appellent séracs à cause de leur ressern— blance avec certains fromages qui portent ce nom et qu'ils fabriquent dans àfBS boîtes rectangulaires. De Saussure, pendant son ascension au Mont Blanc, eut ^ traverser un assez vaste espace jonché de ces séracs qui s'étaient détachés d.u.

digucde Saint- Maurice. Peu à peu, ces éboulements et l'action des intempéries sur la digue la rongèrent assez pour que le glacier abaissât sa surface externe; puis enfin, il y eut ablation (i) de ce tronçon entre Saint-Maurice et Martîgny. Longtemps le glacier laissa un second lac étroit et long, comme sont encore les lacs de Thun et de Brienz ; puis, il y eut ablation des tronçons supérieurs, ksuns après les autres (2) w.

La grande vallée du Rhône alpestre n'est donc que le lit mis à découvert d'un ancien glacier. Les boues glaciaires, provenant de h trituration des roches encaissantes que le glacier a mises en poudre, ont fini par combler tous les bas-fonds ; et il est facile de reconnaître que tous ces apports ont été amenés surtout par les débâcles des glaciers latéraux.

le profil en travers de la vallée affecte presque partout une fome concave assez régulière. Le fleuve occupe le point le plus bas de la concavité, à peu près le milieu de la plaine étroite; quelqueloia, îl est rejeté brusquement contre l'une des parois latérales parlapoussée violente des torrents qui débouchent à angle droit dam le torrent troncal, ou par l'envahissement progressif des dnes de déjection produits par les éboulements des cimes supérieures (3) .

L'aspect du fleuve varie à chaque instant. Tantôt il use le sol, ^taille la roche et se précipite en bouillonnant entre deux falaises droites. La descente du fleuve ofTre ainsi une succession de

fifâtt Toïsin. Plusieurs mesuraient quatre mètres en tous sens. D'autres voya- IWn ont rencontré d'Énormes cubes de seize mÈtres de côté, et aussi réguliers <tH l'ili avaient été taillés au ciseau. iZukcher et Mabgollê, Lts glaciers. P»rû, 187s.)

(■I On d£sïgne sous le nom à'ablalioH la diminution de l'épaisseur des glaciers pu bfosion et l'évaporation superficielles. L'ablation a lieu d'une manière con- ^luila surface de tous les glaciers, qui finiraieot par disparaStre sous l'action {"^ùtinte de ce phénomène s'ils n'étaient k chaque instant, ou pour mieux dire * cbque hiver, alimentés et rechargés à leur partie supérieure par les nouvelles ^""■^ de neiges se transformant peu k peu en névés, puis en glace cornp»at.

W E. ViOLLCT-LB-Duc, U mossi/ du MoHl Blanc. Paris, 1876. Ul Voir ia carte, placée au commencement du chapitre, indiquant les méandres *> U cartectioa da Rhône dans le Valais.

x64 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER.

paliers à différents niveaux, séparés les uns des autres par des cluses et des seuils, semblables à des escaliers de géants.

Tout d'abord, en quittant le glacier de la Furka, on s'engage dans une gorge abrupte, sauvage, aux brusques détours. La route de poste qui domine le fleuve est taillée dans la falaise, à mi-côte, souvent en encorbellement. Le Rhône est en bas, à une profondeur verticale de près de trois cents mètres ; il faut se pencher pour le voir au fond du précipice où il bondit, écume et roule, dans une série de a rapides » et de cascades, d'énormes blocs aux arêtes encore tranchantes.

Bientôt on entre dans le haut Valais. La gorge a disparu comme par enchantement. La vallée devient un peu plus laige, presque horizontale, verdoyante; et des deux côtés se pressent, dans un magnifique ordonnancement, trois étages très nettement dessinés : en bas et sur les premières pentes, les prairies, couvertes de moraines; au-dessus, les bois sombres de pins; plus haut enfin, les pics dénudés et ébréchés qui montent dans le ciel bleu sous leur manteau de neige. Au fond, le Weisshorn se découpe et fait miroiter son éternelle coupole de glace.

La longue et étroite plaine du haut Valais offre au plus haut degré la physionomie et tous les caractères d'un paysage alpestre et pastoral. Le torrent serpente au milieu de la petite vallée, divague au milieu d'îlots de graviers couverts de saules et d'oseraies ; et ses eaux troubles prennent quelquefois une couleur blanchâtre, presque laiteuse. Les rives sont défendues par de petits clayonnages que chaque crue emporte et que le montagnard ne cesse de rétablir avec cette patience admirable de l'homme résigné à tous les caprices de la nature, toujours courbé, toujours vaincu par elle. Le torrent est bien là le véritable maître \ l'homme le subit sans essayer de le combattre.

A droite et à gauche, sur les deux rives légèrement incliaéfc^i

la. prairie monte le long des deux versants de la vallée ; et sur ce tapis v^étal d'un vert doux et tendre émergent de gros blocs ooirs aux formes étranges, aux arêtes vives et heurtées, semblables k d'énormes animaux endormis appartenant à quelque faune disparue. Tous ces blocs sont des moraines de l'ancien glacier.

Leur marche séculaire est pour toujours arrêtée. Après avoir voyagé pendant de longs siècles sur le fleuve gelé, ils ont fini par s'échouer dans son lit ; ils font désormais partie de la terre ferme. A Biel, l'un de ces monolithes occupe le centre du village, et les maisons groupées tout autour semblent placées sous la protection de «grand monument de l'époque glaciaire.

Tous les hameaux du haut Valais, — Oberwalt, Untervassen, Ulrichcn, Getschenen, Munster, Eeckingen, Bitzingen, Selkingen, Niederwald, etc., — se ressemblent. Maisons en bois de sapin ou de mélèze d'un roux presque noir, exhaussées sur des pilotis et Écrasées par de lourdes toitures formées de grosses poutres de boisàpeine équarries, recouvertes de dalles schisteuses; le tout, vieux, pauvre, grossier, humide, mais presque toujours rajeuni et ^yépar un véritable luxe d'arbustes et de fleurs, que les habitats cultivent avec amour, à leurs fenêtres, — géraniums, œillets, rosiers, lauriers-roses même, — et qui les consolent de l'ipreté de la nature environnante. Au milieu de ces fourmilières dcdialets noirs se détache presque toujours la tour blanchie de IVm. quadran gui aire, couverte en ardoises, et surmontée d'une gnxse boule de métal qui brille au soleil. C'est la seule richesse de ta pauvres pays.

Jusqu'à Niederwald, le Rhône coule presque au niveau de la ïailte. A Niederwald, il commence à creuser son lit, La tranchée Iwseà peine la place de la route et du fleuve. Les deux murs du prtdpice sont tapissés de sapins. Le paysage est grandiose et sau- '^. Le torrent bouillonne en bas, et la route descend en lacets ™s la gorge jusqu'à Viesch. C'est le premier seuil du Valais "pfaietir.

Apittir de Viesch, la vallée s'ouvre de nouveau; mais le Rhône **( toujours encaissé et se précipite au fond de la tranchée de cas-

i66 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER.

cade en cascade. La route ondule, elle suit à mi-côte la prairie tapissée de moraines dont la concavité dessine l'ancien lit du glacier. Elle traverse le joli village de Lax, bien différent des pauvres hameaux du haut Valais. La plupart des maisons sont toujours en bois, mais assez élégantes, presque coquettes, avec des fenêtres artistiques à petits verres octogonaux et polychromes , qui ont un air de vitraux d'église. Tout autour du village, dans la prairie, une multitude de chalets pittoresques sont suspendus aux flancs de la vallée. On dirait un véritable parc de jardin, animé par les sonnailles et le mouvement des troupeaux échelonnés sur les pentes et qui vont se perdre dans les profondeurs des forêts.

Après Lax, la descente s'accentue. La route s'enfonce, par une série de lacets dangereux, dans un véritable gouffre; c'est le défilé de Grengiols. Un pont franchit le Rhône, qui gronde dans Tabîme à deux cents mètres de profondeur. En certains endroits , la gorge est trop étroite pour le fleuve et le chemin ; et celui-ci est suspendu sur le précipice, supporté artificiellement par des murs de soutènement. Au fond, le Rhône roule dans un véritable chaos de blocs amoncelés qui ont quelquefois vingt mètres de côté, et dont les arêtes encore vives, malgré l'usure des eaux, rappellent l'époque glaciaire. La cluse de Grengiols est le deuxième seuil du Valais et marque la limite de la vallée supérieure.

Depuis le Gothard, dont la longue croupe pelée se dessine en arrière, le Rhône a considérablement augmenté. Son débit a presque décuplé. Tous les glaciers enfermés dans les cirques supérieurs y ont déversé leurs eaux de fusion. Un peu au-dessous de Grengiols, un de ces torrents latéraux a une importance toute spéciale. C'est la Massa. A elle seule, la Massa vaut le Rhône. La Massa est, en effet, le couloir d'écoulement du glacier d'Aletsch, le plus puissant de tous ces fleuves solidifiés, suspendus dans les

dans une plaîne de cailloux charriés par les deux torrents ; en basses eaux, c'est une véritable « crau a, entrecoupée de mille filets dont le nombre et le dessin changent sans cesse; en temps de crues, à l'époque des débâcles de neiges, à la suite des vents tièdes du Sud ou après les pluies d'orages, les deux cours d'eau gonflés remplissent, l'un et l'autre, leur vaste Ht; et, sur près d'un demi-kilomètre de largeur, les galets sont entraînés et roulent avec un fracas semblable au mugissement de la mer.

