II. LES VILLES LACUSTRES ET LES VILLES LITTORALES
Niveau du lac à la fin de la période glaciaire. — Époque lacustre. — Historique des découvertes. — Palafittes des lacs suisses, Terramar^ de rÊmilie, Crmnoges de l'Irlande, Kjoèkkenfnoëddings du Danemavk» *— Anciens villages lacustres. — Le lac Prasias d'après Hérodote. — Chronologie archéologiq^ et préhistorique. — Évaluation approximative de la date de l'époque lac^bt. — Physionomie des villages lacustres. — Armes, ustensiles, maisons, etc. — Chiffre probable de la population.
Genève à l'époque lacustre. — Empiétements sur les limites actuelles du lac. — Modifications de la ville lacustre aux divers âges de la pierre, ,du fer, do bronze. — Absence de l'âge du cuivre. — Niveau du lac à l'époque lacustre.
Exhaussement du plafond du lac. — Volume de l'apport annuel du Rhône. — Troubles et limons du Rhône. — Capacité du lac. — Comblement graduel. — Du temps nécessaire pour la transformation complète du Léman en une plaine d'alluvions.
Le lac et ses admirateurs. — Voltaire et Rousseau. — Le lac connu des anciens, lacus Lemannus, Aé[ux>m XÎ|xvt], lacus Lausonensis. — Lausanne : les trois quartiers de la Cité, du Bourg et de Saint-Laurent. — Genève. — Ancien confluent du Rhône et de l'Arve, Geneva palustria. — Quartier Saint-Gervais, miwar Geneva, — Le Rhône et le lac séparant les territoires des Allobroges et des Helvètes. — La grande Séquanaise et la province Viennoise. — Circonscrip> tiens administratives sous l'empire et circonscriptions ecclésiastiques. — Le pont de Genève. — Son rôle dans l'histoire de la ville. — Le pont sous César et au moyen Age. — L'incendie de 1670. — Réunion définitive des deux rives du lac. — Extension et développement de la ville moderne. — Les sciences, les lettres et les arts à Genève. — Utilisation de la force motrice du Rhône.
On a vu que les savants modernes, aidés de leurs appareils perfectionnés, et après plus de trente années d'observations consciencieuses, avaient quelque peine à se mettre d'accord sur la détermination exacte du niveau actuel du Léman. On comprend dès lors combien il est difficile de préciser les anciens niveaux du lac dans les siècles passés, depuis l'origine de notre période géologique. Il est cependant possible de se rendre compte de ces variations.
Nous avons décrit précédemment (i) l'extension considérable
Iqu'avaît atteinte autrefois le glacier du Rhône recouvrant d'une
'nappe de glace toute la vallée supérieure et se répandant sur la
ette du lac de Genf^ve à une hauteur de près de mille mètres,
:nse fleuve congelé , alimenté par les glaciers latéraux du
'aiais, s'est peu à peu fondu et retiré par étapes, laissant derrière
des lignes transversales de moraine qui ont barré la vallée et
inné naissance à une série de lacs étages appelés m lacs morai-
, dont la digue d'aval, encore reconnaissable, est un
loncellement de blocs agglutinés et cimentés par les boues
rglacîaires. Le lac de Genève est un de ces lacs morainiques, le
et le plus grand, cantonné dans le bas-fond de l'ancien lit
lu Rhône. Les lacs Majeur, de Côme et de Garde, dont le trop-
letn se déverse dans la plaine de la Lombardie, sont aussi des
de même nature, établis dans les bas-fonds des anciens gla-
■rs du Pô, de l'Adda et du Tessin.
Mais ces lacs ne sont que la réduction et, pour ainsi dire, les •îdus des grands lacs primitifs qui occupaient la vallée; et il est in que, pendant la longue période de l'âge glaciaire, période >qiii a eu des mouvements d'oscillation dont le nombre et la durée BOUS sont inconnus, pendant les âges suivants de l'ère torrenfticlle, les niveaux de ces lacs ont graduellement baissé, parcou- |iïnt toute l'échelle intermédiaire depuis le pied de l'ancien glacier Bjusqu'au niveau actuel.
I Les bouleversements du sol, les érosions qu'il a subies, empê- Kbent de reconnaître et de classer chronologiquement ces anciens BÎTeaux. Mais leur dernière station est cependant encore appa- DtCDte; et les plages qui datent de la fin des âges glaciaires sont ft&core assez visibles à 30 et même à 40 mètres au-dessus du |tiveau actuel sur tout le pourtour du Léman (2).
II II est difficile, pour ne pas dire impossible, de fixer la date
|] (1) Voir i** partie, ch. 1, el H" partie, ch, i.
j. (3) Ë. Reclus, Géographie universelle, t. III, 1.
J A. MOELOT, Bullelin dt la Société vaudoist det sciences nalurelles. t. IV.
} A. F*v«E, Srtkerckes géologiques. Parja, 1867.
I £. Reclus, les citfs lacustres de la Sniste. Paris, 1S63.
exacte à laquelle la nappe d'eau du Léman est descendue à l'altitude que nous lui voyons aujourd'hui. En matière de géologie, les années s'accumulent par milliers , et on ne peut gfuère établir que des dates relatives. Toutefois, cette époque n'est pas indéfiniment reculée ; et, d'après les découvertes modernes, elle est ethnographiquement caractérisée par l'existence et la g^rande extension des populations lacustres.
Tout le monde sait dans quelles circonstances heureuses, et à la suite de quelles intéressantes explorations, les savants modernes ont retrouvé et sont parvenus à reconstituer d'une manière parfaite les mœurs, les coutumes, les demeures, et presque la physionomie des premiers habitants de la Suisse.
Dans le cours de Thiver de 1853 à 1854, une baisse extraordinaire des eaux du lac de Zurich mit à sec une large grève qui permit tout d'abord aux riverains de faire des travaux d'endiguement en construisant des levées empierrées en avant de l'ancien rivage; mais bientôt les ouvriers, en remuant la vase de ces terrains nouvellement émergés , mirent au jour un nombre considérable de pierres noircies par le feu, des morceaux de charbon, des ossements, des poteries, des ustensiles et des armes en pierre et en bronze très variés, le tout entouré d'une véritable forêt de pilotis régulièrement alignés et en général parallèles à la rive. On était évidemment sur l'emplacement d'un ancien village enfoui sous les eaux.
Cette découverte fut le point de départ d'une série de fouilles de même nature dans les lits d'alluvions de tous les lacs de la Suisse, de la haute Italie, d'Annecy, du Bourget, et à un grand nombre de confluents ou d'embouchures de rivières. Partout on retrouva les mêmes débris, offrant les mêmes caractères, présentant les mêmes traits caractéristiques : — pilotis en nombre
innombrable, fragments de poteries, ossements d'animaux, armes en pierre et en métal, souvent des restes humains.
Déjà, sur les côtes du Danemark et de la Scanîe, on avait signalé depuis quelque temps des amoncellements considérables de coquilles comestibles, dont les dispositions indiquaient clairement que ces dépôts avaient une cause artificielle et ne pouvaient provenir de l'apport des flots. Les habitants du pays les avaient désignés, dès le lendemain de leur découverte, sous le nom barbare, mais parfaitement exact, de kjoëkkenmoëddings (rebuts iiisine). Au milieu se trouvaient des pierres, des morceaux d'os et de corne taillés, des poteries grossières faites à la main.
En différents points de la côte de l'Éniilie, on a aussi rencontré et appelé du nom de terramares des accumulations de cendres, de bois carbonisés, de silex et d'os travaillés, d'ossements d'animaux contenant encore des débris de chair rongée, et divers ustensiles rappelant l'industrie des premiers âges et offrant la plus grande utalogie avec les kjoëkkenmoëddings de la Scandinavie,
De même, en Irlande, on désigne depuis longtemps sous le nom de crannoges de véritables îles artificielles composées de débris analogues et formées, comme les ruines sous-lacustres des lacs suisses, d'un enchevêtrement de pilotis, véritables forteresses de bois remontant aux âges les plus reculés.
Ce ne sont donc pas là des accidents isolés.
Dans toutes les parties de la terre et à toutes les époques de son histoire, l'homme, poussé par les nécessités de sa défense per- Bonoelle , par les facilités de la pêche , cédant peut-être à cet irrésistible attrait qu'exercent toujours les eaux calmes et tranquilles des lacs, a cherché à établir sa demeure au-dessus de ces belles nappes liquides.
Hippocrate raconte qu'en Colchide les habitants riverains du Phase construisaient, au milieu du fleuve, des cabanes de joncs ipportées par de grands pieux enfoncés dans la vase, qui s'élevaient au-dessus de la surface des eaux , et qu'ils allaient de l'une à l'autre de ces cabanes sur des barques creusées dans un seul tronc d'arbre.
Strabon, après Hippocrate, nous montre Ravenne, ville de création pélagique , située au milieu des marais et bâtie sur pilotis. Aujourd'hui encore, les grandes villes des Bataves (Amsterdam, etc.), dans les lagunes de la mer du Nord, et celles des Hénètes {Henetia, Venetta, Venezia, Venise), dans les lagunes de l'Adriatique, ne sont évidemment que des habitations lacustres qui ont été plus ou moins reliées à la terre par suite des atterrissements produits par les eaux de la Meuse , du Rhin , de l'Adige et du Pô, et où les maisons de briques et les palais de marbre ont pris la place des chalets et des chaumières de l'âge primitif (i).
