C . NOVELIVS . AMPHIO
P . CORNELLIVS . AMPHIO
IîTmI VIRI IMS., 92. — Grut., 194, 8. — Spon, 15. — Orell., 260, 63.)
Toutefois , on n'a pu retrouver exactement la trace de l'enceinte des premiers siècles. On ne peut même affirmer qu'il exbtât à cette époque un mur de circonvallation continu , comiae celui de la plupart des villes importantes de TEmpire. Peut-être tout se réduisait-il à une acropole qui occupait le sommet de la colUnc.
Il n'existe presque rien non plus de l'enceinte burgonde, qui a dû être démolie pour servir à la construction de la ville da moyen âge.
C'est le sort des villes qui prospèrent et grandissent de 9C transformer sans cesse et de se reconstruire avec les débris des âges précédents. Il ne reste plus rien aujourd'hui de l'ancienne colonie grecque de Marseille, et on trouverait à Paris vingt maisons à peine qui datent du moyen âge.
Nous avons dit que ce n'est que dans les temps relativement modernes que la ville de Genève s'est étendue sur les deux rives du Rhône et du Léman. Les eaux du fleuve et du lac form^ent autrefois une séparation absolue entre les deux rives, habitées par des peuples gallo-celtiques parfaitement distincts.
Les fleuves, les rivières et, à plus forte raison, les petits bras de mer et les lacs étaient, en effet, considérés autrefois comme les lignes de défense les plus naturelles et les plus difficiles à franchir.
Les limites des grandes circonscriptions politiques et administratives ont donc été presque toujours, dans l'ancien temps, les fleuves plutôt que les montagnes. On traversait plus aisément alors une série de cols hérissés de rochers, recouverts de neiges et bordés de précipices, qu'un torrent d'une certaine importance ou un grand cours d'eau. Les relations difficiles, souvent même impossibles, entre deux rives distantes à peine de quelques centaines de mètres, étaient fréquentes des deux côtés d'une chaîne escarpée ; et les anciennes divisions des provinces romaines dans cette partie de l'Europe centrale en donnent un exemple saisissant. Dans
\e bassin même du Rhône, le Valais, le pays de V'aud et le pays de Genève appartenaient à trois provinces différentes. Le Valais, habité par quatre peuples différents, les Vibères, les Séduniens, lesVéragreset les Nantuates, avait été réuni, par-dessus les Alpes et le Mont-Blanc, à la Maurienne et à la Tarentaise, et constituait ikfRjvince des Alpes Pennines. — Le pays de Vaud et toute la occidentale, qui étaient occupés par les Helvètes monta- ^nrds, avaient été rattachés, par-dessus la triple chaîne du Jura, autSéquanais et formaient la province désignée sous le nom de Grande Séquanaise, Afaxima Sequanorum. — Genève enfin, la rive gauche du lac et le Chablais étaient englobés avec les Alpes du Dauphiné et formaient la partie septentrionale de la province Viennoise, habitée par les Allobroges, et dont Vienne était la métropole (i).
Cette division, on le voit, est absolument contraire à la division par bassins, qui a prévalu d'une manière générale dans les temps •Bodernes.
En ce qui concerne Genève, qui aujourd'hui est aussi bien assise •■T la rive droite que sur la rive gauche du lac, la division terri- ^riale et ethnographique était alors absolument tranchée. La rive gauche était habitée par les Allobroges, qui étaient les véritables *lKirigènes du pays et occupaient depuis un temps immémorial totit le territoire limité par l'Isère, le Rhône, le Léman et les Alpes, comprenant le Chablais, le Faucigny, le Genevois, la Savoie et le Dauphiné. Sur ia rive droite était établie une autre peuplade d'origine celtique aussi, mais toute différente, et qui arrivait des bords du Mein, où elle avait séjourné plusieurs siècles. C'étaient les Helvètes, qui, par rapport aux Allobroges, étaient, en fait, de nouveaux venus, de véritables barbares, et occupaient toutes les monti^nes du Jura, les plaines de la rive gauche du Rhin, les Alpes Bernoises, l'ancienne Rhétie jusqu'au lacde Constance, et la rive droite du Rhône jusqu'à la Cluse, c'eat-à-dire jusqu'au fort de l'Écluse actuel.
(i) Gauffe, op. cil.