Puis viennent Brieg et le confluent de la Saltine qui ouvre la gorge de Monte-Leone et du Simplon, A partir de Bri^, les torrents des vallées latérales ont tous une importance sérieuse. Ce ne sont plua de simples couloirs d'écoulement comme ceux que l'on rencontre dans le haut Valais (à l'exception du couloir de la Massa), mais bien de véritables fleuves, dont le volume et le développement sont souvent supérieurs à ceux du Rhône lui-même.

Deux d'entre eux surtout méritent d'être notés : la Viège et la Dranse (a).

« La vallée de la Viège, ou Visp de Zermatt, est une des plus belles du monde, une de celles où l'on peut contempler, en un tour d'horizon, comme un résumé de toute la grandeur des Alpes. On s'y rend avec piété comme en un lieu vraiment auguste, consacré par l'admiration des hommes.

« En bas est l'aimable verdure des prairies et des bois, où se perdent des groupes de cabanes blottis comme des troupeaux au pied des escarpements; en haut est l'immense assemblée des sommets neigeux et de leurs contreforts tout ruisselants déglace. D'une roche centrale surtout, du célèbre Gornei^rat, on voit à la fois tout le cirque fonné par le Mont-Rose, le Cervin et les crêtes latérales reployées vers le Nord ; à la base même de la roche, s'étale une

(l) Le volume du glacier d'Aletsch est évalué pp milliards de m&tres cubes; ce serait assez pour entrete le débit moyen de la Seine â Paris. (E. Reclus, Grogr.

(3) Voir pour lei débâcles de la Viège les détails dans son ÉintU tur Us torrents des Haulei-Alfes. Paris

r M. Ch. Gr,id à trc ir pendant dix-huit n

i68 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER.

mer de glace, qui se prolonge en fleuve, entraînant dans son cours six moraines parallèles d'une régularité parfaite (i). »

Un peu plus bas, la Dranse, qui pénètre au cœur des Alpes Pennines, dont le Colon, le grand Combin, le grand Saint-Bernard marquent les plus hauts sommets (2) et que domine à TEst rénorme massif du Mont Blanc, écoule vers le Rhône les eaux de fusion de tous les glaciers enfermés dans cette r^^on supérieure ; et, sous l'influence des agents atmosphériques ou à la suite d'éboulements de roches et de glaces que rien ne peut faire prévoir, cet écoulement prend quelquefois les proportions d'un véritable déluge.

La génération actuelle se rappelle encore avec terreur la terrible inondation du printemps de 181 8. De nombreuses avalanches, détachées du glacier de Gétroz, étaient tombées dans la vallée de Bagnes, Tune des ramifications principales de la Dranse. Les blocs de glace détachés roulèrent au bas de la vallée et formèrent un glacier secondaire qui barra le torrent de la Dranse. Les eaux s'accumulèrent en arrière de cette digue improvisée et donnèrent naissance à un véritable lac de près de 3,000 mètres de longueur sur 2 à 300 mètres de largeur. Trente millions de mètres cubes d'eau furent ainsi suspendus au-dessus de la vallée. Une rupture de la digue devait amener les plus grands désastres, et cette rupture était fatale et à courte échéance. Avec une sagacité et un courage dont les habitants du Valais ont conservé le souvenir, l'ingénieur Venetz fit creuser dans la digue de glace une galerie de 250 mètres de profondeur à une assez grande distance au-dessous de la retenue des eaux. Le réservoir se vidait ainsi peu à peu par cette bonde de fond ; encore quelques semaines, et tout danger était conjuré. Malheureusement, l'été s'avançait, et la digue de glace commençait à fondre et à fléchir.

Le 16 juin, alors que les deux tiers du bassin étaient déjà écoulés, elle céda tout à coup. La débâcle fut effrayante. En moins d'une demi-heure, une énorme vague de quarante mètres de hau-

(i) E. Reclus, Géogr. univ., t. III, ch. i.

(2) Voir pour les altitudes de ces montagnes, p. i6, note 2.

LE RHONE ALPESTRE ET LE VALAIS. i6g

leur balaya la vallée et parcourut près de vingt-cinq kilomètres. Les forêts, les chalets, les prairies furent bouleversés; et les habitants, réfugiés sur les hauteurs, assistèrent à la ruine complète de leur admirable pays. La ville de Martigny, située au confluent du Rhône et de la Dranse, à trente kilomètres du glacier de Gétroz, fut complètement submergée; les eaux s'y élevèrent à trois mètres au-dessus des seuils des maisons. Le Rot vint ensuite s'épanouîr dans la vallée plus large du Rhône, et le déluge, en s'étalant dans la plaine, la couvrit de débris (i) .

La chaîne des Alpes Bernoises serre de beaucoup plus près au Nord la rive du Rhône que la chaîne des Alpes Pennines au Sud. Les vallées latérales qui s'ouvrent au Nord ne peuvent donc avoir un grand développement et ne sauraient être comparées à ces délicieux vallons d'Anniviers et d'Hérens, pour n'en citer que deux, qui débouchent vis-à-vis de Sierre et de Sien, et au sein desquels la vie pastorale semble avoir conservé tout le calme et toute la pureté des mœurs primitives, dans le plus bel encadrement de bois et de prairies que l'on puisse rêver.

Dominées par les plus hauts sommets des Alpes Bernoises, — le Finster-Aarhorn, TEggishorn, l'Aletschborn. la Gemmi, les Diablerets, — les profondes coupures par où s'écoulent les eaux torrentueuses de la Massa, de la Lanza, de la Dala, de la Morge, de la Lizeme, de la Sionne, sont plutôt des gorges que des vallées; mais leurs dimensions restreintes, leurs brusques sinuosités qui les isolent de la vallée principale, leur donnent un caractère en quelque sorte intime. Les unes, véritables nids de verdure avec leurs pelouses animées par les troupeaux, leurs chalets pittoresques et leurs bouquets d'arbres, respirent le calme, la paix et

(i) Voir Te Rapperi au Caraeil fidhal de M. l'inginieur Culuak, dti par ■ Ma StHd* tur ht UrrtHt*, ep- cit. — ZUKCRU et MAKOOui,

le bonheur; d'autres , découpées de la manière la plus sauvage dans les rochers à pic, pénètrent brusquement au cœur même des grands massifs. Presque toutes permettent de découvrir, dans le lointain, l'amphithéâtre grandiose des hauts sommets avec leurs pics ébréchés, leurs névés étincelants, leurs fleuves de glace solidifiés et leurs petits lacs déserts, endormis dans le grand silence des régions supérieures.

L'une des vallées latérales, située sur la rive gauche du Rhône, est étrange entre toutes. L'étroit couloir n'est qu'une déchirure profonde, creusée par le torrent lui-même, qui a scié la roche, comme l'aurait fait un véritable outil, et l'a découpée en parois verticales de plusieurs centaines de mètres de hauteur. C'est la gorge du Trient, qui s'ouvre un peu au-dessous de Martigny, dans un des contreforts de la Dent du Midi. Il est impossible de s'engager dans cette gorge, si ce n'est par dés moyens artificiels et à l'aide de galeries suspendues sur l 'abîme. Les deux grands murs de calcaire se dressent verticalement, se touchent presque au sommet et cachent à chaque instant la vue du ciel. Au fond, l'eau tournoie dans des 'gouffres dont elle a poli tous les contours, tantôt sombre et menaçante, quelquefois transparente et tranquille, endormie dans des vasques aux contours finement p>olis et jetant de doux reflets d'émeraude, le plus souvent bondissant de roche en roche et remplissant les profondeurs de l'abîme de ses bouillons d'écume et de sa poussière d'argent.

Depuis le glacier du Gothard jusqu'à Martigny, sur près de cent trente kilomètres de longueur, la vallée du Rhône est presque exactement en ligne droite, orientée de l'Est à l'Ouest. A partir de Martigny, au confluent de la Dranse, le fleuve change brusque-ment de direction, s'infléchit à angle droit et remonte vers le Nord- Il traverse un dernier défilé, le plus étroit de tous, la cluse d^ Saint-Maurice, dominée par deux énormes massifs, la Dent d*

Midi et la Dent de Mordes, qui sont comme les gigantesques pylônes de l'entrée du Valais. Puis, la vallée s'ouvre graduellement, «on entre dans une plaine d'alluvions. Les prairies s'étendent, les cultures potagères couvrent le sol horizontal. De distance en dis- Unce, quelques moraines échouées dans les pâturages rappellent l'ancien glacier disparu. Bientôt le soi devient marécageux. De louscôtés, des saules, des oseraies, des roseaux. On est dans la cuvette, à peine mise à sec, d'un ancien lac.