Ce sont les mêmes procédés qu'ont conservés les pêcheurs russes établis dans les o limans » du Volga, que l'on retrouve dans la construction des huttes du Bosphore perchées à des hauteurs diverses sur de longs pieux obliques et croisés comme les rameaux entrelacés d'un arbre, et qui sont pratiqués encore par les Malais et les Chinois sur la côte de Bornéo, à quelque distance du rivage.
On a maintes fois cité le récit détaillé que nous a laissé Hérodote des habitations lacustres des Pœoniens sur les bas-fonds du lac Prasias. « Mégabaze, dit-il, essaya de soumettre les Pœoniens du lac Prasias, dont les maisons étaient construites sur des pieux élevés, enfoncés dans le lac. On posait à fleur d'eau des planches jointes ensemble. Un pont étroit établissait la communication avec le rivage (2). Les habitants plantaient autrefois ces pilotis à frais communs; mais, dans la suite, il fut décidé que chacun en apporterait trois du mont Orbelus à chaque femme qu'il épouserait. Sur les planches de chaque cabane se trouvait une trappe bien jointe qui conduisait au lac; et, dans la crainte que les enfants ne tombassent par cette ouverture, on les attachait par le pied avec une corde (3) . »
Cette description est devenue presque classique et dépeint d'une manière saisissante la physionomie de ces anciennes peu-
(i) I/ist. gén. de Languedoc, t. I, note E. B.
(2) £To5o/<jTgivi^v{iifi yesûpYj. (Hérodote, liv. V, ch. xvi.)
(3) <rjxvà; f jvaïxa;. (Hérodote, Terpsichorc, 1. V, ch. xvi.)
plades de la Thrace, où l'on voit chaque famille ou plutôt chaque femme, — car tous les maris en possédaient plusieurs, qu'ils achetaient assez cher comme les Germains (i), — habiter séparément sa chaumière, que l'épouseur construisait lui-même en allant couper dans la forêt voisine de l'Orbelus des pieux qu'il enfonçait ensuite à ses frais dans la vase du lac, ce qui indique déjà l'idée de la propriété individuelle substituée à celle de la propriété collective.
Rien de plus curieux, de plus précis et de plus pittoresque en même temps que ces détails sur ces huttes de bois ou de torchis construites à fleur d'eau sur le plancher du lac et communiquant avec le rivage au moyen d'un pont étroit que l'on repliait à la moindre alerte ; — que ces chevaux et ces bêtes de somme vivant dans l'intimité des gens de service et des enfants, attachés pendant le jour par le pied avec une corde de chanvre, afin d'éviter les accidents ; — que cette trappe glissant dans un châssis, véritable puits ou évier pratiqué dans le plancher de chaque chaumière et s'ouvrant directement sur le lac ; — que cette description des poissons attirés par les débris de cuisine, comme on les appelle encore en Danemark, et tellement abondants aux abords du village lacustre qu'il suffisait d'y jeter un panier de corde pour l'en retirer rempli ; — que ces bestiaux enfin, finissant, ainsi que nous l'affirme l'historien, par manger eux-mêmes de cette nourriture, et devenant en quelque sorte ichtyophages, en temps de siège au moins, comme le reste des habitants (2).
L'établissement des habitations sur pilotis n'est donc pas spécial aux lacs de la Suisse; mais ce qui les caractérise, c'est la très grande ancienneté de ces habitations, leur nombre consîdé-
(:) HÉRODOTE, Tfrfsickorf, 1.
(ï) Hisl, ghi. de Languedoc,
V, ch. VI.
îv. [, ch. XI, note E, !
rable et surtout la très longue durée de cette période lacustre qui a directement précédé l'ère de l'Helvétie historique.
Les objets qu'on a retirés de ces cités lacustres, tour à tour désignés sous le nom de palafittes ou de ténevières, correspondent à des âges fort différents (i) .
On sait que la division généralement adoptée pour classer les différentes phases de l'ère préhistorique comprend trois périodes ou âges distincts : — l'âge de la pierre éclatée, auquel se rat* tachent les premiers instruments de silex grossièrement travaillés ; — puis l'âge de la pierre polie ; — en dernier lieu, l'âge du bronze. A la fin de l'âge du bronze, on entre dans l'histoire. C'est l'âge de fer qui commence.
Or, dans les palafittes les plus anciens, on n'a guère découvert que des pierres taillées et des os travaillés, les uns ayant appartenu à des animaux domestiques, — le chien, le f>orc, le bœuf, la chèvre, le mouton, le cheval; les autres, débris de fauves ou d'animaux sauvages qui avaient été capturés ou dépecés pour la nourriture, et dont les peaux étaient employées à divers usages, — l'ours brun, le loup, le bison, le blaireau, le chevreuil, le chamois, le castor, le sanglier.
Dans les palafittes plus récents, les objets en pierre taillée sont plus rares; et l'on trouve, en outre, une plus grande proportion d'armes, d'ustensiles en bronze et même en fer.
Dans les uns et les autres, les débris de poterie sont très variés. Presque tous les vases sont à large panse, d'une fabrication assez grossière, d'une pâte peu homogène, grise ou noire, et ne présentant jamais cette belle couleur rouge qui caractérise les fines poteries de toutes les stations gallo-romaines de la région de la Méditerranée. Ces vases servaient à la conservation des denrées, des fruits et des céréales qui constituaient vraisemblablement les provisions de l'hiver.
En certains endroits, entre autres aux stations du Pont-de-
(i) F. -A. FoREL, Les tcttevières des lacs suisses. Genève, 1879. E. Desor, Les palafittes ou constructions lacustres du lac de Xeuchâtel. Paris,
'Thielle et de l'île Saint-Pierre, dans le lac de Neuchâtel, on a jfecueilli de fort beaux grains de froment, carbonisés comme la tourbe qui les environne, de l'orge, de l'avoine, des pois, des lentilles, des glands (i) . On a même retrouvé des pierres circulaires de 60 centimètres de diamètre qui servaient de meules, des pilons «D granit ou en grès, des lambeaux d'étoffes de lin, ce qui indique jçtairement que ces peuplades primitives ne se contentaient pas 'ide la dépouille des animaux et des produits de la chasse et de la ||>£che, pour se vêtir, se nourrir et meubler leurs habitations, et que la culture des céréales et la trituration des grains, qui sont !Certainenient la conquête la plus importante de l'humanité, leur étaient assez familières.
L'énorme quantité de pilotis sur lesquels les villages lacustres 'étaient construits est encore une preuve frappante de l'immense 'labeur accompli et du temps considérable qui a été nécessaire ipour établir ces constructions amphibies. Certains villages, en ^tScl, sont élevés sur une véritable forêt de pieux dont le chiffre (peut être évalué à plus de quarante mille. Le nombre des villages 'est d'ailleurs considérable, et, depuis le Jour où la baisse des Kaux du lac de Zurich a mis au jour les premiers vestiges des lobitattons lacustres, les explorations de MM. Uhlmann, John ^hwal, Troyon, Forel, Rey, Desor, pour ne citer que ceux dont les noms sont déjà acquis à la science, ont permis de reconnaître 4'existence de plus de deux cents bourgades, quelques-unes très importantes, dans les lacs helvétiques ou limitrophes de la Suisse.
La fabrication des premières armes ou des premiers outils en i|Merre éclatée ou en pierre polie dénote l'époque la plus reculée Je l'ère antéhistorique. La présence des ustensiles et des armes pi bronze est l'indice incontestable des derniers âges de cette période, et caractérise l'époque beaucoup plus récente pendant
(I) Parmi les d«bris d'un village lacustre du lac de Constance, M. Lohie a pliffiu rrrt un aocien magasin contenant environ cent mesures d'orge et de frojnent en grains et en épis. Il a trouv£ aussi un véritable pain conservé par la pirboDisation et consistant en grains broyés, auquel le son adhérait encore. |S. Reclus. Les eilh lacuslrts dt la Suisse. Paris, 1862.)
laquelle l'homme à demi civilisé a commencé à entretenir des rdations avec ses voisins et même avec des peuples assez éloignés.
Il est très probable, en effet, que le bronze a été apporté aux populations lacustres par des nations plus avancées, soit par ks Étrusques, soit par les races indo-européennes, soit par les navi* gateurs phéniciens qui avaient établi des comptoirs, dès le quinzième siècle avant notre ère, sur les côtes de l'Europe occidentale et avaient même remonté le cours des principaux fleuves de la Méditerranée. Il est donc possible d'établir avec quelque certitude une véritable chronologie archéologique dans les dépôts et les débris retrouvés de l'époque lacustre ; mais le nombre et la variété de ces dépôts sont tellement considérables, qu'on est conduit à donner à cette époque une très longue durée de siècles. Ce ne peut être d'ailleurs qu'une chronologfie relative. La question de savoir à quelle date approximative on doit faire remonter l'établissement des premières bourgades dans les lacs suisses est encore à peu près irrésolue ; et les calculs auxquels on s'est livré à ce sujet ont, il faut en convenir, un grand caractère d'arbitraire (i).
Il n'est pas sans intérêt cependant d'indiquer sommairement la méthode suivie par les naturalistes pour arriver à établir cette sorte de chronologie comparative.
L'un d'eux a essayé de serrer le problème de très près en étudiant avec le plus grand soin le cône de déjection du torrent de la Tinière, qui se jette au fond du Léman, non loin de Villeneuve (2). Dans les dépôts récents de ce torrent, il a retrouvé, à i",30 de profondeur environ, une série d'antiquités romaines parfaitement
(i) De Ferry et Arcelin, ChronomHrie des berges de la Saône. — Matériaux pour l'histoire de l'homme, III, IV. — Les gisements archéologiques des bords di la Saotie. MAcon, 1868.
