‹ Du Saint-Gothard à la merChapitre 1 sur 51 · HISTOIRE D'UN FLEUVE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UN FLEUVE

neaux, forges, fonderies, aciéries, sont échelonnés des deux côtés de la rivière. Un petit canal d'une vingtaine de kilomètres, assez médiocrement construit et qui ne compte pas moins de quarantetrois écluses, longe la rivière et sert, concurremment avec le chemin de fer, à la manutention des houilles, des minerais et de tous les produits métalluigiques du bassin. Cette modeste voie de navigation, sur laquelle la traction des bateaux se fait encore de la manière la plus barbare, à bras d*homme, a été pompeusement décorée autrefois du nom de a canal des deux mers » et avait pour but, dans la pensée de ses auteurs, de joindre la Méditerranée et l'Atlantique. On dut lui donner bientôt le nom moins ambitieux de « canal du Forez » ; elle ne porte plus aujourd'hui que celui de « canal de Givors ». On espérait, en réunissant, à la hauteur de Saint- Étienne, les importantes vallées du Rhône et de la Loire, permettre aux petits navires de mer d'aller de Marseille à Nantes. L'idée de joindre ainsi les deux fleuves au point où ils se rapprochent le plus et où se trouve condensée la plus grande masse d'intérêts industriels, est peut-être juste en elle-même; mais elle était assurément bien prématurée au milieu du siècle dernier, lorsque Alléon de Varcourt présenta le premier avant-projet du canal des deux mers (1749), et même lorsque ce canal fut ouvert pour la première fois à la navigation (1780) (i).

Pour le moment et pour longtemps encore, le canal de Givors n'est qu'un simple affluent du Rhône et ne doit pas dépasser les limites de Rive de Gier. Quant au Gier lui-même, que la nature avait fait assez riant et qui côtoie, suivant de gracieuses ondulations, le flanc Nord du massif du Mont- Pilât, ce n'est plus qu'un horrible fossé, souillé par toutes les déjections industrielles de la vallée. Tout est brûlé, noirci et enfumé dans ce bruyant couloir du Forez, à l'extrémité duquel se développe le puissant gfte car-

(i) Voir lettres patentes du 6 septembre 1761 accordant la concession au sieur François Zacchari d'un canal entre Rive de Gier et Givors.

Cf. Krantz, Rapport fait à î'AssembUe nationale, au nom de la commission d'enquête des chemins de fer et des moyens de transport, sur la situation des voies navigables dans le bassin du Rhône. {Journ. off., 22 février 1873. — Annexe n» 1568.)

«nifère de Saint-Élienne, C'était autrefois une jolie rivière; ce n'est plus aujourd'hui qu'un grand égout. L'artiste, l'archéologue, l'érudit n'ont rien à voir dans cette ruelle où des amas de scories ont partout recouvert les pâturages, et où les cheminées des usines semblent vouloir prendre la place des anciennes forêts. C'est le véritable domaine des ingénieurs; et nulle part l'aclivité humaine n'a plus savamment , plus fiévreusement exploité et mis en oeuvre les richesses souterraines du sol. La nature y a presque disparu sous Mies empiétements de l'industrie.

On compte à peine une dizaine de kilomètres de Givors à Vienne. La distance est à peu près la même, — que l'on descende le cours du fleuve, — ou que l'on suive les deux lignes du chemin de fer qui le longent, — ou la grande route de terre, — ou bien enfin les vestiges des deux voies romaines, encore très reconnaissablés, qui faisaient communiquer l'ancien Lugdunum, d'une part avec Vienne, sur la rive gauche du Rhône ; d'autre part avec son important faubourg, aujourd'hui Sainte- Colombe , sur la rive droite (i).

De toutes ces routes, le Rhône est, sans contredit, celle qu'on ne saurait trop recommander au touriste. Le chemin de fer pénètre trop brutalement dans la ville de Vienne par deux souterrains qui lussent à peine entrevoir entre eux une étroite échappée de ciel au passage du ruisseau de la Gère. Les trains rapides, d'ailleurs, ne font pas à l'ancienne capitale des Allobroges l'honneur de qufllues minutes d'arrêt. Mais, en revanche, le grand fleuve lui forme ilfpuis Givors une magnifique avenue naturelle largement ouverte.