Il y a quelques siècles à peine, le Léman s'étendait, en effet, sur toute cette plaine, depuis lors fertile, livrée à l'agriculture et à Il dépaissance. Port-Valais , aujourd'hui dans les terres , remplaçait les escales modernes du Bouveret et de Villeneuve, et était, ainsi que l'indique son nom, le petit port d'embarquement du Valais. Le massif calcaire de Saint-Triphon , que l'on exploite comme carrière de pierres à bâtir, était un véritable îlot, entouré de tous côtés par les eaux des premiers âges historiques. Peu à peu le fleuve a comblé de ses alluvions cette cuvette de quatre- 'ingt-dix kilomètres carrés, et en a fait une plaine d'une merveilleuse fertilité. Il ne s'arrêtera pas dans son travail de comblement cl de colmatage. Il avance sans cesse ses deux musoirs sur la pl^e du Bouveret, et il avancera toujours. Tous les matériaux «iï'il charrie ainsi depuis la région supérieure des glaciers, rtduitBà l'état de galets et de sable, viennent se déposer à son OBbouchure; et on peut être assuré que ces apports incessants Eniront par combler entièrement le lac de Genève lui-même, comme 3* ont comblé les lacs supérieurs de la vallée, après un nombre de fiiclesqui peut nous paraître historiquement considérable, si l'on env'Lsage la vie de l'homme sur la terre, mais qui, en somme, n'est <)u'une faible parcelle de temps quand on considère la longue série des époques géologiques qui nous ont précédés et qui se fiéiouleront vraisemblablement après nous.

L'opiniâtre labeur des habitants du Valais a créé de distance en distance, dans cette gorge étroite et abrupte, de véritables jardins.

Sur les flancs rugueux qui bordent le Rhône, tout ce qui n*cst pas rocher escarpé et inaccessible a été défriché et couvert de culture. Dans la partie supérieure, au-dessus de Brieg, Tancien lit du glacier du Rhône primitif forme une belle pelouse, soigneusement entretenue, qui s'élève assez haut sur les flancs de la vallée et va se perdre dans les grands bois de mélèzes et de sapins. Au-dessous de Brieg, la pente générale du thalw^ s'adoudt. L'altitude n'est plus que de 600 mètres environ. Le fleuve, toujours torrentiel, coule au niveau des terres riveraines qu'il baigne et inonde même sur d'assez vastes étendues. Dans certaines parties abritées, près de Sion et de Martigny, le climat est aussi tempéré que dans les plaines de Provence ; et on peut y cultiver sans mécompte la vigne, le figuier et même l'amandier. Des deux côtés du fleuve s'étendent des bas-fonds marécageux couverts de plantes palustres. Au milieu de ces cloaques, que l'on colmate depuis quelques années seulement et qui seront bientôt transformés en prairies et en terres de première valeur, des chevaux à demi sauvages et des taureaux roux presque noirs paissent en liberté, tantôt groupés en troupeaux sur de petits îlots de sable, couverts de joncs et d'oseraies, tantôt à demi noyés dans le marais, ayant de l'eau jusqu'au poitrail; et, sans les hautes montagnes qui limitent de tous côtés l'horizon, on se croirait au milieu d'un steppe de la Camargue provençale.

Peu après Sion, la vigne commence à apparaître; et, sur la rive droite, directement opposée au Midi, on la voit s'étager sur les pentes, alternant avec les champs de blé ou de maïs, et formant, sur plusieurs kilomètres, un long échafaudage de cultures suspendues presque à pic et soutenues, au prix d'efforts inouïs, par une

multilude de petits murs en pierres sèches. Point de chevaux de Irait, point de véhicules sur ces pentes trop raides. L'homme seul a le pied assez sûr pour s'y maintenir et peut y faire le métier de bête de somme. Il faut que le sol soit absolument inaccessible pour que le montagnard patient ne parvienne à le conquérir lambeau par lambeau. S'il existe entre deux rochers un morceau de terre, il l'ensemence, le plante, et prend à la montagne tout ce qu'il peut lui arracher. Ainsi s'échelonnent une série de paliers couverts de vignes, de vergers, de prairies et de moissons. Tout œ bariolage verdâtre est moucheté de taches blanches par les grat^ et les maisons de ferme'. Mais, à mesure qu'on s'élève, la pente devient plus raide; la robe végétale de la montagne, trouée de roches saillantes, s'arrête à mi-côte. Au-dessus s'étend la jombre draperie des pins et des mélèzes; puis, toujours en montant, on ne rencontre plus que les touffes vertes et roses des iliododendrons ; plus haut encore, les rochers ne sont revêtus que •Je mousses stériles. Au sommet, enfin, tout un monde de neiges et la roche nue.

On a vu plus haut (i) qu'on peut évaluer à pr^s de huit mille lâlomètres carrés environ la superficie du bassin d'alimentation du Rhfioc, en donnant à ce bassin, d'une manière générale, les limites suivantes : à l'Ouest, la croupe du Saint-Gothard, sur laquelle est adossé le glacier de la Furka; à l'Est, la bei^e du liman; au Nord, la ligne de faîte des Alpes Bernoises; au Sud, la ligne de faîte des Alpes Pennines. Sur ces huit mille kilomètres tarrés, plus de mille sont en nature de glaces ou de neiges éterndlea, Près de deux cent soixante glaciers contribuent à l'alimentitiondu fleuve Jusqu'à Genève. Soixante de ces glaciers ont une superficie supérieure à quarante kilomètres carrés; et l'un d'eux

l'Voic le tableau de ta page 160.

même, le glacier d*Aletsch, véritable lac solidifié, situé dans Timmense cirque de la Yung-Frau, n*a pas moins de vingt-quatre kilomètres de longueur et contient une réserve approximative de trente milliards de mètres cubes de glaces.

Avec de pareilles masses aqueuses, suspendues à Tétat de glaces et de neiges, il est facile de concevoir que tous les cours d*eau qui occupent les thalwegs, soit de la gorge principale, soit des gorges latérales, doivent être soumis à d'extrêmes variations de débit.

Les étiages ont lieu naturellement en hiver, lorsque toutes ces réserves d'eau, accumulées sur les montagnes, sont solidifiées, immobilisées par le froid, et qu'il ne s'écoule que quelques minces filets par la partie inférieure de ces grands fleuves congelés. Dès les premiers jours du printemps, la fusion des glaciers augmente; l'eau commence à couler à leur surface; les torrents grondent sourdement dans les crevasses et s'échappent en bouillonnant par les grottes naturelles dont ils ont creusé la voûte. La fonte et le recul des glaciers s'accentuent avec l'accroissement de la température; et les grandes eaux se maintiennent d'une manière normale pendant trois ou quatre mois, depuis le commencement de l'été jusqu'au milieu de l'automne. Avec les premiers froids, la neige reparaît sur les crêtes ; la fusion des glaciers diminue, et tous les ruisselets qui en découlent se trouvent de nouveau réduits à leur minimum de débit. Les grandes gelées de l'hiver immobilisent la nature entière, la sève des plantes comme les eaux des torrents.

Telle est la marche normale de l'écoulement des eaux dans toutes les rivières de la Suisse. Mais cette marche est loin d'être régulière; c'est souvent par véritables à-coups que s'opère la fusion des neiges et des glaces; et les débâcles arrivent alors, aussi soudaines, aussi terribles que si le mur de soutènement d'un immense réservoir venait à se rompre tout d'une pièce, permettant ainsi aux eaux libérées de se répandre en déluge formidable dans la plaine. Le principal agent de ces débâcles est, non pas la chaleur qui ne se fait sentir qu'à partir du mois de mai et d'une manière

pnçressive, mais le vent du Sud, le même qu'on appelle en Adiquc le siroco, et qui, malgré sa traversée de la Méditerranée, aconservéune température et une sécheresse qui rappellent les sables brûlants du Sahara où il a pris naissance.

On lui donne en Suisse le nom de Fœhn. C'est le Favonîus des anciens. II souffle par rafales au printemps, en été, dans 1k premiers jours de l'automne; et les tempêtes du fœhn durent quelquefois plusieurs jours de suite. « Sans le fœhn, disent les habitants des Alpes, le bon Dieu et le soleil doré ne peuvent rien contre la neige. » C'est lui, en effet, qui la fond presque à vue d'ceil, qui l'empêche de s'accumuler sur les névés de l'année précédente, et nettoie souvent en quelques heures de vastes pentes recouvertes d'une épaisse couche neigeuse, n Dès le mois de mars, le fœhn qui vient de la région méridionale fait irruption dans les ïalliesdes Alpes; il émaille les prairies de violettes et donne à telui qui le respire lesentiment du printemps. Alors, les avalanches se succèdent, les torrents s'élancent de tous les glaciers, et les litières subitement enflées submergent leurs rivages (i), » Toujours tiède, souvent chaud, le fœhn attaque surtout les glaciers parla base et provoque subitement de terribles avalanches comme «lie dont la vallée de la Dranse a été le théâtre en 1866.

L'influence du fœhn, dont la provenance africaine est certaine, '*lé souvent invoquée pour expliquer le cantonnement actuel, «ans la région supérieure des Alpes, du glacier du Rhône qui remplissait autrefois toute la dépression du Valais, passait par-dessus * lac de Genève, affleurait les croupes supérieures du Jura et '"enait s'élaler jusque sur la colline de Fourvières, au-dessus de Lyon, cl près de Vienne en Dauphiné.