Cette division a été parfaitement maintenue après la conquête. Les Romains avaient , en effet , pour principe absolu et pour maxime constante, afin de mieux s^assimiler les peuples vaincus ou annexés, de ne rien changer à leurs mœurs, à leurs coDT^ nances, à leurs anciennes limites; ils se contentaient de les incorporer tout d'une pièce dans le grand ensemble de l'empire, en leur conservant leur individualité et une certaine sorte d'autonomie.
C'est ainsi que, pendant les cinq siècles de Poccupation romaine, le Rhône et le lac ont continué à séparer deux provinces distinctes, la grande Séquanaise et la Viennoise, comme ils avaient séparé, au temps de l'indépendance, deux nationalités très nettement définies, les Helvètes et les Allobroges.
Ces deux provinces furent divisées à leur tour en un certain nombre de cités, civitates^ qui jouissaient de certains privilèges et formaient autant de petits chefs-lieux pour les peuplades groupées fédérativement autour de la métropole. Le pays de Genève était l'une de ces cités et, par conséquent, qualifié sous Tempire du titre de civitas. Les cités étaient subdivisées à leur tour en cantons, agrij qui comprenaient un certain nombre de communes; et cette organisation était tellement bien agencée et d'une ordonnance si bien entendue qu'elle s'est conservée dans l'administration ecclésiastique, bien après la chute de l'empire romain et presque jusqu'à nos jours. Aussi, lorsque le christianisme sortit de sa première période, et qu'à la grande époque des martyrs et des confesseurs succéda celle des premiers empereurs chrétiens, ceux-ci s'empressèrent de conserver à l'administration de l'église officielle et triomphante les anciennes divisions territoriales de l'empire et de les faire servir de base à la hiérarchie de ses dignitaires. Les civitates furent ainsi naturellement désignées pour devenir des évêchés dont les titulaires furent les suffragants-nés du chef spirituel de la métropole de toute la province, c'est-à-dire de l'archevêché. La Viennoise eut par suite six grandes circonscriptions ecclésiastiques ou diocèses correspondants aux sept civitates de l'empire : Saint- Jean de Maurienne, Grenoble, Die, Valence, Viviers et enfin Vienne, qui, en sa qualité de chef-lieu de la colonie, fut qualifiée
de métropole des Allobroges, melrojiolis Allobrogum, et où siégeait l'archevêque métropolitain.
Même organisation dans la province voisine, la grande Séquanaise, dont Besançon resta !a métropole , ayant pour diocèses suffragants : Lyon, Avenche et Augst, dont les sièges furent transférés plus tard à Belley, à Lausanne et à Bâle.
N En résumé, les eaux du lac et du Rhône ont séparé dès les temps les plus reculés les Helvètes des Allobroges. Elles séparèrent même pendant quelque temps la m Province romaine ii, c'est-à-dire la première portion des Gaules conquise par Rome, de celle qui, jusqu'à Jules César, était restée indépendante; ou en d'autres termes « l'empire romain » de ce qu'on appelait alors B les Barbares ». Mèmelorsque les Romains eurent reculé jusqu'au delà du Rhin les bornes de leur immense empire, ils ne changèrent rien à cet état de choses. Tout au contraire. .\ chaque nouveau remaniement de leurs possessions, ils appliquèrent le sage système de conserver autant que possible aux divisions et aux subdivisions de leurs conquêtes les limites qui existaient déjà entre les nations vaincues et annexées. L'étendue et les noms des grands gouvernements furent seuls changés. Les eaux du lac et du Rhône séparèrent ainsi successivement la Narbonnaise de la Belgique, puis la Viennoise de la grande Séquanaise, comme elles avaient séparé jadis les Allobroges des Helvètes. Ce même état de choses ne fut pas changé davantage lors de l'introduction officielle du christianisme comme religion d'État; et tes circonscriptions ecclésiastiques, grandes ou petites, furent calquées partout, et surtout dans les Gaules, sur les anciennes circonscriptions civiles. Les provinces administratives et militaires devinrent provinces ecclésiastiques ou archevêchés ; les circonscriptions inférieures ou cités, civiiates , des évêchés; les simples arrondissements, agri, des doyennés ou archiprêlrés ; les communes enfin, vict, devinrent des paroisses, etc.. Sans doute, les degrés inférieurs de cette hiérarchie territoriale restèrent longtemps sur bien des points à l'état de théorie, avant de passer dans le domaine des faits; mais c'est sur ces bases que l'institution continua à se développer après la
chute de l'empire romain, et même à travers les profondes modifications que la féodalité apporta peu à peu dans les circonscriptions politiques et civiles de l'Europe (i). »
Il existait cependant un pont entre ces deux territoires si bien séparés. Ce pont était appuyé sur Ttle qui continue à diviser le Rhône en deux bras et occupait à peu près l'emplacement de l'ancien pont des Frises. Il a disparu depuis près de vingt siècles, et on ignore naturellement comment il était construit. Il est probable qu'il devait consister simplement en une série d'estacades plus ou moins bien reliées avec des bateaux plats assez grossièrement amarrés aux berges du Rhône et de l'île.