GiLLiHRON, Sur rétablissement de l'âge de la pierre entre le lac de Bienne et celui de Neuchdtel. — Archives des sciences physiques et naturelles, t. XII. Genève, 1861.
(2) MoRLOT, Une date de chronologie absolue en géologie. Société vaudoise des sciences naturelles. Genève, 1862.
D' Uhl.m.\nn, Veber die Thicrreste und Gebisstheile gefunden in den Sckuttahlù' gerungen dcr Tinière. fi^mt^ 1862.
authentiques. L'épaisseur du dépôt peut donc donner la mesure exacte du travail d'exhaussement produit par les alluvions du torrent, depuis la période romaine jusqu'à nos jours, c'est-à-dire depuis 1 ,800 ou 2,000 ans environ. C'est là une date certaine qui peut servir tout d'abord de premier point de repère. Les âges successifs des dépôts inférieurs peuvent, dès lors, s'en déduire par une sorte d'interpolation ou plutôt d' « extrapolation » analogue à toutes les règles de proportion; et l'ensemble de ces dépôts constitue en quelque sorte un véritable chronomètre, ou, si l'on veut, une échelle graduée qui peut permettre de reconnaître l'âge relatif des instruments en bronze ou en pierre polie trouvés dans ces couches profondes. Les fouilles ont été opérées, les calculs ont été faits. Les premiers ustensiles de l'époque lacustre et les armes en bronze ont été trouvés à la profondeur de 2", 70. Au-dessous, à près de 5 mètres, on a rencontré les outils en pierre polie. On peut donc assez logiquement en déduire pour les âges correspondant aux deux périodes du bronze et Je la pierre les dates respectives de 3,000 à 4,000 ans et de 6,000 à 7,000 ans.
Des observations et des calculs analogues ont conduit à donner au palafitte du Pont-de-Thielle, dans le lac de Neuchâtel, qui correspond à l'âge de la pierre polie, la date de près de 5,000 ans avant notre ère.
D'autre part, les calculs faits par M. Troyon pour établir l'âge du palafitte de Chamblon dans les alluvions de l'Orbe, calculs établis sur le comblement de la baie qui sépare l'antique cité galloromaîne d'Eburodunum du rivage actuel, fixent à 2,000 ans environ avant l'ère chrétienne la construction des habitations lacustres de cette partie du lac de Neuchâtel (i).
La marge est assez grande, comme on le voit, et ces chiffres n'ont rien d'absolu. Ils suffisent cependant pour permettre d'affirmer tout d'abord que l'époque préhistorique n'est pas aussi indéfiniment reculée de nous qu'on pourrait le croire; ils donnent sur-
tout sur le niveau du lac, à ces époques éloignées, une indication assez précieuse et démontrent d'une manière à peu près irréfutable que ce niveau n'a pas varié d'une manière sensible depuis cinq à six mille ans, et que les anciennes plages qui datent de la fin des âges glaciaires sont bien antérieures à l'époque de l'établissement des habitations lacustres.
Le nombre de ces villages construits ainsi au-dessus de l'eau qui les entourait de toutes parts était, nous l'avons dit, considérable. Chaque jour, la sonde ramène de nouveaux débris, et cette moisson archéologique est loin d'être terminée. En suivant avec un batelet les rives des lacs alpins, on distingue à chaque instant, à travers l'eau transparente, les longues rangées de pilotis plantés tantôt parallèlement à la côte, tantôt sans ordre apparent. Tout autour, entre les pieux, des poutres carbonisées sont enfoncées dans la vase et dessinent la forme des anciennes plates-formes; des couches successives de roseaux, de branchages, de paille et d'écorce semblent indiquer la forme des toits coniques effondrés. Plus bas se trouvent les pierres du foyer, qui, au moment de leffondrement des huttes, sont tombées à pic au-dessous de l'endroit qu'elles occupaient jadis; à côté sont encore les vases d'argile, les armes, les trophées de chasse, les grands bois de cerf et les têtes de taureau qui constituaient l'antique ameublement; un peu en dehors enfin, il n'est pas rare de rencontrer de longs troncs d'arbres creusés qui ont conservé leur ancienne forme de canot.
Dans les cités lacustres parvenues à un certain degré de civilisation relative, on aperçoit des débris d'ustensiles plus variés et d'un travail encore plus perfectionné ; des armes en bronze, des couteaux, des faucilles, des meules à moudre et à aiguiser, des aiguilles, des ornements en cristal, des colliers en verre et en jais, des morceaux d'ambre jaune, de corail, qui indiquent des relations
avec les peuples de la Méditerranée et les riverains de la Baltique, et jusqu'à des jouets d'enfants.
On peut donc différencier assez bien les cités lacustres du premier âge de celles de l'âge le plus rapproché de nous, d'après la nature même des débris recueillis. On les distingue aussi d'aprèi r usure des pilotis; ceux remontant à la période plus ancienne, celle de la pierre éclatée ou de la pierre polie, sont rongés par l'eau jusqu'au ras du sol ; ceux, au contraire, de l'âge plus récent, celui du bronze, ont conservé une saillie d'un mètre, en moyenne, su-dessus du plafond du lac.
On a même pu se rendre compte d'une manière assez exacte du chiffre de la population lacustre. En mesurant la dimension des cinquante et une bourgades aquatiques correspondantes à l'âge de la pierre, et qui étaient connues et classées dès l'année 1860, M. Troyon a cru pouvoir évaluer à plus de 30,000 environ te nombre des habitants des lacs de la Suisse occidentale (i). Pendant la période du bronze, il a relevé dans les lacs 68 bourgades qui lui permettent de fixer de 42,000 à 43,000 le chiffre
s habitants. Depuis lors, bien des stations nouvelles ont été découvertes, et on est naturellement conduit à augmenter dans une assez forte proportion ces premières évaluations.
Tout en reconnaissant que les chiffres ne peuvent avoir, en de Lpareîlles matières, rien d'absolu, ils permettent cependant de se iaîre une idée de l'animation toute particulière que devaient présenter les lacs de la Suisse à l'époque préhistorique.
I A travers un passé de trente ou quarante siècles, on peut comprendre quel effet pittoresque devait produire cette ^glomération de petites huttes pressées les unes contre les autres au milieu des eaux - Le rivage était désert ; de rares animaux domestiques .paissaient seulement dans les clairières herbeuses ; les grands arbres déployaient leurs niasses de verdure sur toutes les pentes; im vaste silence régnait sur la forêt. Sur les flots, au contraire, tout était bruit et mouvement. La fumée tourbillonnait au-dessus
(Il TaOYO», IlabilatioHS lac^slres des temps anciens et modernes, op. cit.
des cabanes; la population s'agitait sur les plates-formes. Lescanots allaient et venaient d'un groupe de maisons à l'autre et du vill^ à la rive. Au loin voguaient les bateaux de pêche ou de guerre. L'eau était alors le véritable domaine de l'homme (i). »
Il est bien difficile d'avoir des notions un peu précises sur les circonstances qui ont accompagné la disparition de la population lacustre primitive, correspondant à l'âge de la pierre, et l'introduction des races nouvelles correspondant aux âges plus récents du bronze et du fer.
Quelques archéologues croient qu'il est impossible de supposer que les populations primitives de l'âge de la pierre aient pa inventer de toutes pièces la fabrication du bronze sans avoir fait usage pendant un certain temps de ses deux éléments, le cuivre et l'étain. On fait remarquer à ce sujet que dans l'Hindoustan, dans l'Asie centrale, dans certaines parties de l'Amérique, l'âge du bronze n'a pas succédé directement à celui de la pierre, et qu'entre les deux il existe toujours une période de transition, une sorte d'âge intermédiaire, l'âge du cuivre. L'apparition subite de l'alliage des deux métaux constitutifs du bronze semblerait donc indiquer l'arrivée soudaine d'une race supérieure, plus forte, mieux outillée, en un mot plus avancée dans la civilisation.
Or, en Suisse, le bronze suit brusquement la pierre, et la période du cuivre seul n'est pas représentée.
Ainsi, dans les eaux de Morges (2), on a découvert trois stations juxtaposées d'âges distincts : la première, dite « station de l'Eglise », correspond très nettement à Tâge de la pierre sans aucun mélange avec le bronze ; la seconde, la « station des roseaux •, est aussi de l'âge de la pierre, très nettement caractérisé par des outils et des poteries grossières en grès ; mais on y trouve déjà
(i) É. Reclus, Les cites lacustres de la Suisse, op. cit. (2) F. -A. FoREL, Les Ténevières de la Suisse, op, cit.
une première introduction de bronze représenté par quelques haches et de petites lames en forme de couteaux. La troisième, enfin, la « grande cité de Morges », appartient au bel âge du bronze pur, sans aucun mélange d'instruments de pierre. Dans aucune de ces stations, on n'a trouvé d'objets en cuivre. Mais en revanche le bronze est représenté presque partout par de nombreux échantillons; et on a même découvert à Morges un tirant moule de haches en bronze, et de véritables fonderies à Ëchallens, dans le canton de Vaud, et àDovaine, près de Thonon.
Les explorations habiles et consciencieuses dont le petit lac a été le théâtre depuis quelques années, ont permis de reconstituer avec une précision très remarquable les établissements lacustres de l'ancienne Genève et ont démontré une fois de plus l'importance considérable que ces établissements avaient prise à l'époque ia bronze.