On sait, en effet, qu'une grande partie des côtes qui entourent 1* bassin de la Méditerranée est, depuis les époques historiques, •oumise à une action de soulèvement assez considérable. Les natutalislcs modernes, MM. Martîns, Escher de La Linth, Desor, Cïuries Laurent, ont constaté que les sables de la région qui

lO lUiioND, cité par Zv\

;t Marcollë, Lts glac

s*étend au Sud de la Tunisie et de TAIgérie sont tout à fait identiques à ceux des plages les plus voisines de la Méditerranée et contiennent les mêmes espèces de coquillages (i). La r^^on saharienne se serait donc élevée de deux cents mètres environ pendant une période géologique récente. Diverses dépressions de terrains, dont le niveau est plus bas que celui de la Méditerranée, ont été graduellement séparées de la mer et constituent ces bas-fonds intérieurs appelés chotts, à Taspect lacustre très nettement caractérisé, remplis d'eau saumâtre en hiver et à Tépoque des pluies, et recouverts de couches de sel cristallisé pendant la majeure partie de l'année (2) .

D'après des traditions encore vivaces dans le pays, et si l'on s'en rapporte à divers passages des géographes classiques, Hénh dote, Scylax, Pomponius Mêla, on est porté à penser qu'à l'époque historique les chotts formaient encore une baie profonde qui communiquait librement avec la Méditerranée. On l'appelait le « golfe de Triton ». Tout récemment encore, on a retrouvé l'indication de ce golfe sur une carte de 1570, visiblement copiée sur un portulan plus ancien, antérieur vraisemblablement au treizième siècle.

L'existence de cette mer intérieure est un problème toujours à l'étude qui a soulevé, qui soulève encore les plus vives controverses ; et il est peu probable que le sujet soit épuisé de sitôt (3). Mais, quelle que soit la divergence des opinions sur les anciennes communications du Sahara avec la mer Méditerranée par le seuil de Gabès, deux points paraissent dès aujourd'hui définitivement acquis : — le premier, c'est que la région des chotts, qui s'étend au sud de la Tunisie et de l'Algérie, dont la superficie est à peuprès égale à dix-sept fois celle du lac de Genève et qui comprend la série des bassins désignés sous le nom de « chotts de Rharsa. *

(i) Ch. Martins, Le Sahara, souvenir d'un voyage d'hiver, 1864.

(2) El. Reclvs, Les oscillations du sol terrestre, 1865.

(3) A. Delaire, Les chotts tunisiens et la mer intérieure en Âlght^"- Paris, 1865.

E. Ficus, L'isthme de Gabès et l'extrémité orientale de la dépression saharienM^- Paris, 1877.

LE RHONE ALPESTRE ET l.E VALAIS. 177

deFejij. de.Djerid, de Melrhir (1) ». n'est en réalité qu'un ancien lac desséché (et les débris de galères romaines qu'on y a retrouvés indiquent clairement qu'il était recouvert par les eaux et navigable i une époque assez rapprochée de nous); — le second, c'est que lésinions voisines de ce bassin, la zone littorale qui l'entourait, étaient d'une (ertilité très grande et ne sont devenues stériles que depuis que ce grand lac s'est asséché (2) . Lac ou bras de mer, l'immense étendue de terres vagues, située au Sud de la régence deTunis et de la province de Constantine, a constitué, en fait, une vÉtitable Méditerranée d'Afrique, remplacée aujourd'hui par des taui marécageuses et d'interminables plaines oiî miroite au soleil \t sable blanc couvert d'efflorescences salines. Point de relief surces vastes plaines désertes. De loin en loin seulement, quelques rochers plats, éclatants de blancheur, brûlés par le soleil et absolument dépouillés de végétation.

^^^Alprs que cette immense dépression saharienne était remplie ^^^■neaux, le vent du Sud, le siroco, qui la traversait, se char- ^^^HRiumidité et de vapeurs et apportait au sommet des Alpes "KUSuvelles couches de neige ; et toute une école de géologues et ifcglaciatistes, parmi lesquels il faut citer, en première ligne, Escher de La Linth et Lyell, attribue à l'existence de cette mer blérieure l'ancienne étendue du glacier du Rhône et de la plupart id glaciers des Alpes à l'origine des temps historiques (3).

Tout autre est le fœhn moderne. Sec et surchaufïé par son [essagesur les sables brillants du Sahara, il vient s'abattre directement sur les glaciers qu'il sape pour ainsi dire par la base; et c'est à lui principalement que sont dues les grandes débâcles de Migïs et de glaces qui se traduisent dans les vallées par des inondions formidables.

W De FkeyCixBT. Commission "Itw», dans II Sud df l'A Iglrit ^h^&ilt française. (Bulletin FiUttcBei.i |îl A Deuike. L's ckntls tun:

|31 F*UjLV et Ckamthe, ifono£ '■««raiijM dt la partie mayenr ""!-!, eh, IV. Lyoo, 1880.

sMpfrieure chargfe â'ètudiei tt de la Tunisie. Rapport ai lu ministère des travaui

le projet de mer Président de la publics. Paiis,

■logique des ancieHS glaciers tl du tern dit Rhitu; Origine des anciens gla-

CvH inoncL'ilions sont surtout terribles dans le Valais (i).

Dr la l'hurle;! à Hrieg, les deux talus de la gorge, couverts de hoÎK rt <lr prairies, sont assez inclinés et se défendent, en général, at)»r/ hirn contre! le torrent, sauf quelques érosions et quelques « in|iirtrnirnts inévitables. Mais, à partir de Bri^ jusqu*à Saint- Maniif r, \r KliAnc coule presque au niveau des terres riveraines. A la iiioiiHlrr < rue, les eaux sortent de leur lit; et, jusqu*à ces (triiiit''irN annrrs, les habitants, obligés de se réfugier sur les hau- Iriu». voy.iirnt périodiquement leurs cultures emportées, leurs itiaimiiiN envahies, leurs champs ravinés et recouverts d'une couche \\i Miible et (le galets, leurs routes et leur chemin de fer coupés.

D'une montagne à l'autre, le fleuve, boueux et torrentiel, balayait la vallée; et la plaine devenait un vaste lac aux eaux J'iuneH, au-dessus desquelles émergeaient, comme des noyés, les tAtcH rondes des arbres et les toits des maisons.

Les ingénieurs du \'alais ont habilement apporté un remède à ( ette situation intolérable. 11 existait déjà depuis longtemps, sur les deux rives du fleuve, des travaux de défense à Vouvn*. à Colonibey, à Monthey, à Massonger, à Saint-Maurice, à Martigny, à Sion, à Saint-Léonard, à Sierre, à Rarogne, à Viège et à liricg. Mais ces ouvrages, quoique solidement construits et d'un établissement fort coûteux, avaient le grave défaut d'être fractionnés et de présenter de longues solutions de continuité; à travers ces lacunes, les eaux d'inondation pénétraient dans la plaine, la dévastaient et prenaient, en outre, les ouvrages à revers. Or, la condition essentielle d'un bon endiguement est d'être continu et sans coupure. 11 était, d'ailleurs, indispensable de r^julariser le cours du Rhône, qui, en maints endroits, se divisait en plu-

^O \*oir le rapport de M. Tingénieur en chef Blotnitxki au département de U Confédération suisse sur les inondations de l'an iSÔScans le Valais. Berne, 1S69.

sieurs bras, dessinant des méandres, dont le nombre et ta direction changeaient après chaque crue. Il fallait enfin appliquer aux principaux torrents latéraux le même système d'endiguement et faire disparaître, à leurs confluents avec le torrent troncal, ces dépôts et ces amoncellements de graviers qui ont pour résultat de réduire la pente générale du fleuve et de faire gonfler ses eaux en amont.

L'entreprise était considérable et le problème complexe.

Redresser le cours du Rhône, l'endiguer d'une manière continue depuis le haut Valais jusqu'au lac de Genève, assurer l'écoulemenl des eaux à tous les confluents avec les torrents latéraux, tel est l'ensemble des opérations que les ingénieurs du Valais ont mené à bonne lin dans moins de dix ans et qui porte le nom caractéristique de » Correction du Rhône {i} ». Deux digues longitudinales et insubmersibles contiennent le fleuve parallèlement à son axe. Ces digues sont renforcées par des épis ou éperons perpendiculaires à cet axe et qui plongent dans le lit, de telle sorte que les eaux, quel que soit leur volume, se trouvent ramenées au milieu du thalweg. 11 se forme naturellement entre les éperons des atterrissements qui renforcent les digues et qui donnent au lit une forme concave favorable à l'écoulement. Mais ce n'est pas tout. Tous les torrents qui débouchent des vallées latérales pour aboutir au torrent troncal forment, à leur arrivée dans la vallée, un cAne de déjection en nature de graviers et de cailloux meubles et infertiles. Les torrents qui ont charrié ces ruines se répandent à leur surface d'une manière désordonnée et encombrent à leur tour le torrent troncal de leurs dépôts, L'énorme protubérance conique s'avance sans cesse, barre le cours du fleuve, y détermine des remous, quelquefois même des marécages en amont. Il a donc fallu se débarrasser de ces eaux parasites, régulariser l'accès de tous les torrents latéraux, et, de même qu'on avait fait la correction du Rhône, faire aussi la correction de ses atfluents.

Cet énorme travail a été exécuté d'après les mêmes principes.

ismisslapt canionaU sur la correction rl-BH du Rhâne {1866-1877), publié*

i8o SECONDE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER.

On a emprisonné les principaux torrents entre deux digues et on les a conduits directement au fleuve. Tel est le système appliqué depuis quelques années à la Saltine, au Gamsen, à la Viège, au Tourtemagne, à la Morge, à la Sionne, etc., et à la plupart des autres torrents.