C'est pour ainsi dire par son pont que Genève entre dans l'histoire écrite ; et la première mention qui est faite de la ville allobrogique et du pont qui lui permettait de communiquer avec le territoire des Helvètes, se trouve dans César (2). Il ressort très clairement du texte latin et du témoignage de tous les historiens postérieurs que le pont ne faisait pas partie de la ville, que celle<i était établie à quelque distance sur la hauteur, que non seulement toute la ville basse, mais toutes les rues en pente rapide qui y conduisaient sont une création du moyen âge ; et il est dès lors à peu près certain que le pont devait être plutôt entre les mains des Helvètes que sous l'autorité des Allobroges.
Quoi qu'il en soit, ce pont est lié à l'un des événements militaires les plus importants de la conquête des Gaules.
Soixante-trois ans après que les Allobroges avaient été annexés à l'empire romain, l'an de Rome 696 (58 ans avant Jésus-Christ), les Helvètes, qui étaient campés, comme nous l'avons dit, sur la rive Nord du Léman, et occupaient le Jura, la rive gauche du
(i) J.-B.-G. Galiffe, Genève historique et archéologique, op. cit. (2) Exiretnum oppidum Aîlobrogum est, proximumque Heîvetiorum finibus Geneva; ex co oppido pofis ad Helvetios pertinet. — (Caesar, Bell, Gall., I, 6.)
Rhin et toute la partie occidentale de la Suisse, se trouvant trop à l'étroit dans leurs montagnes, entraînés sans doute par ce caprice d'aventures et cet attrait invincible qui ont toujours poussé les peuples du Nord, de l'Ouest et les guerriers montagnards vers les plaines plus riches et les régions plus tempérées de l'Occident et du Midi, conçurent l'idée d'une émigration en masse dans la Gaule (i).
On sait quel fut le résultat de cette folle équipée. Pour pénétrer en Gaule, le plus aisé était de s'ouvrir un chemin par la Province romaine. Les Helvètes comptaient bien que leurs voisins les Allobroges, déjà mécontents des RomainSj leur laisseraient la liberté du passage. Mais César fit rompre le pont du Rhône, établit le long du fleuve un retranchement, força ainsi les Helvètes à suivre l'étroit défilé qui côtoie la rive droite jusqu'à la Cluse, se mit à leur poursuite, les battit en plusieurs rencontres et les cerna enfin à Bibracte (Autun), où ils furent obligés de se rendre à merci. Loin d'abuser de la victoire, César s'empara seulement de leurs chefs qu'il garda comme otages, saisit toutes leurs armes et les renvoya au nombre de cent dix mille dans leur ancienne patrie, leur ordonnant de rebâtir immédiatement leurs bourgades et leurs villages; moyennant quoi il leur rendit le gouvernement de leurs magistrats sous le protectorat de Rome et les déclara amis et alliés de l'empire.
Ce fameux pont du Rhône, dont la rupture fut le prélude des victoires de César et de ses conquêtes dans la Gaule, a été rompu et transformé bien des fois pendant les guerres de l'invasion germanique et dans les âges si troublés de la féodalité, et a été mêlé à toutes les guerres civiles ou extérieures de l'histoire de Genève. On sait d'ailleurs que le pont qui a succédé à celui que César fit détruire était en pierre, et que, s'il a été plusieurs fois rompu, les fondations ont toujours subsisté et servi à réédîfier l'ouvrage après
(0 Cxs.,BcIl. Catl., 1,4 et s.
Tir. Liv., Epilamt, 103.