On doit à un archéologue suisse, M. le docteur H. Gosse, un intéressant relevé des emplacements occupés dans les eaux du petit lac par les populations, assez mal définies comme race et jtunme origine, qui correspondent aux longs siècles de la période kotéhis torique et que, faute de mieux, on a désignées quelquefois pDUS le nom de m Protohelvètes n.
Et tout d'abord, il convient de remarquer que les deux rives du lac et du Rhône étaient reculées de quelques centaines de pieds, ihte sorte que le goulet par oii s'échappait le fleuve présentait alors '■ne plus grande largeur que l'étroit défilé dans lequel il est aujourrd'hui contenu. Au lieu d'un couloir resserré et d'un barrage-dé verterminal, il existait une assez belle nappe d'eau à très faible int qui se prêtait très bien à la construction d'ouvrages sur lotis.
L'époque lacustre par^t avoir débuté à Genève, simultanément
deux côtés du petit lac, par deux modestes établissements de
de la pierre, longtemps séparés l'un de l'autre. Peu à peu
premières bourgades, établies assez près de la rive, se sont
;ies vers l'intérieur du lac; et, pendant l'invasion du bronze,
dont on retrouve les objets d'abord mêlés à ceux de la pierre, elles se sont considérablement rapprochées et ont fini par se rencontrer tout à fait le long du banc sous-marin du Travers qui traverse le petit lac, entre Sécheron sur la rive droite et Cologny sur la rive gauche. Pendant toute la durée de Tépoque du bronze, ce mouvement d'extension s'est accentué ; et le groupe des établissements lacustres, définitivement soudés les uns aux autres, a constitué une seule grande bourgade trilobée qui couvrait, parallèlement aux rives, tout le milieu du petit lac, s'appuyant à Tamont sur le banc du Travers et se confondant à l'aval avec la pointe supérieure de l'tle (i).
A ce grand ensemble, qui correspond presque entièrement à l'époque du bronze, il faut ajouter un petit établissement de Tâge du fer plus récent, formant en amont, sur le banc même du Travers, une sorte de promontoire avancé de la bourgade lacustre, et auquel on arrivait d'ailleurs par un autre établissement qui parait se rapporter à une époque de transition. On y retrouve non seulement un mélange d'objets en fer et bronze, mais encore des vestiges importants d'une fonderie et même des débris de pieux r^lièrement alignés qui semblent indiquer un ancien pont conduisant à la rive.
Plus récemment et non loin de Genève, on a découvert, dans les eaux de Versoix, une station d'une certaine importance présentant les mêmes dispositions et les mêmes particularités.
Partout, on le voit, la transition de l'âge de la pierre à l'âge du bronze a lieu sans l'intermédiaire d'un âge du cuivre; et cette lacune a souvent été interprétée comme l'indice de la brusque apparition d'une deuxième race mieux armée que la précédente, qui se serait violemment substituée à elle et l'aurait même complètement anéantie. La fin du premier âge aurait été dès lors marquée, d'après l'opinion de certains archéologues, par des événements terribles. Deux races se seraient heurtées, et la plus faible aurait été absolument détruite. Les nouveaux venus, plus
(i) Voir la carte de Genève lacustre et moderne, pi. IV.
forts, appartenant vraisemblablement à la race celtique, armés de leurs haches de métal, auraient eu facilement raison des premiers lacustres, dont l'outillée de pierre très imparfait n'aurait pu les préserver d'une extermination complète; et la limite des deux Ages aurait été dès lors marquée par l'incendie des bourgades primitives, dont on retrouve les débris carbonisés au fond du lac, et par la construction de nouvelles huttes mieux aménagées et plus en harmonie avec les mœurs relativement civilisées des envahisseurs.
A la distance à laquelle nous sommes des événements, il est permis de n'accepter ces interprétations que comme d'ingénieuses hypothèses.
Dans une étude récente sur Genève hi.storique et archéologique (i) , M. Galifife a réfuté avec beaucoup de critique et d'érudition l'engouement un peu irréfléchi avec lequel on s'est plu à accréditer des légendes plus ou moins justifiées sur les villes à origines inconnues qui remontent jusqu'aux temp."; préhistoriques. Depuis les premières explorations faites dans le lac de Zurich, le champ des conjectures s'est en efïet ouvert sur le passé un peu nébuleux de toutes les villes qui ont l'avantage d'être situées près d'un lac quelconque. C'est une mode qui passera, dit-il, ainsi que bon nombre de conclusions hypothétiques auxquelles les archéo- Ic^ues sont arrivés, dans l'enthousiasme de leurs premières trouvailles, relativement à l'antiquité presque surnaturelle et à la durée des établissements lacustres, aux races distinctes qui répondraient aux trois périodes des âges successifs de la pierre, du bronze et du fer, admis par la science ; aux invasions, aux incendies et aux guerres d'extermination qui, au dire de ces savants, auraient signalé le passage d'un âge à l'autre.
La dernière hypothèse surtout, basée sur des vestiges d'incendie, ne semble mériter aucune créance. » Pour peu qu'on reliée chisse, en effet, qu'il n'existe probablement pas une seule ville bâtie en pierres qui n'ait été depuis cinq siècles, entièrement ou
(!) J.-B.-G. CALiffe, CfB^Bf Aisi
archi^oioffigiif
28o SECONDE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME.
partiellement, et à plusieurs reprises, la proie des flammes, on doit convenir que la destruction par le feu était tôt ou tard la destinée inévitable de ces amas de bois secs, résineux pour la plupart, qui constituaient une bourgade lacustre. L'incendie mémorable, en 1670, du pont de Genève bâti sur le Rhône, ou plutôt sur le lac, peut donner une idée assez juste de ce que devait être, aux temps antéhistoriques, un sinistre pareil, pour des localités qui ne pouvaient être secourues qu'en bateau ou par l'étroite passerelle, également en bois et souvent très longue, qui les reliait à la terre ferme. Aussi les vestiges d'incendie se rencontrent-ils, pour toutes les habitations lacustres presque sans exception, à toutes les phases de chacun des trois âges de la pierre, du bronze et du fer (i). » Il y a plus. En examinant attentivement les produits industriels de ces trois âges, on y reconnaît aisément une homogénéité de forme et une série de gradations lentes et régfulières bien difficiles à concilier avec les violentes et tragiques interruptions qui auraient amené un changement brusque dans l'emploi des matières premières. Quant à l'apparition, en plein âge de pierre, d'un métal composé comme le bronze, et à la supériorité incontestable de certains objets de cette période, il est très rationnel de l'expliquer, comme nous l'avons déjà dit, par les relations commerciales des peuplades primitives soit avec les Etrusques, soit avec les navigateurs phéniciens, soit même avec des voyageurs isolés de race indo-curopéennne qui étaient, comme on le sait, en possession des métaux avant leur grande migration sur notre continent (2), c'est-à-dire en somme, par l'immixtion lente, progressive et pacifique d'une civilisation étrangère et relativement très supérieure, qui peut très bien ne pas s'être imposée par les armes et avoir été plutôt acceptée comme un bienfait et un progrès.
« Il est donc assez logique de repousser l'idée de ces interruptions violentes et de ne voir dans les trois âges classiques delà pierre, du bronze et du fer, que les trois phases principales delà civilisation de la race celtique qui occupait alors toute l'Europe
(i) J.-B. Galiffe, op. cit,
(2) A. Mai'Ry, V homme primitif . Paris, 1867.
centrale et occidentale. Par suite, rieu n'empêche d'admettre que la transition entre l'époque dite lacustre et celle oii l'on a. renoncé définitivement à ces constructions aquatiques, ne se soit produite insensiblement et n'ait eu lieu aussi tranquillement qu'entre tous les âges précédents; et cette manière de voir paraît d'autant plus plausible que la plupart des villes, des bourgs et des moindres villages riverains du lac, sont tous situés vis-à-vis ou tout à fait à proximité de quelque ancien emplacement lacustre encore submergé ou à peine recouvert parde la tourbe, du gravier ou d'autres atterri ssem ents ; en sorte que la plupart de ces villes ou bourgades, celles au moins dont le nom indique clairement l'origine celtique, ne sont que la continuation sur la terre ferme de toutes les villes flottantes construites sur pilotis, comme de petites Venises à une certaine distance du rivage (i) . 11
On peut même considérer comme certain que cette période de transition de la bourgade lacustre en village littoral a duré un temps très considérable; et il est très probable que, pendant une certaine période plus ou moins longue, la cité s'est composée de deux quartiers bien distincts, l'un établi sur la rive, l'autre sur l'eau. Celui-ci a été peu à peu abandonné et a disparu, soit qu'il se soit effondré par vétusté, soit qu'il ait été détruit par une cause violente ; et nous en retrouvons les débris au fond du lac. Les constructions établies sur la rive, au contraire, sont restées. Elles ae sont progressivement agrandies, transformées; et autour d'elles se sont groupées des habitations plus considérables, mieux aménagées, plus en rapport avec les progrès de la civilisation.
Les faits ainsi envisagés présentent un caractère de vraisemblance voisin de la certitude; et ils conduisent tout naturellement à cette conclusion que le niveau des lacs suisses, du lac Léman en particulier, n'a pas sensiblement varié depuis l'établissement des palafittes.
e des débris lacustre
mble aussi pouvoir con-
<i) ].-B, Gauffe, op. c
firmer que le niveau du lac est resté à peu près stationnaire depuis six à sept mille ans.