II y a là tout un ensemble de travaux aussi importants et presque aussi dispendieux que ceux du Rhône lui-même. Les résultats obtenus ont été des plus satisfaisants. Aujourd'hui, grâce i ces endiguements continus, le Valais en entier est à l'abri des inondations qui le ravageaient autrefois périodiquement et ne permettaient à la culture de s'établir en sécurité que sur les pentes des montagnes. Mais il faut le dire; partout ailleurs il eût été impossible d'adopter un pareil système, dont la conséquence immédiate est de précipiter brusquement en aval de la vallée de véritables cataractes d'eau. Heureusement, le lac de Genève est là, servant en quelque sorte de tampon à ce formidable choc; et cet immense réservoir peut recevoir, sans inconvénient, à l'époque des débâcles, les déluges provenant du Valais supérieur, et emmagasiner toutes ses eaux. Sans le lac, les travaux entrepris dans le haut Rhône auraient provoqué en aval les plus terribles inondations et très certainement n'auraient pu être exécutés. Grâce au Léman, il n'y a pas lieu de critiquer la correction du Rhône, et on ne peut que constater les heureux résultats obtenus.

Le Valais était, il y a vingt ans, soumis, toutes les années et souvent plusieurs fois par an, à tous les ravages des inondations; il est aujourd'hui à l'abri de cette servitude. Les marais qui Ion — geaient le Rhône tendent à disparaître. La culture se développ^^ partout d'une manière régulière. Tous les torrents latéraux son contenus dans leurs limites, et l'homme est devenu définitivemea. le maître du sol qu'il a patiemment conquis.

par le département des Ponts et Chaussées. Sion, novembre 1877. — Voir 1 carte (pi. III), indiquant les méandres et la correction du Rhône dans le Vala».i

Mais si, grâce à des efEorts persévérants, l'homme a pu dompter le fleuve et l'enchaîner dans son lit, il doit toujours compter avec un autre ennemi non moins redoutable. Cet ennemi, c'est la montagne etle-même, dont les crêtes supérieures, suspendues à pic sur la vallée, la menacent sans cesse.

Les terribles éboulements de terres meubles qui encombrent la

plaine démontrent clairement que quelques-uns dos plus hauts

massifs des Alpes ne présentent pas une stabilité absolue. D'une

manière générale, on peut dire que les montagnes de la Suisse

paiaisseot avoir diminué d'élévation depuis la période glaciaire;

et il est assez rationne! d'admettre que la même oscillation de

l'^orce terrestre qui aexhaussé le plafond de l'ancienne mer saha-

nenne, a pu, par contre-coup, déterminer un affaissement général

ifc 11 chaîne des Alpes. Le massif du Saint-Gothard a été très

•^rtainement , dans le principe, beaucoup plus élevé que nous ne

'e voyons aujourd'hui, « Les géologues en donnent pour preuve

** forme actuelle du groupe, dont la masse intérieure de granit et

■es enveloppes de schistes et de calcaires sont détruites à la cime

Comme la coupole effondrée d'un immense édifice. Même dans la

période actuelle, la nature a beaucoup travaillé à l'abaissement du

nnassif ; et le plateau proprement dit du Gothard, avec ses roches

arrondies et pelées, ses petites dépressions remplies, suivant les

sasons, d'eau ou de glace, porte les traces évidentes tie l'œuvre

d'érosion. Les torrents qui prennent naissance dans les neiges de

c« massif ont emporté tous les débris pour en combler les lacs

environnants et revêtir d'alluvions les plaines inférieures (i). »

Side pareils tassements se sont déjà produits, tout fait prévoir

*l«il s'en produira de nouveaux dans l'avenir. Chacun de ces

"' E, Reclus, Giog-T.univ., t. IIL ch. [.

i82 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER.

ébranlements a naturellement pour effet de provoquer des glissements de terrain sur les talus des montagnes et de projeter dans le fond des vallées des masses plus ou moins considérables de rocheis détachés des parties supérieures (i).

Les Alpes en général, les Alpes Bernoises et les Alpes Pennines en particulier, sont presque toutes formées de roches très dures, disposées en masses très puissantes et alternant avec d'autres roches beaucoup plus tendres. Ce mélange d'assises dures et d'assises friables a été porté à de très grandes hauteurs par le soulèvement qui a donné naissance aux montagnes. Presque partout d'immenses escarpements reposent sur des bases sans consistance. La destruction de ces bases est lente sans doute, mais fatale ; et elle amène nécessairement la descente des assises dures supérieures. Une grande partie de la charpente minérale qui constitue le massif des Alpes est composée d'ailleurs de micaschistes, de calcaires et de roches feldspathiques. Ces roches se décomposent et se délitent lentement sous l'influence des agents atmosphériques et des variations souvent extrêmes de la température. Eniin, depuis que les plateaux supérieurs, livrés aune dépaissance déréglée, ont été dépouillés du manteau de forêts qui les protégeait, les torrents ravinent profondément toutes les gorges, évident les flancs de la montagne, en désagrègent tous les matériaux; et les deux versants du Valais présentent une interminable série de cônes de déjections, un véritable amas de décombres, témoins irrécusables de la ruine des hauts sommets. Les érosions augmentent ainsi d'année en année d'une manière inquiétante et présentent souvent l'aspect bouleversé des cratères de volcans. On peut citer entre autres le cirque d'érosion de l'IUgraben, dont l'hémicycle, véritable amphithéâtre de ruines branlantes, n'a pas moins de trois kilomètres de diamètre et qui roule ses débris dans le Rhône, au devant de Loëche, presque en face de la fissure profonde d'où sortent les eaux frémissantes de la Dala.

(i) M. A. Favre {Recherches géologiques, t. I) admet que les Alpes étaient plus élevées au commencement de l'époque quaternaire que maintenant, e M. le professeur Heim {Mechanismus der Gebirgsbildungt t. I, 5* partie) cstinw

l^^l L'écroulement de ces pans de montagnes, dû à l'affaissement ^^^■es assises inférieures et à la dislocation des roches supérieures, ^^^^t une menace constante pour les habitants du Valais; et on pcat juger de la physionomie et du caractère de ces avalanches de rochers , bien autrement dangereuses que les avalanches de neiges, par le récit que nous en a laissé Tyndall, l'un des naturalistes qui ont le plus exploré les Alpes et en ont le mieux étudié et décrit les principaux phénomènes.

« Nous étions, dit le célèbre professeur, sur le flanc du Weisslioro. Un grondement sourd et profond attira notre attention. Tout près du sommet du WeJsshorn, un bloc énorme venait de se détacher; il se précipitait dans un couloir sans neige, soulelant à chacun de ses bonds un nuage de poussière. Une cen- 'aine de blocs semblables furent immédiatement mis en mouve- Tient, et l'intervalle qui séparait ces lourdes masses était rempli f>ar one grêle de pierres plus petites. Chacune d'elles soulevait ilans les airs sa part de poussière, jusqu'à ce qu'enfin l'avalanche 'ût enveloppée dans un vaste nuage. Le bruit de cette diabolique cavalerie était étourdissant. Des blocs noirs paraissaient de tdnps en temps à travers les nuages et s'élançaient dans les **r5 comme des démons ailés. Leur mouvement n'était point seulement un simple déplacement; car ils sifflaient et vibraient •i^uis leur course comme s'ils eussent été poussés en avant par *i^ véritables ailes. Le Schallenberg et le Weisshorn se ren- "^'«nyaient incessamment la voix de leurs échos, jusqu'à ce qu'enfin, ^Jirès que le bruit sourd des chutes nombreuses eût annoncé «'«ngloulissement des blocs dans les neiges au pied de la montasse, la troupe tout entière fût rentrée dans le silence. Cette avalanche de pierres est l'un des phénomènes les plus extraor- «linaires que j'aie jamais contemplés; et, à ce propos, je vou- «itais attirer l'attention des grimpeurs futurs sur le danger extrême «îw courrait celui qui tenterait d'escalader le Weisshorn, en s'élecette face et en évitant ainsi l'arête. A chaque instant,

i84 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER.

le flanc de la montagne peut être balayé par une mitraille aussi meurtrière que celle du canon (i). »

Il suffit d'ailleurs d'entrer dans le Valais pour être saisi par Taspect menaçant des montagnes suspendues presque à pic audessus du Rhône. A droite la Dent du Midi, à gauche la Dent de Mordes commandent le défilé de Saint-Maurice; et il semble que cette cluse, où le fleuve et la route ont peine à se frayer tous deux un passage, va être à chaque instant fermée par un nouvel écroulement. Des deux côtés, la montagne est âpre, nue, hérissée de rocs. Un peu plus loin, la chatne branlante des Diablerets, dont la Dent de Mordes n'est qu'un contrefort avancé, découpe sur le ciel la longue dentelure de ses pics ébréchés. Tout porte l'empreinte et rappelle le souvenir de ces terribles dislocations géologiques, de ces frissonnements de l'écorce terrestre auxquels nous sommes obligés d'assister passifs, inertes et résignés, t Ce magnifique portail du Valais, de trois kilomètres de hauteur, dont les piliers marquent la limite orientale de Tancien bassin du Léman, a été en réalité sculpté par les météores; et les deux montagnes ne sont plus que des ruines croulantes (2) . » Un peu audessus de Saint-Maurice, le dernier éboulement de la Dent du Midi, qui a eu lieu en 1855, n'a pas moins de quatre kilomètres de longueur et a couvert toute la vallée de ses décombres. Cette ruine de la montagne présente un aspect plus désolé que toutes les ruines humaines. La végétation n'a pas encore eu le temps de s'emparer de tous ces matériaux meubles et semble redouter un nouveau cataclysme. L'immense cône de déjection, à talus très aplatis, a envahi le cours du Rhône, dont les eaux ont été rejetées sur la rive droite. La monstrueuse avalanche de terres et de roches qui a ainsi obstrué la vallée, laissant au fleuve un étroit passage, a duré plusieurs mois; et les populations ont encore conservé le souvenir de cette année terrible pendant laquelle le canon d'alarme tonnait à chaque instant pour annoncer la chute imminente de nouveaux blocs que l'on voyait ensuite rebondir, de cor-

(i) ZuRCHER et Margollé, Les glaciers, op. cit. (2) E. Reclus, Gêogr. univ., op. cit.

niche en corniche et d'étage en étage, pour s'effoniJrer dans la vallée. Le plus ancien de ces cataclysmes dont l'histoire ait enregistré la date est celui de l'année 563 de notre ère.