Dioîi. I, 38.
Hia!. ghi. de Languedoc. 1. II, Lxu.
De GotBERï, Histnin tt description de la Suliie et du Tyrol. Paris, 1838.
3o6 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME.
chacune de ses destructions. Il se composait naturellement de deux parties, établies chacune sur Tun des bras du Rhône; et la désignation de « pont du Rhône » s'appliquait non seulement aux deux ponts proprement dits, mais à la rue qui traversait Ttleet dont les vieilles chartes nous ont conservé la désignation : Carreria pontis Rodant ^ carreria supra pontem Rodant,
Ce pont plus ou moins ruiné, tantôt par les hommes, tantôt par des inondations ou des cataclysmes, comme celui de Tannée 563, dont il a été déjà question plusieurs fois, mais conservant toujours ses vieilles assises romaines, était de temps immémorial couvert de maisons et présentait l'aspect de la plupart des ponts italiens du moyen âge, et en particulier du Rialto de Venise et du Ponte- Vecchio de Florence, les deux types les plus pittoresques et les plus connus. Il était fermé à ses deux extrémités par des ponts-levis ; et les assises primitives de la construction romaine étaient tellement massives, qu'on y avait successivement greffé une série de constructions parasites fondées sur pilotis et qui avaient jusqu'à trois et quatre étages et un nombre assez considérable de tours. Les anciennes arches du pont servaient de caves ou de bassins. L'eau du Rhône, dont le courant était très violent et qui formait au milieu de renchevêtrement des pilotis une série de chutes et de « rapides », était ainsi à la portée et littéralement sous la main des petits artisans groupés sur le pont. Plus d'un millier de personnes habitaient ainsi sur le fleuve ou sur le lac. On y voyait réunis tous les métiers, surtout ceux qui pouvaient utiliser sur place la force motrice du fleuve; des tanneurs, des chamoiseurs, des distillateurs, des couteliers, des armuriers, des horlogers, des fabricants de poudre à canon. Il y avait en outre sur le pont des cabarets et plusieurs hôtelleries importantes ; et quelquesunes dont les noms nous sont restés : — la Coupe, la Clef, la Flèche, — étaient très achalandées. Il existait même, au milieu de cette population industrielle entassée dans un si étroit espace et suspendue entre le ciel et l'eau, un assez bon nombre de familles patriciennes, dont les hôtels bâtis avec plus de solidité et de luxe, aux toitures aiguës, et surmontés quelquefois de tours, contras-
bient avec la masse des constructions industrielles qui n'étaient, Bn fait, que d'énormes entassements de masures souvent très Elevées, surplombant quelquefois au-dessus du fleuve et disi^mulant leur légèreté et leur misère par des peintures, des imitabons de marbre ou de pierre et des enjolivements de toute nature, 'out ce bariolage, indice du voisinage de l'Italie, formait un quarr original, bruyant, populaire, où le bruit des roues des moulins des outils de toute sorte se mêlait au grondement de l'eau du lône se brisant contre les pilotis, s'engouffrant dans les caves ressortant en gros bouillons à travers les artifices les plus variés. C'était, en un mot, une petite ville à part, ayant un cachet Ipécîal d'étrangeté, véritablement amphibie, et que l'on comparait lelquefois avec assez de justesse à un gros navire ancré dans le et dont le mât aurait été figuré par la grande tour qui en rupait le centre (i).
It Les chroniques locales et les dessins de l'époque qui nous ont ■se la description de l'tle, nous ont aussi transmis le récit et le (leau de la terrible catastrophe qui transforma en une nuit cette ,1c flottante en un monceau de ruines fumantes. Le 17 janvier l6yo, à onze heures et demie du soir, le feu éclait tout à coup sur le pont du Rhône. En un instant l'île devint îose brasier. Près de deux cents personnes furent enseelies dans cet effroyable effondrement; et en moins de deux pures le Ut du fleuve, qui était déjà encombré par les glaces, fut Btièrement comblé.
Il ne reste plus rien aujourd'hui de l'ancien état des lieux. Des ^ts nombreux, de véritables monuments, joignent les deux Ces du Rhône, L'un deux, celui du Mont-Blanc, a près de trois nts mètres de longueur, traverse le petit lac et est l'une des
(i) Gauffe, op. eil.