Les poteries et les vases qui correspondent à la période lacustre ont dû, en effet, tomber dans l'eau presque à pic au-dessous du plancher des bourgades construites sur pilotis. Or, toutes ces poteries ont encore leurs cassures fraîches, leurs arêtes vives et non émoussées, ce qui prouve qu'elles n'ont pas été roulées par les vagues. Pour être ainsi demeurés en repos pendant de longs siècles, dans une couche tranquille, il faut donc que ces débris soient tombés dans une eau qui n'avait pas moins de deux mètres de profondeur, et que jamais, depuis qu'ils tapissent le fond du lac, le niveau ne se soit assez abaissé pour que les vagues aient pu les déplacer. Or, de nos jours, on trouve encore cette hauteur minimum de deux mètres au-dessus de certaines ruines lacustres. Il est donc certain que le niveau du lac ne s'est pas sensiblement relevé depuis l'époque où ces débris sont tombés à l'eau.
D'autre part, l'observation des milliers de pilotis que les habir tants des palafittes enfonçaient dans le sol pour établir leurs demeures, semble indiquer que le niveau des eaux ne peut pas davantage s'être abaissé. La longueur de ces pilotis, en effet, ne devait pas dépasser un certain maximum, donné d'abord par la grandeur des arbres, ensuite par les moyens mécaniques dont disposaient les hommes de ces époques primitives pour les mettre en œuvre. Il est difficile d'admettre que ces pilotis aient eu plus de 7 mètres. Les têtes des pieux devaient s'élever au moins de I mètre au-dessus des hautes eaux de Tété pour que les planchers des huttes ne fussent pas inondés par les vagues ; les pieux euxmêmes devaient être enfoncés dans le sol à une profondeur variant de 50 centimètres à i mètre ; en somme, la longueur du pieu baigné par l'eau depuis le plafond du lac jusqu'au niveau de l'eau devait êtreà ])eu près de 5 mètres. Or, c'est précisément la profondeur moyenne à laquelle on retrouve aujourd'hui les ruines des bourgades lacustres. Le niveau des eaux ne s'est donc pas sensiblement abaissé (i).
(i) F. -A. FoREL, Essai de chronologie archéologique. Bulletin de la Société vaudoise des sciences naturelles, t. X. Lausanne, 1879.
Sans attacher à ces cependant d'en concli moyenne des eaux du ciable depuis l'origine la dernière station du par les terrasses dilu glaciaire, était située actuelles. Depuis lors, blemcnt atationnaire Umer.
chiffres une rigueur absolue, il est permis ire d'une manière générale que la hauteur lac n'a pas varié d'une manière très apprédes temps historiques. Nous avons vu que niveau des lacs primitifs, et qui est dessinée viennes qui marquent la fin de l'époque à 30 mètres environ au-dessus des eaux le niveau s'est abaissé ; et il est resté sensià la cote de 375 au-dessus du niveau de
En même temps que le niveau des eaux du lac s'est abaissé , le plafond s'est aussi relevé, ou, pour mieux dire, le creux du lac s'est comblé. Il n'en saurait d'ailleurs être autrement; et ce comblement est un phénomène très lent sans doute, mais continu depuis la fin de l'époque glaciaire, et que rien ne saurait arrêter. Tous les cours d'eau qui se jettent dans le Léman y apportent, en effet, des masses plus ou moins considérables de graviers et de matières terreuses. Les limons se déposent au fond ; l'eau trouble se purifie rapidement, et celle qui sort du lac est d'une limpidité admirable, presque absolue. Tous les touristes connaissent ce magnifique déversoir d'émeraude liquide d'une merveilleuse transparence qui s'échappe à Genève et qui marque la fin du lac et le commencement du Rhône.
Le Léman est, en somme, un immense bassin de décantation. Les vingt ou trente rivières qui l'alimentent y apportent les produits de l'érosion de leurs vallées. Des torrents comme la Tinière y plongent presque k pic leurs cônes de déjections. Des falaises comme celles de la Meillerie et de Saint-Gingolph y précipitent de temps à autre des blocs de rochers désagrégés. A différentes époques, des éboulements considérables dont le plus terrible a été celui de Tauredunum , dont nous avons parlé plus haut, sont
venus remblayer des gouffres situés au pied des rochers. Les moindres cours d'eau, pendant la saison des pluies, à la suite des orages, dans la période de la fonte des neiges, déposent à leur embouchure des quantités considérables de matières meubles et y forment une plage sous-lacustre. L'un d'eux, la.Dranse, dont le débit, en temps de crue, est de 400 mètres par seconde, a donné naissance, sur la côte savoyarde, entre Thonon et Évian, à un véritable delta qui a comblé depuis longtemps Tancien estuaire do torrent et a formé , sur l'alignement général de la rive, une saillie toujours croissante et qui atteindra bientôt trois kilomètres.
Vis-à-vis , sur la côte suisse , deux torrents d'importance beaucoup moindre, l'Aubonne et la Venoge, ont projeté aussi de petites protubérances dont la marche séculaire est cependant assez sensible; et il est évident qu'au bout d'un certain temps, les deux rives, marchant sans cesse à la rencontre l'une de l'autre à travers le grand lac , formeront d'abord une barre sous-lacustre comme celle qui joint la pointe d' Yvoire à celle de Promenthoux , et finiront ensuite par se rencontrer tout à fait. Ce n'est qu'une question de siècles.
A lui seul , le Rhône est un agent de colmatage et un « remblayeur » plus puissant et plus actif que tous les autres cours d\*au rôunis qui se jettent dans le Léman. 11 sufht d'ailleurs de jeter les yeux sur une carte du \'alais. pour reconnaître à premi^re vue qu'il a d'abord comblé l'ancien lac qui existait de Sion à Martii:^ny : puis il a rempli de ses dépôts la gorge de Martigny à Sxùnt-Maurice. A partir de la ciuse de Saint-Maurice, il a enfin colinalê le iarge estuaire qui lui ouvrait l'entrée du Léman, et il cvM\tinue tous !es jours ce grand travail d'atterrissement. C'est à Saint-Maurice que co:r.:r.e::ce aujourd hui la plaine d'alluvions; c'êîai: îà que se trouvai: autrefois l'ancienne rive du lac. Toute la plaiue. o.e près vie 00 'NÎ'.orr.ètres carrés, qui s'étend de Saint- Maurice à \"i*.Uueuve et au Rouveret. était recouverte par les eaux. Peu à :vu !e Rhôr.e ! a er.rîchie de ses alluvions. Grain de saKe à graiu vie sab'.e. :'. a re:r.b!ayé toute la partie orientale du lac sur ur.e •jroîotivieur qu :'. est clifncile d'apprécier. Le village de
Port-Valais, qui est aujourd'hui dans les terres, était autrefois, ainsi que son nom l'indique, sur la berge même du fleuve et du lac. C'était le port d'embarquement du Valais, Porius Vatlensis; et it occupait la position correspondante au Bouveret moderne. La petite colline calcaire de Saint-Triphon , aujourd'hui entourée de prairies, émergeait au milieu da lac, véritable îlot dans le grand lit du Rhône, entouré de tous côtés par les eaux des premiers ^es historiques.
Il est impossible, en l'état, de se rendre compte, même approximativement, du nombre de siècles que le fleuve a dû employer pour opérer cette transformation. Le principal élément qu'il faudrait connaître serait le volume même de cette alluvion, quin'a jamais été mesuré et qui nécessiterait de très nombreux sondages. Il est plus facile d'apprécier les empiétements progressifs , dtt'ddta du Rhône sur le lac, de mesurer le taux de son avance- ' mrait, et, par suite, d'évaluer le temps nécessaire au fleuve pour transformer la cuvette entière du lac en une plaine d'alluvions, comme il a déjà fait de toute la partie supérieure comprise entre Villeneuve et Saint-Maurice (i).
De nombreux observateurs ont essayé de jauger soit le débit total annuel du Rhône, soit son débit moyen pendant la période de l'été où ses eaux sont troubles, et ont mesuré ensuite la quantité de matières terreuses contenues dans un mètre cube de cette eau. Ces déterminations sont, en fait, des opérations fort délicates et sujettes à d'assez grandes chances d'erreur. Mais il semble résulter cependant d'un assez grand nombre d'observations faites avec le plus grand soin qu'on peut évaluer à 2,500 mètres cubes environ (2) le volume de limon transporté par le fleuve dans un jour pendant les trois mois de l'été. On ne s'éloignerait
(l) Db l^ BÊCHE, Sur ht profondeur du lac de Genève. Bibliolh. univ. — Archives des sciences physiques et naturelles, t. XII. Genève, 1617.
F.-A. FOREL. Essai de chranatogie archfotogigue, .ap. cit.
(a) D'apris les expériences directes faites â Massongex, près de Bex, une bouteille d'eau contenant 193 grammes d'eau du Rhâne en pleine crue du fleuve (aoftt iSfiç) contient 0,025 grammes de limon. 1 .oao grammes contiennent donc 0,130, et I mitre cube contient [jo grammes. (^Expériences de M. F.-A. Forel.)
a86 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME.
peut-être pas beaucoup de la vérité en fixant en nombres ronds à 250,000 ou 300,000 mètres cubes environ l'apport du Rhône pendant toute l'année.
Il est difficile de pouvoir connaître, même approximativement, le volume charrié par tous les autres affluents du lac. Celui correspondant aux éboulements et à toutes les érosions accidentelles est encore plus douteux. Ce serait peut-être beaucoup que de lui attribuer une valeur égale au tiers de l'apport du Rhône; maison peut très bien supposer que tous ces apports réunis représentent au moins le dixième de celui du Rhône seul.