I11 iugJiiito mpm xxiii.

[autptr tamftndium mpm xvi.)

ilein, prftv. Ant. Aug, 358 et 359.)

^'air tome I", première partie, chapitre deuxième et pièce

stifieative IX Ju

presque en ligne droite, semée de longues îles d'oseraies qui émergent à peine et semblent flotter au-dessus de Teau comme des radeaux de verdure. Sur les deux rives, des collines boisées et des pentes doucement inclinées et en pleine culture se déroulent avec une harmonieuse variété de couleurs et de contours. Le coude très brusque que le Rhône dessine à Vienne même permet à la ville de se présenter de face comme un véritable décor de fond ; et on embrasse d'un seul coup d'oeil l'amoncellement de ses vieilles maisons étagées aux différents niveaux de la rive gauche, sa basilique, ses églises anciennes et modernes, les ruines de son acropole, le pont suspendu qui la relie à la rive opposée, la tour et le faubourg de Sainte-Colombe.

Au centre du tableau, la façade de Saint-Maurice appelle tout d'abord l'attention. Saint-Maurice est, sans contredit, un des beaux monuments religieux du midi de la France de l'époque ogivale; mais c'est bien certainement aussi l'un des plus dégradés et des plus pauvrement entretenus.

La faute en est tout d'abord à la mauvaise qualité de la pierre gélive à l'excès, qui s'effrite tous les jours, est devenue en quelque sorte poreuse et dont toutes les arêtes, toutes les moulures se sont émoussées, fendillées, et tombent en poussière sous l'action des agents atmosphériques.

Les hommes ont aussi leur grande part de responsabilité. En 1562, les sculptures de la façade sortaient à peine des mains des a ymaigiers » que le baron des Adrets, auquel peu d'églises de la vallée du Rhône ont échappé, fit occuper Vienne par une de ses compagnies. Tous les édifices religieux de la ville et la cathédrale surtout furent mis à sac, les statues mutilées, les tableaux et la toiture brûlés, les vitraux brisés, les cloches fondues, les ornements sacerdotaux, le trésor, les archives et le chartrier pillés ou détruits. Trois siècles après, ce qui avait pu échapper aux dévasta-

des guerres religieuses était de nouveau l'objet de cette aveugle fureur de destruction qui a si tristement marqué la période révolutionnaire. La grande nef cependant, convertie en magasin à fourrages, put être sauvée; mais toute l'ornementation de la façade, les innombrables culs-de-lampe, les guirlandes de feuillage, les statues, les colonnettes, les moulures déjà fort entamées, une foule de bas-reliefs merveilleusement ciselés, tout cet ensemble de détails d'architecture qui formait comme une grande encyclopédie sacrée, reçurent pour ainsi dire le coup de grâce et porteront à jamais les tristes marques d'une odieuse violation. Pour comble de malheur, en 1869, un incendie a détruit presque en entier le clocher du Nord. Tous ces désastres n'ont pu être réparés. L'édifice reste à jamais mutilé; et, bien que conservée au culte, la célèbre ^lise primatiale des Gaules n'est plus aujour- L<4'hui qu'une grande ruine.

Mais son aspect est toujours imposant ; et la majesté de l'édifice tient en grande partie à la plate-forme qui le précède, dominant de près de cinq mètres le niveau du fleuve qui en baigne le pied. Uq large escalier de vingt-huit marches conduit à cette plate-forme ; et c'est sur ce piédestal, unique peut-être dans l'ordonnancement de nos basiliques françaises, que s'élève la façade. La grande nef est régulièrement orientée. Deux nefs latérales l'accompagnent. Point de transept. Le chevet se termine par une abside pentagonale sans ilcambulatorium. La voûte a vingt-sept mètres de hauteur; et la longueur de la nef, un peu disproportionnÉe peut-être, atteint près de cent mètres. L'énorme vaisseau paratt froid et vide. Rien de recueilli. On dirait une halle, un immense passage plutôt qu'une église. Le jour y pénètre à flots par de trop nombreuses fenêtres malheureusement privées pour la plupart de leurs vitraux ; et cette lumière trop crue lui enlève beaucoup de ce caractère intime et mystérieux que l'on aime tant i retrouver dans les monuments religieux du moyen âge.