3o8 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE DEUXIÈME.
plus admirables promenades du monde. La division qui subsistait, depuis l'origine des temps historiques, entre les deux côtés n'existe plus qu'à l'état de souvenir historique et archéologique.
Tout le passé de Genève semble avoir disparu depuis près d'un siècle. La ville moderne a absorbé la ville ancienne, qui ne se manifeste que par quelques monuments et quelques vieilles maisons de la cité haute. Ce n'est plus la Rome protestante du seizième et du dix-septième siècle. La sombre figure de Calvin y est de plus en plus oubliée ; et sa discipline austère, son âpre intolérance ont fait place à des mœurs plus douces, à des goûts de luxe, de civilisation et de plaisirs inconnus des générations précédentes. Les vieilles murailles du moyen âge ont été détruites. De riches hôtels, de maj^nifiques jardins, de larges quais, de somptueux édifices d'utilité publique, des bibliothèques, des musées, un théâtre même, et l'un des plus beaux de TEurope, ont pris la place des anciens remparts.
La ville rajeunie s'est ouverte à tous; et cette heureuse transformation est due — on doit le dire à son honneur — à la plus noble et à la plus féconde des causes, à l'intelligente sympathie, on pourrait presque dire au culte que l'on professe un peu trop extérieurement peut-être pour tout ce qui touche à l'étude, à la science et aux choses de Tart et de l'esprit. Pendant près de deux siècles, Genève a marqué au premier rang dans le monde des sciences et des lettres, et a marché de pair avec les plus grandes cités pour le nombre cle ses hommes d'élite. Ce fut la patrie de Rousseau, d'Horace de Saussure, de Necker, de Sismondi, de Candolle, de Casaubon. Nulle part on n'a eu en plus haute estime le travail, l'étude, et surtout l'esprit de discussion, de critique et d'observation. Ce fut la ville des controverses par excellence. Voltaire, qui raillait tout, n'avait pas manqué de relever l'exagération (le cette tendance, qui a touché bien souvent à la manie, surtout dans les questions philosophiques et religieuses. « On ne parle à Genève, dit-il quelque part, que des supralapsaires, des infralapsaires, des universalistes, de la perception de Dieu différente de sa vision, de la manducation supérieure, de l'inutilité des
bonnes œuvres, des querelles de Vigilantiua et de Jérôme, et autres controverses sublimes nécessaires à la santé, et par le moyen desquelles on vit fort à l'aise et on marie avantageusement ses filles, n Le trait ne manque certainement pas de finesse; et malgré le mouvement des idées modernes, le va-et-vient incessant des hommes et des choses, Gent,ve a conservé par certains côtés une sorte d'appareil et de mise en scène scientifiques qui semblent rappeler les souvenirs d'un autre âge. 11 est juste cependant de constater que c'est une des premières villes du monde pour l'instruction. Ses écoles, ses laboratoires, ses collections sont des modèles que beaucoup de capitales de l'Europe pourraient lui envier. C'est l'un des centres intellectuels où on travaille, on lit, on observe, on écrit surtout le plus, sinon le mieux. Tout homme d'étude s'y trouve en quelque sorte chez lui. Ses bibliothèques libéralement ouvertes sont de véritables cabinets de travail; ses nombreuses corporations savantes, ses sociétés de géographie peuvent être citées pour les plus productives de l'Europe; et sa jeune université y occupe depuis quelques années ■ une place très honorable.
Si l'on ôtait aux lettres et aux arts tout ce qu'ils doivent à Genève, ils en souffriraient sans doute d'irréparables pertes; mais ce sont surtout les sciences physiques et naturelles qui y sont le mieux étudiées et le plus répandues. Le lac a été depuis plusieurs années, pour les ingénieurs et les naturalistes genevois, un sujet inépuisable de recherches en même temps qu'un immense laboratoire; et les documents de toute sorte, publiés à Genève même, sur le Léman , formeraient presque à eux seuls une véritable bibliothèque.
La position topographique de Genève, qui tient pour ainsi dire dans ses mains les clefs du lac, et qui peut disposer au pied même de ses malsons de l'une des chutes d'eau les plus constantes et tes mieux réglées qui soient au monde, lui commandait d'apporter tous ses soins et d'appliquer une solution satisfaisante au double problème de la régularisation du Léman et de l'utilisation de la force motrice du Rhône,
Après une série d'études techniques et de discussions intéressantes qui n'ont pas duré moins de dix ans, ce travail est aujourd'hui entré dans la voie d'une exécution pratique.