On connaît mieux la capacité du lac , et les sondages consciencieux de La Bêche permettent de l'évaluer assez exactement à 68,840 millions de mètres cubes.
D'après ces données, on voit que le creux du lac reçoit annuellement un dépôt de 330 à 340,000 mètres de matières limoneuses. Les eaux sortant absolument décantées à Genève , le comblement est donc inévitable ; et le calcul le plus simple permet de vérifier qu'il sera terminé d'une manière complète dans 200,000 ans à peu près.
Mais , bien avant cette époque , l'aspect du lac aura changé. Et tout d'abord, ainsi que nous l'avons dit, la saillie du delta de la Dranse s'accentuera. La côte savoyarde s'avancera de plus en plus vers le Nord à la rencontre de la côte suisse; celle-ci, de son côté, gagnera vers le Sud. D'autre part, l'étroit défilé du petit lac se rétrécira encore. Le lac se fractionnera donc en plusieurs bassins. La partie située entre Vevcy et la Meillerie sera la première comblée. Avant de disparaître tout à fait, le grand lac présentera donc une succession de petits réservoirs distincts communiquant entre eux par des goulets ou des canaux plus ou moins larges et bordés de riches plaines d'alluvions, que fertiliseront et arroseront les eaux du Rhône communiquant de l'un à l'autre de tous ces bassins. La situation sera, en quelque sorte, comparable à celle de la délicieuse petite plaine qui sépare les lacs de Thun et de Brienz, sur une étendue de trois à quatre kilomètres, et qu'on appelle le « Bœdeli ». On sait que ces deux lacs,
les plus pittoresques peut-être de l'Oberiand, n'en faisaient autrefois qu'un, traversé d'un bout à l'autre par les eaux de l'Aar. Les alluvions de deux rivières latérales, le Lûtschine et le Lombach, ont déterminé, au milieu du grand lac, deux deltas qui se sont avancés progressivement, ont fini par se rencontrer et ont provoqué ainsi la formation d'un isthme formé par les alluvions venues du Sud par la vallée de Lauterbrunnen, du Nord par celle de Hackeren, et au milieu de laquelle serpente l'Aar en baignant les prairies, célèbres aujourd'hui dans le monde des touristes, d'Unterseen et d'Interlaken.
Tel sera le lac de Genève dans quelques centaines de siècles. 'Le grand travail d'atterrissement continuera ensuite sans relâche. I Les derniers bas-fonds se combleront. Le lac disparaîtra en entier; et. de même que la vallée supérieure de Slon à Martigny a été Il comblée, que la gorge de Martigny à Saint-Maurice a été ensuite Il recouverte par les dépôts du Rhône, que la corne orientaJe du I Léman entre Saint-Maurice et Villeneuve a été transformée, à une époque relativement récente, en une plaine d'alluvions, le lac entier finira par être rempli par des dépôts de même nature et de même origine; et il ne restera plus de la magnifique nappe d'eau que nous admirons aujourd'hui qu'une grande plaine horizontale, traversée, dans toute sa longueur, par les eaux dormantes du fleuve et sillonnée transversalement par celles de ses affluents latéraux.
Ce n'est donc, ainsi que nous l'avons dit plus haut, qu'une .question de siècles. Le chiffre de 200,000 ans que nous avons formulé ne saurait avoir, on le conçoit sans peine, rien d'absolu. En niaticre géologique, il ne peut être question de chronologie exacte; et on peut hardiment accumuler les siècles sans craindre de dépasser les limites de la vraisemblance. Géologîquement parlant, on doit donc envisager cette période de 2,000 siècles comme une époque assez prochaine, que des débâcles imprévues et des catastrophes accidentelles pourront même raccourcir encore d'une manière indéterminée.
I est donc certain qu'à moins de perturbations générales que
Ton ne peut prévoir, l'homme, qui a vu un immense manteau de glace recouvrir le bas-fond du Léman sur mille mètres de hauteur, qui a pu, à la sortie de l'époque glaciaire, naviguer sur les eaux du lac, alors que son niveau s'élevait à trente mètres plus haut que le niveau actuel, qui a remonté, pendant plusieurs siècles, avec ses embarcations jusqu'à la cluse de Saint-Maurice, au pied même des deux contreforts de la Dent du Midi et de la Dent <fe Mordes, verra successivement la grande nappe du Léman se diviser en plusieurs bassins séparés par des isthmes, assisterai la diminution progressive de ces bassins, à leur comblement dtfnitif , et pourra enfin prendre pied sur le lac remblayé et faire de cette petite mer, désormais comblée par les alluvions, admirablement arrosée par les eaux du Rhône, la plus vaste et la plus fertile plaine de la région des Alpes.
De tous les lacs de l'Europe centrale, le Léman est certainement le plus connu. Grâce à la rapidité et à la facilité des moyens de transport, il est presque à la porte de Lyon, à quelques heures seulement de Paris et de Marseille. Le caractère cosmopolite de la ville de Genève, dont la banlieue fait presque partie de notre territoire, le voisinage de Ferney et tous les souvenirs qui s y rattachent, l'annexion de la Savoie qui a donné à la France toute la côte méridionale du Léman, en ont fait presque un lac français. C'est le point de passage et de séjour obligé, au moins pendant quelques heures, de tous les touristes qui visitent la Suisse, la Savoie et l'Italie. Il n'a certes ni le charme séduisant des lacs de l'Oberland bernois, ni la sombre majesté du lac des Quatre-Cantons, ni la grâce exquise et tout italienne du lac Majeur et du lac de Côme. A vrai dire, si l'on en retranchait la partie profonde qui s'étend de Vevey à Villeneuve et du Bouveret à la Meillerie, où la nature alpestre commence à se montrer dans sa sévère grandeur, ce ne serait qu'une immense pièce d'eau sans caractère, d'un
;sin correct, un simple épanouissement du Rhône à peine cligne fixer l'attention de l'artiste et du voyageur, que bien d'autres rveilles attirent dans la région des Alpes et dans les plaines de lx>mbardie.
L'enthousiasme classique de Voltaire et de Rousseau nous aît donc aujourd'hui et à fort bon droit très exagéré et surtout peu démodé.
Dn a presque oublié, et il est peut-être intéressant de rappeler >ître, assez médiocre du reste, quoique fameuse dans un temps, is laquelle l'illustre châtelain de Ferney , « arrivant dans sa terre i Délices près du lac de Genève », a chanté les beautés de on lac » :
Que tout plaît en ces lieux à mes sens étonnés ! D'un tranquille Océan l'eau pure et transparente Baigne les bords fleuris de ces champs fortunés; D'innombrables coteaux ces champs sont couronnés; Bacchus les embellit ; leur insensible pente Vous conduit par degrés à ces monts sourcilleux Qui pressent les enfers et qui fendent les cieux.
Que le chantre flatteur du tyran des Romains, L'auteur harmonieux des douces Géorgiques, Ne vante plus ces lacs et leurs bords -magnifiques, Ces lacs que la nature a creusés de ses mains
Dans les campagnes italiques.
Mon lac est le premier : c'est sur ses bords heureux Qu'habite des humains la déesse étemelle, L'âme des grands travaux, l'objet des nobles vœux Que tout mortel embrasse, ou désire, ou rappelle, Qui vit dans tous les cœurs, et dont le nom sacré Dans les cours des tyrans est tout bas adoré, La liberté. J'ai vu cette déesse altière. Avec égalité répandant tous les biens.
Descendre de Morat en habit de guerrière, Les mains teintes du sang des fiers Autrichiens
Et de Charles le Téméraire.
Liberté, Liberté, ton trône est en ces lieux (i).
) Voltaire, Ép. lxxvi. L'auteur arrivant dans sa terre près du lac de roe. Mars 1755.
La description du lac que Fauteur de la Nouvelle Héloise nous a laissée est encore plus singulière et empreinte de ce mauvais goût déclamatoire et de cet esprit de système qui gâte bien souvent les meilleures descriptions des philosophes du dix-huitième siède.
Saint-Preux se promène en bateau avec Mme de Wolmar sur le lac, dans les parages de Clarens ou de Vevey. « Nous avançâmes, dit-il, en pleine eau ; nous nous trouvâmes bientôt à plus dW lieue du rivage. Là, j'expliquai à Julie toutes les parties du superbe horizon qui nous entourait. Je lui montrais de loin les embouchures du Rhône dont l'impétueux cours s'arrête tout à coup an bout d'un quart de lieue et semble craindre de souiller de ses eaux bourbeuses le cristal azuré du lac ; je lui faisais observer les redans des montagnes, dont les angles correspondants et parallèles forment dans l'espace qui les sépare un lit digne du fleuve qui le remplit.
« En l'écartant de nos côtes, j'arrivais à lui faire admirer les ridies et charmantes rives du pays de Vaud, où la quantité des villes, l'innombrable foule du peuple, les coteaux verdoyants et parés de toute part forment un tableau ravissant; où la terre, partout cultivée et partout féconde, offre au laboureur, au pâtre, au vigneron.le fruit assuré de leurs peines, que ne dévore point l'avide publicain. Puis, lui montrant le Chablais sur la côte opposée, pays non moins favorisé de la nature et qui n'offre pourtant qu'un spectadc de misère, je lui faisais sensiblement distinguer les différents effets de deux gouvernements pour la richesse, le nombre et le bonheur des hommes. C'est ainsi, lui disais-je, que la terre ouvre son sein fertile et prodigue ses trésors aux heureux peuples quila cultivent pour eux-mêmes. Elle semble sourire et s'animer au doux spectacle de la liberté ; elle aime à nourrir des hommes. Au contraire, les tristes masures, la bruyère et les ronces qui couvrent une terre à demi déserte, annoncent de loin qu'un maître absent y domine et qu'elle donne à regret à des esclaves quelques maigres productions dont ils ne profitent pas (i). »
(i) J.-J. RoussE.\u, La nouvelle Héloïse, 4» partie, lettre XVII de Saint-PreM à Milord Edouard.