Les dimensions excessives de Saint-Maurice tiennent peut-être iia longue durée de sa construction. Commencée en 1052, elle ne 'ut terminée que vers le milieu du seizième siècle. La longueur

parut alors hors de proportion avec la largeur primitive. On aile gea la nef autant que la pente du tenaiii put le permettre; et, l'édifice a gagné en grandeur, il a réellement perdu en harmonie Le cloître extérieur à Téglise a été abattu, et on n'en retrou plus que quelques amorces. On y voyait autrefois une suite tombeaux des reines de Bourgogne et une quantité considéra d'anciennes peintures. Tout a disparu. L'église seule reste dans triste nudité (i).

Il existe, au milieu des rues tortueuses et des maisons r bâties de la ville moderne, deux autres vieilles églises qui attîr< moins l'attention et la méritent peut-être davantage : Sai Pierre et Saint-André-le-Bas.

D'après la tradition, l'ancienne basilique de Saint-Pierre dép dait, danâ le principe, d'un monastère qui aurait été fondé cinquième siècle par saint Léonien, venu de Pannonie en Gau C'est peut-être remonter un peu loin. Les auteurs de la Gai christiana eux-mêmes sont plus modestes et en attribuent S( lement la construction à la piété d'un certain duc Ancemond, < en aurait doté, près de deux siècles plus tard, la ville de Vien; Quoi qu'il en soit, c'est certainement une des églises du RW qui ont renfermé le plus de sépultures et d'épitaphes chrétiennes païennes. Le resp>ect de toutes ces reliques y était tel que p< dant longtemps le sol de Saint-Pierre fut regardé comme i terre sacrée, et que toute sépulture aurait paru une sorte violation ou de profanation et y était rigoureusement interdi L'abbaye comptait, vers le milieu du huitième siècle, plus cinq cents religieux soumis à la règle de saint Benoît. Ruii

' Ti E. Rey et E. Vietty. Monuments romains et gothiques de Vienne France. Paris. 1831.

L. BÉGULE, L't'glise Saint-Maurice, ancienne cathédrale de Vienne. Conj archéol. de France. XLX'T sess. Vienne, 1879.

E>INE, L'ALLOBROGIE ET LA PROVINCE VIENNOISE, g

peu après par les Sarrasins, elle ne tarda pas à se reconstituer. Au dixième siècle, Hugues, comte de Vienne, roi de Provence et empereur d'Italie, la dota de grandes richesses. L'église et le monastère purent alors être comptés pendant quelque temps parmi les plus puissants du midi de la France. L'abbaye fut sécularisée en 1612 par le pape Paul V, et les moines remplacés par un chapitre de chanoines nobles. Le déclin fut alors très rapide; et il ne reste plus rien aujourd'hui de cette ancienne prospérité. Après !a Révolution, l'église fut donnée en propriété à la fabrique de Saint-Maurice, qui se hâta de la céder à la ville. Elle fut alors pendant quelques années occupée par diverses industries ; elle sert aujourd'hui de musée lapidaire et abrite les débris de sculpture et les monuments épigraphiques de la ville de Vienne.

L'édifice a perdu complètement son ancien caractère. Son histoire est, d'ailleurs, fort difficile à suivre à travers les nombreuses ■ restaurations n qu'il a subies; elle est, en outre, obscurcie par les commentaires assez contradictoires dont il a été bien souvent l'objet. Le porche mutilé est du style roman primitif. Au devant se trouvaient deux lions en marbre, ronde et molle sculpture (lu Bas-Empire, qui servaient de base à deux colonnes supportant elles-mêmes des candélabres (i). C'est là, à l'entrée, que se trouvaient les tombeaux des principaux personnages de l'époque, parmi lesquels Gisèle, femme de l'empereur Hugues, restaurateur de la basilique, tandis que l'intérieur, en raison du respect qu'inspirait la sainteté du lieu, était réservé aux gens d'Église, archevêques de la métropole ou abbés du monastère. L'ensemble de la construction paraît remonter au septième I siècle. Dans le principe, le monument n'avait qu'une seule nef de l quinze mètres de largeur, couverte en charpente apparente. Il ne reste de cette ordonnance primitive que les deux grandes colonnes ijui portent l'arc triomphal de l'abside, et les murs latéraux formés de deux étages aveugles dont les retombées reposaient sur des