Aucune question n'intéresse d'une manière plus vitale la ville de Genève, que l'utilisation de la force considérable que produit le Rhône à la sortie de son lac et la distribution de cette force à domicile. C'est presque une révolution économique en même temps qu'un réel bienfait que cette distribution de la force dans une ville industrieuse, où des milliers d'ouvriers de précision sont disséminés à tous les étages de hautes maisons, et ont besoin, notamment pour le travail délicat des pièces d'horlogerie, de moteurs très variés, d'une faible puissance et d'un maniement facile.
L'étude des divers systèmes de transmission à distance de la force motrice du Rhône a été naturellement mise au concours, et après avoir étudié les différents modes de cette transmission, — canalisation sous une pression plus ou moins forte, air comprimé, transmission par câbles télédynamiques, transport de l'énergie par l'électricité (i), — on a fini par se prononcer en faveur d'une canalisation de l'eau sous pression portant à domicile , et sous la main de Touvrier, la petite force dont il peut avoir besoin, et ayant en outre l'avantage, après avoir accompli son travail industriel, de pouvoir contribuer aux usages domestiques, à l'hygiène de la maison et à l'assainissement de la cité.
En 1873, deux éminents hydrauliciens , M. le professeur Pestallozzi et M. Legler, ingénieur de la Linth, avaient été chargés, par le Conseil d'État du canton de Vaud, d'une mission officieuse dont l'objet était d'étudier les corrections à apportera l'écoulement du Rhône pour réaliser la régularisation désirée par les riverains du lac, tout en conservant la force hvdraulique nécessaire au service municipal des eaux de la ville de Genève. Après deux années d'études et d'observations, MM. Pestallozzi et Legler proposèrent comme solution de faire du bras droit du
(i) Bulletin de la Société des ingénieurs civils. Paris, novembre 1883.
Rhftne un canal de libre écoulement, fermé par un barrage mobile que l'on ouvrirait seulement dans la saison des hautes eaux, et de faire du bras gauche un canal destiné à amener l'eau à des moteurs établis immédiatement à l'aval du pont de la Coulouvrenière, qui se trouve à la partie inférieure de l'île. Le barrage actuel de la machine hydraulique devait être supprimé, le fond du Rhône creusé et régularisé; et on aurait pu disposer ainsi d'une force nette de 300 chevaux (i) .
Ce projet a été adopté dans ses traits généraux : mais il a été considérablement étendu; et les travaux exécutés aujourd'hui par la ville de Genève, sous la direction de M. l'ingénieur Turrettini, comprennent l'établissement de 20 turbines, ayant chacune une puissance brute de 300 chevaux, avec un rendement d'environ 70 pour 100. Sur ce nombre, 10 turbines sont en fonction; les 10 autres seront installées au fur et à mesure des besoins.
L'infrastructure du bâtiment destiné à cette énorme machinerie est d'ailleurs entièrement achevée. Les turbines ont été construites de façon à pouvoir se prêter, sans modification sensible de leur puissance, à des variations de chute allant de i^iôS en hautes eaux à s^'iyo en basses eaux, et à des variations inverses de débit allant de 6 mètres cubes par seconde en basses eaux à I3"*. 5 en hautes eaux (2).
Lorsque les travaux seront terminés, la ville de Genève pourra disposer ainsi, tant pour l'alimentation publique que pour les usages industriels, d'une force brute de 6,000 chevaux.
Les résultats déjà obtenus sont pleinement satisfaisants; et l'une des conséquences les plus heureuses de cette magnifique installation hydraulique est d'avoir mis un terme au conflit séculaire qui existait entre la ville de Genève et le canton de Vaud.
(I) A. ACHAHD, Le projet d'ulilisation de la force motrice du Rhône à Genève. SrkweiMerische BaneeitHHg. Zurich, \^ février, 17 mars 1883.
Nmvelies Annales de consIrHClion. Paris, mars :684.
fa) A. AcHARD, La dittributio» de l'eau ei de lafam matrice à Genève. Revue SCÎentilîque. 1890.
I». , Une dislriiutiini municipale de foret motrice. Rev. d'£con. polit., 1891,