Saint-Preux eût été beaucoup plus simple, beaucoup plus vrai, et peut-être tout aussi intéressant, s'il eût fait ressortir d'une manière nette et saisissante le contraste qui existe entre la rive savoyarde, froide, abrupte, exposée au Nord, et la côte suisse, qui présente des talus adoucis et un échafaudage de collines à faibles pentes régulièrement inclinées vers le lac et réchauffées par le vivifiant soleil du Midi.
La première a conservé, en effet, Taspect sauvage et grandiose des régions montagneuses. Les cimes sont élevées; les pentes en général fort raides, souvent inaccessibles à l'homme, sillonnées par des sentiers de chèvres ; et, à part quelques plages basses, quelques estuaires de petites rivières et les abords des villes littorales où toutes les cultures prospèrent, grâce au travail constant de l'homme, l'ensemble de la côte savoyarde présente Taspect d'une vaste châtaigneraie qui ne manque, d*ailleurs, ni de charme pittoresque, ni de réelle grandeur.
La rive vaudoise, au contraire, baignée par la lumière et d'un relief beaucoup moins accentué, offre une succession de villas, de jardins de plaisance, de stations hivernales, dominés par une ceinture de vignobles qui font à la fois l'orgueil et la fortune de ses heureux habitants.
Ce n'est ni la liberté ni la forme du gouvernement qui ont établi ce contraste, c'est la nature et le soleil.
Le Léman était très connu des anciens. Les nombreux vestiges romains que l'on retrouve sur tout le pourtour du lac, principalement sur la rive vaudoise et dans la partie profonde abritée par les {)etites collines du Jorat contre la bise glacée du Nord, semblent indiquer qu'il existait entre Lausanne et le Bouveret, aux premiers siècles de notre ère, ainsi que de nos jours, des groupes d'habitations de plaisance, comme celles qui peuplaient l'ancienne Provence, la baie de Naples et les rives de ces incomparables lacs
de ritalie septentrionale, qui semblent avoir été créés par la nature pour être le séjour privilégié des heureux de ce monde. Depuis près de vingt siècles, la côte vaudoise n*a cessé d'être, comme celle de la Provence, un pays de villégiature hivernale.
Nous avons vu dans un chapitre précédent (i) que l'une des grandes routes de l'Empire partait de Villeneuve, Pennelocus, au fond même du lac, côtoyait la rive suisse jusqu'à Vevey, se bifurquait ensuite d'un côté vers le Nord, dans la direction d'Avenches, l'ancienne Aventicum celtique, qui était devenue sous le nom à^Aventia l'une des villes les plus importantes de l'Empire, de l'autre vers Genève, qui ouvrait l'entrée de la vallée du Rhône. Une seconde route longeait la rive gauche du lac et desservait les petits ports de la côte savoyarde.
Le lac portait déjà depuis longtemps son nom de Léman. C'était le lacus Lemannus ou Lemenna, Les principaux géographes et les historiens latins, Pomponius Mêla, Pline, Lucain, César, Ammien Marcellin, lui donnaient le premier de ces deux noms, lacus Lemannus (2) . Le second vocable était principalement employé par les géographes grecs, Strabon, Ptolémée, Dion Cassius (3).
Il est assez difTicile d'ailleurs de retrouver la racine, l'origine ou la signification de ce nom de « Léman » qui a été conservé jusqu'à nous.
D'après le témoignage de Festus Avienus (4) , l'ancien nom
(i) Voir I** partie, ch. 11. Les voies antiques de la vallée du Rhône.
(2) Rhodanus Leinanno lacu acceptus. — (Mkla, II, v.)
Rhodanus aninis ex Alpibus se rapiens per Lemannum. — (PuN., III, v.)
Deserucre cavo tentoria fixa Lemanno. — (Lucain, I, 396.)
Lac%i Lemano et fiumine Rhodano. — (Caesar, Bell. Gall., I, 2, III, II.)
(3) *II Ar,[ieva )i|xvr.. — (Strab., IV, vi, 6.) AE[iâv7], — var. AoEfjtevr,, Ai(X£vr,, Aer,[i£vr,, Ar,(X£vr;.
(Ptol., II, X, 3.) Ac(ii6àvo;, — var. Aefiàvo;, Asjifiàvo;.
(Dio Cass., XXXIX, 5.)
(4) inscrit semet de hinc
Vastam in paludem, quant vêtus mos Gracia Vocitavit Accion
(F EST. AviEN., Ora marit., v. 672, 674.)
grec du lac aurait été Acci'on, dont l'étymologie nous échappe aussi. Tout ce que l'on sait, c'est que ce nom d'Accion a désigné pendant longtemps le Jupiter helvétique du pays de Genève (i); et il est curieux de le retrouver sur un monument élevé en Pannonie, aux extrémités de l'Empire, par Suétrius Sabinus, I^at de cette province, en souvenir sans doute d'un séjour antérieur plus ou moins prolongé sur les bords du lac Léman {2).
Les Itinéraires classiques mentionnent le lac sous le nom de la principale ville située à égale distance de ses deux extrémités, en face de la plus grande largeur du lac. Cette ville était Lausanne ; et le lac s'appelait !e n lac de Lausanne », laciis Lausomus ou I-ausonensis (3) . Cette désignation était parfaitement logique et aurait pu sans inconvénient être maintenue. Lausanne est. en effet, le vrai centre du lac. C'est la seconde ville après Genève ; et même, pendant un certain temps, son importance paraît avoir été prédominante. Un petit ruisseau, le Flon, dont l'ancien nom celtique Lûus ou Lauso doit avoir servi à désigner !a bourgade primitive, probablement située sur les bords mêmes du lac, sépare encore aujourd'hui les différents quartiers de la ville moderne. Cette première bourgade a été complètement balayée par le raz de marée de 563, à la suite de la chute de !a montagne de Tauredunum, dont nous avons parlé. Les habitants s'établirent alors à tDi-côte;et c'est là que Mariusd'Avenches transporta, dès l'année 580, le siège de son évèché, et fonda pour ainsi dire la nouvelle Tfille, qui s'appela successivement Lausadunum, Lausanum et enfin Lausanne; ville étrange et montueuse, coupée en trois quartiers encore très distincts et que les travaux d'art, les nivellements modernes et le petit chemin de fer qui la réunit au port d'Ouchy,
;, Cfsgraphie de la Gaule ri Il ,0V. . ACC //// «'°
// • ;, Monum. !-pigr. du fi
CE. OEsjAHams
(31 £«»« Lau.
Laeiu Lausanentis, Table di
sur le lac, ont à peine fusionnés depuis une époque relativement récente.
L'évêque, prince du saint-empire, et ses chanoines avaient établi leur résidence sur les hauteurs de la Cité, où tout respirait une atmosphère sacerdotale et était soumis au droit canonique. C'était la ville épiscopale. Par opposition, les nobles occupèrent en face la colline du Bourg; ce fut la ville aristocratique, impériale et séculière dont les privilèges étaient appuyés sur le droit germanique. Les quartiers inférieurs de Saint-Laurent et du Port delà Palude constituaient enfin la ville bourgeoise, active et laborieuse, dont les institutions offrirent pendant longtemps les traces du régime municipal des villes romaines (i).
Le « plaid général », qui a réuni, au quatorzième siècle seulement, dans une seule institution, les droits et les coutumes de ces trois groupes très tranchés et presque toujours hostiles, n'a pas enlevé aux trois quartiers de la Cité, du Bourg et de Saint-Laurent leur physionomie distincte. On y retrouve des différences d'origine, de race et de mœurs, différences qui continuent à se traduire à travers les siècles par des variantes de type et d'accent assez marquées.
La petite capitale du canton de Vaud est d'ailleurs, comme la plupart des principales villes de la Suisse, un centre très actif d'études historiques et scientifiques. Dans cet ordre d'idées, ses bibliothèques, ses collections et son académie la placent tout à fait au premier rang ; et elle a le droit d'en être non moins fière que du magnifique paysage qui s'étend au pied de sa vieille cathédrale sur la vallée du Rhône, sur les Alpes du Valais et de la Savoie, et surtout sur la grande nappe du Léman qui a porté son nom pendant plusieurs siècles : lac de Lausanne, lacus Lausoniensis.
(i) R. Blanchet, Lausanne dès les temps historiques, 1863. J.-B.-G. Galiffe, Genève historique et archéologique, op. cit.
C'est en réalité Genève qui est, depuis longtemps, la véritable reine du lac. Placée comme Zurich, Lucerne, Constance, dans 3e couloir rétréci de l'aval, elle donne, comme eux, son nom à 'tout le bassin ; et le Léman s'appelle, presque couramment aujour- Id'hui, le a lac de Genève ».
I La situation topographique et géographique de Genève, à la 'lencontre de deux vallées importantes, à la sortie du Rhône, au ||K>int de convergence des routes qui se dirigent du centre de l'Alilemagne sur le midi de la France, a dû de tout temps être recher- Ichée; et l'origine de la ville remonte très certainement bien au delà de l'époque où elle apparaît pour la première fois dans l'his- I toire écrite.