I 11 parut alors dans les Gaules, écrit Grégoire de Tours (i), un grand prodige au château de Tauredunum , situé sur une montagne au bord du Rhône. Cette montagne fit entendre pendant près de soixante jours un étrange mugissement; et enfin, elle se sépara d'une autre dont elle était proche, et se précipita dans le fleuve, avec les hommes, les églises et les maisons qu'elle portait. Le fleuve sortit de son lit et reflua; car cet endroit était, des deui côtés, serré par des montagnes entre lesquelles ses eaux toirenlueuses coulaient par un Ht étroit. Le fleuve, dans cette inondation, engloutit et renversa tout ce qui se trouvait sur ses rives supérieures ; puis les eaux amoncelées, se précipitant de nouveau, surprirent inopinément les habitants, comme elles l'avalent fait plus haut, les noyèrent, abattirent les maisons, emportèrent les chevaux et tout ce qui se trouvait sur la rive, bouleversant et ravageant le pays par une inondation violente et subite qui s'étendît jusqu'à la ville de Genève. On dit qu'il s'amassa ilins cette ville une telle quantité d'eau, qu'elle franchit les murs, ce qui n'a rien d'invraisemblable, parce que, comme nous l'avons ilit, le Rhône en cet endroit coule dans un défilé entre des mont^nes, et, se trouvant intercepté sans avoir sur ses côtés un pas-

■M IfUur in Galliii magnum frodigium de Taureduno castra apfaruil, sufcr W»imiim nim fiuvium in mante catlacatum eral. Qui cum per di'es amplius tatpnta ntitia qutm mugitum darel, tandem sciisui atque separatus mans ille ^^ mante sibi propinqtto, cum kominibns, ecclesiis opibusqiie ac domibus in .Antia nii, exduioque amnis illius liitore. agua relrarsum peliit. Laciis etenim ^itvltttjiie parle à monlibus conclusus erat, inter quorum angusiiai larrens iff^ii. hundaas trgo superîorem parlum, qua ripas insidebant, operuit alque t^i^iiadcHMutata enim aqua erumperts deorsum inopinalas reperiens hamines "^^o^per/tceral, iptas mecavit, domos everlil, jumenla ditevil, et qua cuneia **niiu iUU imiiebanl, uigiie ad Janobam civilalem, vîùlenta alque stibila ^*ittint dirifuit vil lubvertil. Tradilur à mullis tantam congeriem inibi IW/iiûu, ni in anfediclam civilalem super muras ingredirelur. Quod duèium *" "1. quia, ut diximus, Rhodanus, in lacis illis inter anguslias mantium ■^■'. nechabuit, in latert cum fiuil exclnsus, qua se diverlertt : commolumque *"'''■> fui descenderat ad semel erupit, et sic euncta dtlevil. (GrecDRIi TuronicI fiuto'iaFiaHcorHm.tà. Bile, 1568.)

i86 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER,

sage par où il pût s*échapper, il franchit la montagne renversée et détruisit tout (i). »

La description du saint évêque est plus riche en détails qu'en faits précis et a donné quelquefois le change aux commentateurs qui ont tour à tour placé le castrum Tauredunum à Toumon dans l'Ardèche, à Fort-rÉcluse près de Seyssel, à Tentrée du Valais, à la cluse de Saint-Maurice. Heureusement, la chronique de Marius d'Avenches, moins imagée peut-être, mais plus exacte, permet de préciser davantage (2) ; et on regarde aujourd'hui comme certain que le petit village de Bret, situé sur la rive méridionale du Léman, au pied de la montagne de Grammont, entre la Meillerie et Saint-Gingolph, occupe l'emplacement de l'ancien château de Tauredunum entraîné dans les eaux.

Tout un versant du Grammont s'effondra ainsi dans le lac, dont la profondeur en cet endroit dépassait cent cinquante mètres. Le gouffre fut entièrement remblayé par le cône de déjection de la montagne ruinée ; et la commotion produite par cette formidable débâcle détermina une vague immense, suivie d'une série d'oscillations semblables à une marée soudaine. Les eaux du Rhône furent arrêtées un moment dans leur cours et provoquèrent des inondations dans le Valais, en amont jusqu'à Saint-Maurice. Les rives du lac furent submergées par ce flux formidable. Sur presque toute la côte septentrionale, depuis Vevey jusqu'à Morges, les habitations littorales furent anéanties et l'inondation étendit ses ravages jusqu'à Genève même, dont le pont et les moulins furent emportés.

(i) Maurice Champion, Les inondations en France depuis le sixième sihle jusqu'à nos jours. Paris, 1861.

(2) Hoc anno (563) nions validus Taureiunensis, in territorio Valîensi, ii^ subito ruit, ut castrum, cui vicinus erat et vicos cum omnibus ibidem habitantibu^ oppressisset : et lacum in longitudine IX viiilium, et latitudine XX millium, itcM iotum movit, ut egressus ut raque ripa, vicos antiquissimos cum hominibus f» pecoribus vasiasset; etiam vtulta sacrosancta loca cum eis servientibus demolissei r et pontem Genavacum, molinas et honiines per vim dejecit , et Genava civitat^ ingressus plures homines interfecit. — (Marii Aventicensis seu Lausanneksi^ episcopi Chronicon.) — Recueil des historiens des Gaules et de la France, Do»* BouguET, t. II.

Près lie mille ans après, en 1584, un nouvel éboulement du Grammont répandit encore la terreur dans la contrée; et, bien que les ravages n'aient pas été, à beaucoup près, aussi terribles i;ue ceux causés par l'effondrement qui avait marqué la fin du liiième siècle, la répétition du même phénomène sur le même est bien faite pour entretenir des doutes inquiétants sur la Eté de la montagne.

ne sont point làd'ailleurs des accidents isolés; et les annales delà Suisse sont remplies de récits de pareils désastres. Presque toiles les montagnes du Valais, nous l'avons dit, reposent sur des bises friables et ruinées. Plus d'une fois, à la suite d'éboulements et de glissements, le fleuve et ses affluents latéraux ont été atiètés dans leur cours par des barrages de boues, de roches et de cailloux qui ont obstrué la vallée et déterminé la formation de lacs temporaires, s'étendant quelquefois à cinq kilomètres en amont. Personne ne saurait répondre que ces mouvements et ces dislotitions du soi ne s'accentueront pas dans l'avenir, et que, dans un nombre plus ou moins grand de siècles, le profil et le relief du Valus n'en seront pas profondément modifiés. Les générations lutores verront peut-être, comme celles qui nous ont précédés, «ne série de lacs étages communiquant les uns avec les autres, depuis le Gothard jusqu'au Léman. De pareilles éventualités peuvent très bien se produire, et rien ne saurait les conjurer.

Les principaux centres d'habitation du Valais sont naturellement échelonnés le long du fleuve, àsa rencontre avec les affluents lïliraux. A part Sion, qui est une véritable ville de près de cinq OÙDe habitants et qui pourrait à la rigueur se donner de petits airs •"capitale, les autres ne sont que de gros bourgs. Tous ou presque taisrappellent d'ailleurs par leur nom leur ancienne origine celtique " ont conservé , même sous l'empire, leur vieille dénomination gï'Joise. Il suffit de les nommer : Brieg, Briga; Sion, Sedui

i88 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE PREMIER.

Martigny, Octodurum; Saint-Maurice, Agaunum; Villeneuve, Penne-Locus, Leur situation topographique a motivé leur crbtion et les désignait, dans le principe, pour être des postes fortifiés. Brieg, en effet, est une véritable tête de ligne; placé au confluent de la Saltine et du Rhône, il commande la route du Simplon. Sion, au cœur même de la vallée, est, par le relief de son sol, une forteresse naturelle; la ville repose au pied de deux petites collines isolées de tous côtés, couronnées de constructions anciennes auxquelles on accède par des chemins taillés dans le roc. La citadelle de « Tourbillon », qui s*élève à près de deux cents mètres, et les deux châteaux a Valéria » et « Majoria », bâtis un peu au-dessous, reliés tous trois entre eux par des remparts affaissés sous le poids des années, rappellent les temps héroïques du Valais, et en s'écroulant entraînent dans leur chute tout un monde de souvenirs militaires et religieux. Martigny, Tanden Octodurum des itinéraires romains, bâti au confluent de la Dranse et du Rhône, commandait le passage du grand Saint-Bernard, Summus Penninus (i), comme Brieg celui du Simplon. Saint- Maurice, Tarnaïas ou Agaunum, situé à treize kilomètres en aval de Martigny, était un excellent poste avancé dans le défilé du Rhône, large en cet endroit de vingt -deux mètres seulement, appuyé des deux côtés sur les contreforts de la Dent de Mordes et de la Dent du Midi, et défendu par des ouvrages naturels qui ont dû être regardés de tout temps comme à peu près inexpugnables (2).