(I) Voir la léj^nde Sur le transport miraculeux par un ange, à travers les airs, MS lions, de Rome dans l'ahbaye de Saint-Pierre de Vienne. (Congr. arehéol. \ it France, XLVf session. Vienne, 1879.)

lo SECONDE PARTIE. — CHAPITRE CINQUIÈME.

colonnes en marbre à chapiteaux corinthiens, disposition très él^ante et peut-être unique en France, Trois siècles plus tard, la nef était divisée en trois par des piliers intérieurs ; on construisait les voûtes, et on élevait sur le porche la belle tour carrée qui le surmonte. Depuis lors, les invasions sarrasines, les dévastations des guerres religieuses, les profanations de la période révolutionnaire et, renchérissant sur le tout, le zèle et le mauvais goût des restaurateurs qui ont revêtu d'enduits de plâtre, de peintures et d'ornements de style disparate les murs et les colonnes du moyen âge, ont dénaturé complètement le monument primitif. Quant au cloître du monastère, qui s'étendait au Sud de la basilique, et au monastère lui-même, ils ont complètement disparu. De tout cet ensemble, il ne reste plus que le vaisseau de l'église, sorte de remise municipale, où l'on renferme pêle-mêle des pierres tombales, des fragments de statues, des textes épigraphiques et des débris de toute sorte, appartenant pour la plupart à l'époque romaine de la ville. C'est une ruine abritant d'autres ruines.

L'église de Saint-André-le-Bas a été, au contraire, conservée au culte et reste, sans contredit, un des plus beaux types de l'architecture religieuse romano-byzantine. Le monument date du milieu ou de la fin du dixième siècle; c'est à peu près l'époque de l'église d'Ainay de Lyon. Le cloître, qui offrait des détails charmants, est aujourd'hui complètement défiguré, sert de cour à une maison particulière; et ses colonnes élégantes sont engagées dans une maçonnerie grossière.

Une tour carrée couronne l'édifice. La construction de ce clocher est quelque peu postérieure à celle de la nef et paraît devoir être reportée au douzième siècle. Il se compose de quatre étages, les trois premiers percés de deux fenêtres, le dernier de quatre, séparées par des arcatures divisées en trois parties par autant de têtes grimaçantes qui tiennent lieu de consoles. Les fenêtres sont

nENNE, L'ALLOBROGIE ET LA PROVINCE VIENNOISE, il

cintrées avec des archivoltes saillantes retombant sur des colonnes alarmes chapiteaux. Le toit est extrêmement plat aujourd'hui et remplace heureusement la flèche aiguë qui existait au dix-septième siècle, à l'imilation de tous les clochers du Nord. Cette tour est réellement une merveille de grâce et de légèreté, et il en existe peu de plus élevées dans les constructions romanes. Mais, en revanche, l'église a été odieusement badigeonnée. Pilastres, colonnes, murs et bas côtés ont été peints en imitation de marbre et de bronze doré dans la plus mauvaise manière italienne. C'est ce que t>eaucoupde gens considèrent encore comme un monument richement restauré.

Quelques vestiges d'un temple beaucoup plus ancien existent encore à Vienne, presque à l'embouchure de la Gère dans le Rhône. Les archéologues croient généralement que ce sacellum chrétien, à peine reconnaissable aujourd'hui, remonte au commencement du cinquième siècle, et qu'il fut construit sur les assises de l'ancien Panthéon et en utilisant les murs principaux ou tout au moins les matériaux de l'édifice romain. A vrai dire, il ne reste de ce sanctuaire presque contemporain des temps apostoliques que le nom et le souvenir de son fondateur, saint Sévère, et un grand pan de mur sur lequel on peut, à la rigueur, reconnaître quelques fragments de frises ou de corniches très d^radées.