Nous avons déjà parlé de la boui^ade lacustre qui s'avançait 'assex avant dans les eaux du petit lac, cinq ou six mille ans avant votre ère. La Genève celtique s'est très certainement constituée peu à peu, par une série de constructions littorales, vis-à-vis de l'ancien emplacement lacustre encore submergé ou déjà recouvert par le gravier ou les atterrissements. Le nom qu'elle porte et dont l'étymologie, quoique fort douteuse, comme tout ce qui touche à rÏDterprétation des langues primitives, a très certainement une origine celtique — Gen, sortie? aven, rivière? — semble indiquer que la petite ville bâtie sur la rive n'a été, ainsi qu'on l'a constaté maintes fois, que la continuation, sur la terre ferme et sous le même nom, du groupe d'habitations construites dans l'eau sur pilotis à une certaine distance du rivage.
On doit rattacher aussi aux premiers temps de Genève l'enceinte à peu près circulaire qui couronne le plateau du petit Salève, au Sud de la ville actuelle. Ce petit oppidum, dont on voit encore très nettement le mur de circonvallation, le massif central et les portes d'accès, a été quelquefois regardé comme un ip romain; mais, en réalité, son origine est beaucoup plus
ancienne ; et sa construction en revêtements de terre battue et en gros blocs appareillés, sans ciment, est tout à fait identique à celle de tous ces erdburgen, ainsi que les nomment les archéologues allemands, qui étaient des lieux de refuge pour les non-combattants, les femmes, les infirmes, les enfants, le bétail et les provisions, en cas de guerre et d'invasion, pendant la durée assez indéterminée de l'époque gauloise ou celtique (i).
La topographie ancienne de Genève différait alors d'une manière très notable de celle que nous voyons aujourd'hui. Le temps et surtout les constructions modernes ont modifié profondément le relief du sol. La jonction de l'Arve et du Rhône était autrefois beaucoup plus rapprochée de la ville ; et il est aisé de reconnaître que tout le riche territoire couvert actuellement de jardins, de maisons et de grands établissements publics, et qu'on appelle • la plaine de Plain-Palais », n'est qu'un ancien atterrissement de l'Arve, dont les eaux d'inondation, à des époques relativement récentes, sont venues recouvrir l'ancien domaine. Les crues de ce torrent, qui sert d'écoulement à toutes les débâcles du massif du Mont-Blanc, et que les pluies et la fonte des neiges gonflent d'une manière effrayante, ont, à plusieurs reprises, arrêté le cours même du Rhône, l'ont forcé à remonter vers le lac, et quelquefois même ont fait tourner à rebours les grandes roues pendantes des moulins établis le long des rives à la sortie de Genève (2). Le nom de Plain-Palais, du reste, indique très clairement l'ancienne constitution marécageuse de cette partie des faubourgs de la ville. En rejetant tout de suite l'étymologle assez peu probable de Palatium, en souvenir peut-être de l'ancien couvent des Dominicains, qui existait au confluent du Rhône et de l'Arve, on peut
(i) On retrouve assez fréquemment des monuments de même nature au sommet d'un grand nombre de collines couvertes d'habitations plus récentes ou de manoirs du moyen Age, désignés, dans le langage populaire, sous les dénominations de château, châteî, chdtcîei, casteUas, châtelard, c/iàt il/ou, châieUer, etc.
F. Keller, Hehetische Deitkmaler, I. Casteîîe und Refugien. Mém. de la Société des antiquaires de Zurich, t. XVI.
(2) Crues de l'Arve du 3 décembre 1570, du 21 novembre 1651 et du 10 février 171 1. Voir Galiffe, op. rit.
hésiter, — d'une part, entre le vieux mot palus, paîi, pîeu, d'où l'on a la\tpa/, si usité dans le langue héraldique, et qui rappelle les lignes serrées de pieux de défense établis. le long des deux rives, pour protéger les terres très meubles contre les corrosionade l'eau toujours torrentueuse du fleuve et de son fougueux affluent; — et, d'autre part, le mot latin palus, marais, si bien approprié 3t ce terrain fangeux et submersible à chaque crue, et qui. i-pendant d'assez longs siècles, n'a dû être qu'un cloaque assez malsain.
Mais ce n'était pas tout. Et, tandis qu'une sorte de marécage ■couvrait toute la partie Sud du quartier de Plaiu-Palais, aujourd'hui presque complètement bâti et tout à fait émei^é, les eaux du Rhfine et du lac s'avançaient beaucoup plus au Nord qu'on ne le voit aujourd'hui et venaient baigner tout le pied du plateau sur lequel repose la ville haute, depuis les tranchées de Rive jusqu'au bas de la Cité. L'emplacement de la basse ville moderne était donc entièrement submergé. Cet emplacement n'a été conquis que peu à peu sur le Rhône et sur le lac dans ces derniers siècles; et, il y a à peine quatre cents ans, le lac formait, entre la pointe de Longemale et la rue de la Fusterie, dont le nom rappelle si bien les anciennes barques de l'époque (i), une haie ouverte qui pénétrait au cœur de la place actuelle du Molard. Il y avait là un véritable port intérieur, avec une sorte de dock et des quais sur lesquels on débarquait les marchandises qui arrivaient par le lac. La magnifique rue du Rhône, qui est devenue la grande artère commerciale de Genève moderne, était complètement sous l'eau ; maïs, en revanche, le quartier de Longemale formait un petit promontoire qui s'avançait sur le lac; et les vieilles chartes de Genève nous dépeignent ce quartier comme l'un des mieux habités et des plus recherchés dès le treizième siècle. Les princesévéques le préféraient même au quartier central de la ville haute, bien que celui-ci renfermât, groupés autour de la cathédrale, le dottre des chanoines, plusieurs églises paroissiales, les bibliothè-
ques, en un mot tous les bâtiments officiels du gouvernement ecclésiastique et civil de la cité (i).
En somme, jusqu'au treizième siècle, Genève n'a existé que sur la rive gauche du lac et sur la hauteur; et le pied de la colline occupée par la vieille ville était baigné, d'une part, par les eaux du lac et du Rhône; de l'autre, par le marécage de TArve, qui s'étendait en flaque d'eau sur les terrains vagues de Plain-Palais. Les quelques maisons éparses qui se trouvaient au pied de la colline, et dont le nombre augmentait chaque jour, durent être bâties sur pilotis et furent une conquête sur le Rhône, sur le lac et sur le marais. De là cette désignation très caractéristique de palustria donnée à Genève dès le cinquième siècle, et qui pouvait s'appliquer à la fois à la partie occidentale et méridionale de la ville où se trouve Plain-Palais et à tout le quartier moderne autrefois submergé (2) .
Le lac et le Rhône, qui n'en faisaient qu'un, creusaient en cet endroit une petite baie très largement ouverte sur le lac; et c'était là vraisemblablement que devait se trouver la porte de l'enceinte du moyen âge, mentionnée dans les actes du treizième siècle sous le nom de Porta Aquaria^ qui donnait accès à ce quartier de la Marine, aujourd'hui disparu et complètement remanié (3) .
Quant au faubourg Saint-Gervais, situé sur la rive droite du Rhône ou du lac, de l'autre côté de l'île, il n'a existé qu'à partir du seizième siècle à l'état de petite annexe de Genève, minor Gefieva ; mais ce n'est que dans les temps tout à fait modernes que ce quartier, comme celui des Pâquis, qui n'était autrefois, ainsi que son nom l'indique, pasciia, qu'une prairie inondée par le lac et un lieu de pâturage, ont été transformés en une ville nouvelle, jeune, aristocratique, bordée de quais magnifiques et de riches hôtels. Toutes ces constructions sont récentes et ne le cèdent en rien aux plus somptueux palais du littoral de la Provence.
(1) Galiffe, Genève historique et archéologique, op. cit,
(2) Civitas Genevensium idem et palustria. (Reg. Gen. n* 29, B.)
(3) Supra portant aquariam. Acte de 1258, M. G. XIV, 43, 5.
t toutes admirablement orientées vers le midi; et des Tasses qui les précèdent la vue embrasse à la fois le t lac et la vieille ville de Genève, s'étend sur les deux les Voirons, la côte boisée de Savoie, et découvre dans le 5 massif neigeux du Mont-Blanc.
lors de doute que le plateau des Tranchées, qui marque t de la ville moderne, un peu au-dessus de la vieille ville n âge, a été jadis habité par les Romains. Tout le la configuration du sol d'une part, et mieux encore, le onsidérable d'objets et de vestiges de l'époque romaine, de fondations, aqueducs, statuettes, ustensiles de toute 1 poterie et en bronze, armes, inscriptions lapidaires, its funéraires et monnaies, que les moindres fouilles perle mettre au jour (i).
pour les inscriptions de Genève, Spon, Histoire de Genève, t. II, 'iptions antiques et modernes qui se trouvent à Genève et aux environs, 30, et Th. Mommsen, Inscriptiones Heîvetica. Zurich, 1854. reproduirons ici que deux de ces inscriptions les plus intéressantes : , gravée sur un ex-voto, découverte dans les fondations de l'église e et qui se trouve aujourd'hui au musée de la ville. Cet ex-voto avait 3us les consulats de Mucianus et de Fabianus, au dieu invincible, eu, par un soldat de la VIII' légion, portant le nom de Firmidius
DEO . INVICTO