On n'a que des données assez vagues sur les premières pe*^'' plades historiques de la région des Alpes, huit ou neuf siècles avar»^

(i) Voir première partie, ch. 11, p. 123, 124 et notes.

(2) Voir pour les inscriptions romaines de la Suisse le recueil spécial publ*^ par T. MoMMSEN, sous le titre : Inscriptiones confederationis Helvetica îati^^^ edidit Theodorus Mommsen. Zurich, 1854.

notre ère. Les plus anciens habitants de la Suisse ont de tout temps porté le nom d*Helvètesou Helvétiens. Leur origine, incontestablement gauloise ou celtique, se perd dans la nuit du passé. Tout ce que Ton peut affirmer, c'est qu'ils venaient du côté de la Germanie et occupaient depuis un temps immémorial la partie supérieure de la vallée du Rhin. On sait d'ailleurs que le centre de la puissance gauloise , à l'époque de son apogée , du cinquième au deuxième siècle avant notre ère, était sur le Rhin, dont nos pères occupaient les deux rives. Là, résidaient les brenns les plus riches et les plus puissants de leurs tribus. Le Wurtemberg, le grandduché de Bade, la Bavière, la Suisse étaient alors des contrées aussi gauloises que l'Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté, la Bourgogne et l'Auvergne. C'était le cœur même de la Gaule guerrière et aventureuse (i).

L'objectif de tous les peuples du Nord a été de tout temps et sera toujours la conquête du Midi. La route des Gaulois était donc tout indiquée ; et les passes méridionales et occidentales des Alpes devaient être les principales, pour ne pas dire les seules voies de commerce entre la Gaule et l'Italie. Presque rien ne passât par la Corniche, qui n'a été ouverte que beaucoup plus tard, sous l'empire, comme route militaire. Tous les cols des Alpes Pennines, au contraire, étaient sillonnés de convois; et le Valais devint bientôt une vallée presque exclusivement gauloise. Nous avons vu qu'elle portait le nom du dieu topique Penn, auquel était consacré l'un des sommets les plus élevés des Alpes, Summus Penninus, appelé depuis le grand Saint-Bernard.

On disait « la vallée Pennine », vallis Pennina, comme on disait « les Alpes Pennines », Penninœ ou Pœninœ Alpes (2).

(0 Alexandre Bertrand, Compte rendu de V Académie des inscriptions et heîles-Uttres, 10 décembre 1880.

(2) Voir première partie, ch. ir, les inscriptions et les ex-voto consacrés au dieu topique Penn.

(<f)RVSO . CAESARI AVGVSTi . F . dIvI . AVGVSTi NEPOTl . dIvI . IVLlI . PRONEP AVGVRI . POnTiF . QVAESTORI

(/)lamini . agvsTali . COS . II

Le trophée de la Turbie, qu'Auguste fit ériger en face de la mer, sur l'un des derniers contreforts des Alpes Maritimes, pour perpétuer à travers les siècles le souvenir de l'asservissement des quarante-cinq peuplades de la région des Alpes et de leur réunicm définitive à l'empire, nous a laissé le nom des quatre tribus qui peuplaient le Valais. C'étaient les Vibériens, les Sédunois, les Véragres et les Nantuates (i). Les Vibériens occupaient la vallée supérieure, depuis le Gothard jusqu'à Brieg. Les Sédunois résidaient dans la partie moyenne, entre Bri^ et Sien, Sedunum, jusqu'à la Morge. Puis venaient les Véragres, qui s'étendaient jusqu'aux environs de Martigny, Octodurum, et de Saint-Maurice, Tarnaïas, Enfin, la partie inférieure et large du Valais, la plaine riche et fertile jusqu'aux rives du Léman, était le domaine des Nantuates (2) . Le danger ou certains intérêts communs les liaient tous d'une manière temporaire; et l'on croit retrouver dans les traités plus ou moins durables qui les unissaient le germe et les éléments de l'association fédérative qui a été de tout temps la forme caractéristique de la constitution de la nation helvétique.

L'histoire des Helvètes est, dans ses grandes lignes, celle de presque tous les peuples de l'Occident. Lorsque Jules César conquit la Gaule, ils durent subir le joug de Rome. Les Romains firent alors pénétrer dans tout le pays leurs mœurs, leur langue, leurs institutions. L'Helvétie devint une dépendance de la Gaule, annexée tantôt à l'une, tantôt à l'autre des deux préfectures, la Lyonnaise ou la Gaule Belgique, qui formaient la grande province

(ORIBVNICIA . POTESTATK . II (fI'î/)I(/)AT(«) II II VALLIS

poenInae Inscription encastrée dans le côté droit de l'église de Saint-Maurice en Valais. (MOMMSEN, Inscript. Helvetic, n*'i7.)

(1) VIBERI

NANTVATES . SEDENI . VERAGRI

Fragment de l'inscription du trophée de la Turbie. Voir l'inscription complète dans La Provence maritime» ancienne et moderne (pièce justificative II), par Ch. Lexthéric. Paris, 1880.

(2) BocCARD, Histoire du Valais avant et sous l'ère chrétienne jusqu'à nos jours. Genève, 1844.

gauloise. Toutes les libertés furent anéanties, absorbées dans la monarchie universelle; toutes les indépendances nationales ou locales sacrifiées au système d'oppression, d'hiérarchie, d'unité qui caractérisait la domination romaine. Aucune résistance n'était possible. Il fallut attendre que cette puissance formidable s'affaissât d'elle-même. L'attente, d'ailleurs, ne fut pas longue. Dès le quatrième siècle, le vieux monde décrépit et vermoulu commençait à chanceler sur ses bases; et les légions devenaient impuissantes à garder les frontières affaiblies en raison même de leur étendue. L'irruption des peuples du Nord, qu'on appelle un peu sévèrement peut-être « l'invasion barbare », ne fut, après tout, qu'une infusion de sang jeune et nouveau dans le vieux corps usé de l'empire, et, précipitant la destruction de l'ancien ordre de choses artificiel, devint le prélude de l'ordre et de la société modernes basés sur le christianisme.

L'Occident et le Centre de l'ancien pays des Helvétiens, jusqu'à la Reuss, furent occupés par les Burgondes. Ce fut le premier royaume de Bourgogne. Le Nord devint la proie des Souabes et des Allemands. Le Midi, c'est-à-dire la Rhétie, les Grisons, le Tessin et le Valais, furent le partage des Goths, des Visigoths, des Lombards, qui, après diverses alternatives de succès et de revers liés à l'histoire de la chute de l'empire romain, finirent par s'y implanter définitivement et par dominer dans le Nord de l'Italie. Telle est l'origine de la division ethnographique et linguistique de la Suisse actuelle. L'allemand domina dans le Nord, la langue latine se transforma en langue romane à l'Occident et au Midi, et se sépara plus tard en langue française avec ses différents patois et en langue italienne (i).

Nous n'avons pas l'intention de faire ici, même sous une forme

(I) Gaullieur, Rog. de Bons, Ch. Schaub et L. Vuillemin, Histoire de la Suisse; Notices sur différents cantons. Genève, 1855-1856.

En refusant de s'incliner devant cette divinité, les chrétiens étaient légalement considérés comme des ennemis de Tordre de choses régulièrement établi. Pour les magistrats, désireux avant tout de complaire au pouvoir, une déclaration hautement avérée de christianisme, le refus de jurer par le génie de César, d'ofhir le vin et l'encens à ses images, était regardé comme le dernier des crimes. Les chrétiens étaient, dès lors, traités en rebelles envers l'empereur. Dans la vie pratique de tous les jours, tous ceux qui avaient embrassé la foi nouvelle rencontraient à chaque pas les plus sérieuses difficultés. Or, il y avait beaucoup de chrétiens dans les légions ; et la vie des camps était souvent pour eux plus périlleuse que les plus redoutables combats. Les nafalitia des princes, les fêtes des decennalia comportaient des actes religieux que leur conscience réprouvait. A côté du culte suprême de l'empereur, il y avait d'ailleurs celui des Z)«, des Lares militares^ des génies protecteurs des camps, des aigles sacrés et couverts de parfums, etc.. Toutes ces pratiques d'hommages et d'adoration répugnaient aux chrétiens, qui les désignaient avec réprobation sous leur vrai nom de « maléfices », maie facere (i).

Cette religion d'Etat put être assez facilement acceptée, parles nations païennes vaincues, comme le symbolisme destiné à traduire un fait accompli ; avec un peu de complaisance et de lâcheté, on pouvait ne voir dans le génie de l'empereur, genius ou numen Aî4gustt\ qu'un dieu de plus placé à la tête des autres. Mais elle se heurta de front contre le christianisme, qui lui opposa une barrière insurmontable ; elle ne put franchir le fleuve de sang que 1< martyrs n'hésitèrent pas à verser pour leur cause, et finit s'écrouler sous le poids même des victimes qu'elle avait amonc^^— lées (2).