Tous ces monuments religieux — Saint-Sévère, Saint-Fîerre, S^nt-André-le-Bas, Saint-Maurice — sont, à des degrés différents, dansun véritable état dedécadenceet presque dedécrépitude. Ruinés complètement, déclassés, délaissés et appauvris, ils ne peuvent donner une idée de la fortune dont l'ancienne Eglise de Vienne a joui pendant de longs siècles. Le visiteur qui parcourt la grande nef déserte de Saint-Mauriceaquelque peine à y retrouver la basilique métropolitaine et primatiale de la Gaule, et à voir dans le modeste desservant de cette humble paroisse le successeur de toute une génération d'archevêques, véritables suzerains temporels dont l'alliance fut recherchée un moment par les rois eux-mêmes, et qui affirmaient leurs droits et leur rang en si^eant

la SECONDE PARTIE. — CHAPITRE CINQUIÈME.

à la première place dans les grandes assemblées de la province et en battant orgueilleusement monnaie.

Ce qui frappe le plus à Vienne, c'est la disproportion manifeste qui existe entre son cadre grandiose, son relief imposant, l'ensemble des ruines qui l'entourent et la dominent, et la vulgarité, la mesquinerie des constructions modernes. On dirait un gros village, une épaisse cité industrielle, — et ce n'est guère beaucoup plus aujourd'hui, — bâtie sur les ruines d'une él^ante capitale. Vienne n'est plus que l'ombre d'elle-même. C'est à peine un faubourg oublié de Lyon; et cependant, alors que Lyon naissait à peine, que Paris n'existait qu'à l'état d'embryon, modeste station de batellerie dans l'île de la Cité, Vienne était déjà célèbre, populeuse, riche et depuis longtemps constituée.

C'est peut-être après Marseille la ville la plus ancienne de la Gaule. La date de sa fondation paraît remonter aux époques héroïques et légendaires, et l'imagination ou la fantaisie des étymologistes et des historiens semblent en avoir profité pour se donner libre carrière. Btenna, Vigenna, Biéwa, Oiîtewa, Vïanna, Vienna, Vienne, sont les différentes formes de son nom ; et ce nom n'appartient ni à la langue grecque, ni à la langue latine.

Quant à la fondation de la ville, elle est attribuée par le Dominicain Lavinius, qui a joui au siècle dernier de quelque renom d'érudition, à un certain roi celte, descendant d'Hercule, contemporain de Moïse, qui se serait appelé Allobrox et aurait vécu près de treize cents ans avant l'ère chrétienne.

D'après le saint prélat Adon, qui écrivait sous Charles le Chauve, il faudrait en rapporter l'honneur à un banni africain du nom de Venerius, dont on placerait l'existence au temps qu' Amazias régnait à Jérusalem, c'est-à-dire vers le milieu du neuvième siècle. Peut-être même — on ne doit pas y regarder de trop près — faut-il

reporter la naissance de la ville à une centaine d'années plus tôt, du temps' du prophète Élie. La ville aurait été bâtie en deux années, in biennio, et on Taurait appelée par suite Bienna, Vienna; ce qui conduit tout naturellement à cette conclusion qu'on parlait latin sur les bords du Rhône un siècle à peu près avant la fondation de Rome.

Etienne de Byzance, qui explique assez volontiers l'origine de toutes les villes de la r^on méditerranéenne par la grande expansion de la race hellénique au sixième et au septième siècle avant notre ère, raconte que des navigateurs crétois auraient remonté le Rhône, stationné quelque temps au confluent de la Gère, et y auraient posé les premiers fondements d'un de leurs entrepôts (i). Cela n'est pas absolument inadmissible; mais ce qui devient un peu puéril, c'est le nom donné à la colonie naissante en souvenir d'une jeune émigrante appelée Bienna et qui aurait, en dansant un jour de fête, péri dans un précipice du Rhône (2) .

La vérité est que l'origine de Vieqne est tout à fait inconnue.

Il est sans doute assez difficile d'avoir des notions à peu près historiques sur ces temps sans histoire qui correspondent pour rOccident au huitième ou au dixième siècle avant notre ère. A une aussi grande distance de nous, tout se perd, s'altère ou s'efface dans la nuit du passé et le crépuscule de la légende. Mais les recherches modernes ont cependant depuis quelques années éclairé ces époques lointaines d'une lumière assez nette, et on commence à suivre aujourd'hui avec quelque méthode l'émigration ou les oscillations des grandes peuplades qui ont tour à tour occupé le territoire de notre vieille Gaule.

On peut classer ces grandes agglomérations en trois groupes principaux qui présentent chacun une nationalité distincte : les Lighyes ou Ligures, At'yue;, les Ibères, ISy}ce;, et les Keltes ou Celtes, KArat, Celtas,

Les premiers ne sont pas restés longtemps confinés dans la

(i) Steph. Byz., 5. voc. IJîewoç.

(2; AiXMER, Inscr. ont. de Vienne, t. II. Vienne, 1875.

MiLLix, Voyage dans les départements du Midi de la France, t. II. Paris, 1807.

Ligurie proprement dite, où ils paraissent tout d'abord s'être développés pendant les premières époques historiques. Trop resserrés entre les Alpes et T Apennin, ils ont de bonne heure franchi ces barrières, ont occupé la Provence et, traversant leî différents bras du Rhône, se sont répandus dans la plaine littorale formée d'une succession de coteaux fertiles, de riches terres d'alluvions et de marais favorables à la pêche et aux chasses d'eau qui s'étendaient jusqu'aux Pyrénées.

Les Ibères étaient disséminés primitivement sur le territoire di l'Espagne; ils ont bientôt tourné le promontoire pyrénéen di côté de la Méditerranée et, remontant vers la Gaule, ont rencontré les populations liguriennes auxquelles ils ont disputé piec à pied toute la région déjà habitée par elles. Ils ont fini par se fain ainsi leur place. Après une lutte qui a duré peut-être plusieur siècles, il y a eu une véritable fusion, un croisement de rac< désigné quelquefois par les historiens et les géographes sous h nom d' « Ibères mélangés ».

La migration celtique est relativement plus récente. Les Celtes dont l'origine aryenne paraît aujourd'hui très nettement établie et qui avaient dû traverser une grande partie de l'Asie et tout l'Europe centrale avant de pénétrer sur le territoire qui allai s'appeler désormais de leur nom — la Celtique, KeXrw/i, — com mençaient à peine à atteindre les côtes de la Méditerranée, déj; fortement occupées par les Ligures, au moment de la colonisatioi grecque par les Phocéens et peut-être même à l'époque de 1; fondation de Massalia par les Phéniciens. Ce sont eux qui consti tuent le fond de la nationalité gauloise et qui sont nos véritable ancêtres. L'appellation romaine de Gallia, Gaule, n'est d'ailleur que la traduction altérée du nom de Celtique, KeXriy.îî, Celtica Les Celtes occupèrent bientôt la presque totalité de la Gaul centrale et sont descendus peu à peu sur le littoral. Six cents an environ avant Jésus-Christ, Hécatée de Milet écrivait « qu'il venaient du Septentrion, s'étaient enfoncés comme un coin entr les Ligures et les Aquitains (les Ibères), et avaient refoulé le uns au delà du Rhône, les autres dans les Pyrénées ». Ils ^

!iit divers établissements, entre autres la ville de Narbonne, Narèo, qui est déjà désignée, par Hécatée, sous le nom de ■ ville et marché celtiques (i) ». Cette invasion progressive (kns le Sud de la Gaule, entièrement occupée par les Ibères et les Ligures, a donc eu pour résultat de changer l'appellation géographique de la région; et cette œuvre de dépossession de la race ibéro-Iigurienne au profit de la race celtique, commencée avant le sixième siècle, était entièrement accomplie du temps de Polybe (deuxième siècle avant J.-C), qui abandonne dès lors la dénomination de a terre des Lighyes », Aiyua-i/.^ yn, et désigne sous le nom général de a Celtique », KeÎ.tikiS, toute la zone du

» centre et du midi de la France, Ligures et les Ibères (2).

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■urement occupée par les

L'un des principaux groupes de la grande agglomération celtique était celui des Allobroges. Ce nom à'Allobroge ou A'AHo- ^rige, d'une facture si originale et d'une sonorité toute particulière, a naturellement éveillé le goût des recherches chez les étymologîstes ; et les versions les plus variées ont été tour à tour proposées (3).

En dénaturant et interprétant d'une manière plus ou moins tiriâtrairc ou, si l'on veut, plus ou moins savante, les éléments et Bits racines qui paraissent entrer dans la composition du mot, — Al,

tO NapGùv j(>7rô;un xaînoli( Kiltti^. [Htc.Kti.£, Fragm., 19.)