Le martyre des soldats de la légion thébéenne est un d^^ mémorables exemples de la fière énergie que les chrétiens appox —

demie des sciences morales et politiques, 12 juin 1880.) — Id., Histoire ^^-^ Romains, t. IV, ch. i.xvii, III, La reforme religieuse.

(i) Edmond Le Bl.\nt, Les chrétiens dans la société païenne aux premiers àg'^^^ de l'Église. (Séance publique de l'Institut, 25 octobre 1882.)

(2) F. Delaunay, Revue historique. (Journal officiel du 14 janvier 1882.)

LE RHOXE ALPESTRE ET LE VALAIS. rgj

Itèrent dans cette lutte acharnée contre la prostitution qu'on voulait imposer à leur conscience.

Les historiens ne sont pas tous d'accord sur la date exacte ni sur le prétexte de cette sanglante exécution. — D'après M. A. Thierry (i), c'est en 286 que les Thébéens auraient été massacrés pour avoir refusé de combattre les Bagaudes, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre de leurs coreligionnaires. -^ La plupart des historiens suisses (2), au contraire, ont pîacé le tragique événement en 302, époque où. la guerre contre les Bagaudes étant terminée, la légion thébéenne, appelée des bords du Rhin et se rendant à Brindes pour s'y embarquer, traversait les Alpes. A la suite d'une première camp^ne contre les barbares d'Occident, elle était dirigée vers le Sud pour aller soumettre quelques peuplades insurgées de l'Afrique; et c'est à son passage près de Martigny, Oclodurum, qu'elle reçut l'ordre de participer n sacrifice solennel, ordonné par Maximien Hercule suivant les rites officiels de l'empire. Cette dernière version paraît être la i^us raisonnable.

Quoi qu'il en soit, i! est certain que plusieurs milliers de soldats dïréliens. dont les principaux chefs, Maurice, Exupère, Candide et Victor, sont qualifiés, dans le martyrologe de saint Eucher, de trimùerii legionis, campi ductores, senatores militum (3), titres ^ui ne répondent d'ailleurs à aucun grade militaire connu et ne Sont mentionnés ni dans la u notice des dignités de l'empire u, ni ■ans aucun autre document, reçurent un ordre inique, outrageant pour leur foi, et que, placés entre la résignation et la mort, ils " nésitèrent pas un seul instant.

Le texte de saint Eucher nous a transmis, en les ornant proba-

'') A. Thiexhy, Histoire de la Caulr sans la dominalina romaine, t. I[L (*t Chan. BoccMiD, Nales incditts, Gallia christiana, pass. y I>E L'ISLE. Dffftae de la vérité dti martyre de la légian thfbccnnu. '^^ BsigUET, Vallesia christiana.

^- Os RivAi. Sclaircissemenis sur le martyre de la Ugion thêbfeHne. "■^QlAUD, Origines et documents de Cabbaye de Saint-Maurice. J3) Ùt SS. Mauritio primiceria, Exuperio senatore, Candido campiduciere, m^^ Milite vélrrvHO. Innocenlie, Vitale, aliisgue legianis Thebta militibus mar- I Agauni in Valleiia. — {Acta Siinct. t. V!. septemb.)

jusqu'à l'épiscopat de saint Théodore, premier évêque du Valais, qui si^eait à Octodurum, aujourd'hui Martigny, dans la seconde moitié du quatrième siècle. Théodore fit rechercher les dépouilles des martyrs et construire en leur honneur une basilique où elles furent déposées. D'après la savante monographie d'un érudit archéologue, M. Edouard Aubert (i), qui a fait de l'abbaye de Saint-Maurice une étude approfondie, la date de cette translation et de l'érection de la basilique peut être placée sans erreur sensible vers l'année 360, puisque saint Théodore n'est mort qu'en 391 , après un très long épiscopat, et que cet acte fut un des premiers de son administration. Le souvenir de la légion thébéenne était donc tout récent ; et très certainement le saint évêque avait pu et dû recueillir de précieuses indications de la part des témoins mêmes de leur fin tragique.

La basilique de Saint-Théodore est le premier monument élevé

^n mémoire de saint Maurice et de ses compagnons, et fut très

probablement l'origine de l'abbaye primitive. D'après une tradi-

^'on. assez plausible, mais qu'il est difficile de contrôler, dès le

'ericiemain de l'exécution des Thébéens, quelques chrétiens

^^r-^entbâti un modeste oratoire, dans lequel ils auraient recueilli

leia.i-s premières dépouilles. Cet oratoire fut en quelque sorte l'em-

"ry on de la communauté que saint Théodore ne fit que discipliner

^^s la règle religieuse en même temps qu'il élevait les murs de

^^ fcasilique. L'abbaye a porté tout d'abord le nom de la petite

ville voisine, Tarnaïas ou Tarnade, Vers la fin du quatrième

^^^c:le, le nom de Tarnaïas disparut pour faire place à celui

-^gaune^ dont Tétymologie a donné lieu à des dissertations assez

^^^riles. Le moine anonyme d'Agaune qui a écrit la passion des

(x) Edouard Aubert, Trésor de V abbaye de Saint-Maurice d'Agaune. (Mémoires **^ la Société nationale des antiquaires de France, 1871.)

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exciter la foi des fidèles et composés dans la forme de l'homélie et du panégyrique, on ne saurait méconnaître qu'ils ont été écrits avec une parfaite bonne foi, et, après les avoir lus, on ne peut mettre en doute la réalité du fait en lui-même, réalité dont le monastère d'Agaune, élevé quelques années seulement après le martyre des légionnaires thébéens, est une preuve irrécusable.

Notre intention n'est pas davantage de faire l'histoire du monastère d'Agaune. Cette histoire a été faite, et très bien faite. Le lecteur curieux d'en suivre à travers les siècles les diverses phases devra consulter le consciencieux travail de M. E. Aubert, dont nous avons déjà parlé. Il y trouvera la relation fidèle des bons et des mauvais jours de cette abbaye, la plus ancienne peut-être de tous les établissements monastiques de l'Occident. Rois mérovingiens, rois bourguignons, rois carlovingiens , empereurs d'Allemagne, princes de Savoie, grands vassaux et hauts barons, presque tous les grands de la Gaule et de la Germanie ont connu l'ancienne abbaye d'Agaune et ont été soit ses persécuteurs, soit ses amis. Le roi de Bourgogne, Sigismond, la dota, vers l'an 515, de biens immenses, construisit une nouvelle basilique, y fit ensevelir solennellement les corps des quatre martyrs connus, Maurice, Exupère, Candide et Victor, et déposer dans une crypte tous les pieux débris épars qu'on put recueillir aux environs et que la tradition considérait comme ayant appartenu aux soldats de la légion ; il constitua ensuite les gardiens chargés de veiller sur ce précieux ossuaire, auxquels il imposa la règle de la psalmodie perpétuelle et du travail manuel. Les archives du monastère ont conservé le texte authentique de cette pieuse fondation (i). Cinq cents moines trouvèrent bientôt un asile dans les murs de l'abbaye d'Agaune. Mais bientôt la règle se relâcha; le travail quotidien fut négligé; la prière abandonnée. Ruinée au neuvième siècle par les Sarrasins, l'abbaye trouva un nouveau protecteur dans Charlemagne, qui renchérit encore sur les libéralités et les donations du roi Sigismond. Puis vint cette triste

(i) Voir l'acte de donation du roi Sigismond, pièce justificative n** i du mémoire de M. Éd. Aubert sur le Trésor de l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune.

200 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE PREMIEl

nuit du neuvième au douzième siècle, pendant laquelU fique domaine dû aux libéralités du grand empereui proie des abbés commendataires. Les revenus de Tabl dilapidés ; ses moines n'avaient conservé de religieux On aliéna sans pudeur les biens de la communauté, et tère devint même pendant quelque temps un lieu de

Après une longue succession de tempêtes, le calme peu à peu. La vie religieuse reparut sous les voûtes pi cloître; et l'abbaye régénérée a pu arriver jusqu'à nous, sans doute des biens immenses qui constituaient aul magnifique domaine, mais ayant conservé néanmoini intact, malgré sa misère et son abandon, le somptueux de son « trésor », véritable musée historique, l'un anciens et des plus précieux de cette nature qui existent] au monde, et presque comparable à ceux de Noti Paris et d'Aix-la-Chapelle.

Telle est, dans ses lignes générales, l'histoire de 11 abbaye de Saint-Maurice d'Agaune. Nous n'en avons i que les principaux traits. Mais, en sortant des Alpes Vi il était impossible de ne pas appeler quelques instants l'a du lecteur sur les origines de cette illustre demeure, auj voisine de la misère, et qui a été, pendant de longs siècl des plus opulentes de l'Occident.

Le temps a tout détruit autour de la puissante abbaj torze siècles ont passé. La ville romaine de Tarnaïas même de ruines. Seul, l'ancien clocher du monastère dl reste debout, gardant un air de grandeur qui s'impose àj tion des hommes. Et si la psalmodie de plusieurs centaj ^religieux n'éveille plus les échos du sanctuaire, si les roî monde ne viennent plus comme autrefois ceindre la c< sous ses voûtes et chercher le repos éternel dans ses cavea ^conserve encore précieusement les dépouilles de ses illustre et rappelle le souvenir de l'un des plus grands faits qui h l'humanité, et de l'un des plus héroïques martyres soufferts première des libertés, — la liberté de conscience.

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