(J) Voir à ce sujet l'Histoire ghilraie de Languedoc, par dom Cl. DevIC et itm VaISSETTE, religieux bènédiclina de la Fongrégation de Saitit-Maur. Cf. surtout les notes qui accompagnent l'idïtion nouvelle publiée A Toulouse iMtcEd. Barry du l. I, II, et note CIV, t. II, du mtme sur les populations primilim delà Gaule).

Ch, LcNTHÉRic. Les villes mortes du golfe de Lyon, passim.

(3) AUobriges, 'hUi6fv\it. — Voir Polybe, Strabon. Afpibn, Djon Cassius, ■îtai-IjïB, pats. — Cf. le recueil des inscriptions de Vienne et la préface qui les .le, daos le Corfas imcrifl. IoUh., vol. XII, Inscript. Gallia Narbontttsit P îtlrM, ti. Otto Hisschceld. Berlin, 1888.

i6 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE CINQUIÈME.

AU, Allô, Hel, Whel, Allbrig, broy, bro, brog, broig, borg, brig, brug, — on a fait successii^ement des Allobroges, des « étrangers » , des « conquérants d'une race étrangère », des « étrangers basanés », des a habitants du haut pays », des a peuples constructeurs de ponts nombreux », maîtres de tous les passages d'eau du Rhônb et de T Isère, des a peuples hardis et belliqueux », des « peuples habitant un pays couvert de collines », des a habitants des vallons », des « habitants des hauts villages », etc.. On n'a que l'embarras du choix ; et nous croyons que le mieux est de ne prendre aucune part au débat et de laisser aux a celtistes » tout le mérite de leurs interprétations (i).

Ce qu'il convient seulement de retenir et de regarder comme absolument certain, c'est que les Allobroges, après avoir pendant un certain temps mené la vie aventureuse et nomade de tous les peuples de la race celtique, finirent par se cantonner dans la partie de la vallée du Rhône comprise entre ce fleuve, l'Isère, les Alpes et le lac Léman. L'Allobrogie fut alors constituée. Elle comprenait deux parties bien distinctes : la région montagneuse à l'Est, la région relativement plate des vallées à l'Ouest. Celle-ci était la plus peuplée, la plus riche, produisait du blé en abondance et, du temps de Polybe et d'Hannibal, portait le nom de a l'île de Gaule ». C'est bien, en effet, une sorte d'île que ce triangle, compris entre le Rhône et l'Isère, dont le confluent forme une pointe, et qui se termine à sa base par un mur d'infranchissables montagnes neigeuses (2) .

La partie orientale du pays allobroge était beaucoup plus sauvage et s'étendait au Nord jusqu'au lac Léman, au Sud et à l'Est jusqu'au grand contrefort des Alpes Pennines. L'Allobrogie dans son ensemble correspondait donc à peu près à la zone supérieure du Dauphiné et à la majeure partie de la Savoie.

D'après le témoignage de Tite-Live, les Allobroges ne le

(i) Zeus, Gramm. celt. 2* édit., p. 207, note.

G. Debombourg, Des Allobroges. Variantes onom astiques et étymologiques. (Mémoires de la Société littéraire de Lyon.)

(2) Polybe, III, 49. Voir suprà, t. I, I" partie, ch. 11.

VIENNE, L'ALLOHl

tA PROVINCE VIENNOISE, i

cédaient à aucune autre nation gauloise en richesses, en puissance et en renom (i). Conformément au système de groupement qui itait la base de l'organisation de la Gaule Chevelue, les différentes tribus barbares étaient unies par les liens d'une fédération qui les rendait solidaires dans le cas d'une guerre venant du dehors. Le patronage était naturellement dévolu au plus fort. Sur îa rive gauche du Rhône, c'était aux Allobroges que revenaient cet honneur et cette autorité. Les Voconces, de l'Isère à la Durance, les Salluves, de la Durance à la mer, vivaient sous leur tutelle et étaient leurs clients.

L'une des marques les plus caractéristiques de l'autonomie d'un peuple est sans contredît l'originalité du monnayage. Les AOobroges, bien avant l'occupation romaine, avaient leur monnaie. Les numismates reconnaissent à ceux de la Savoie et des rives du Léman un denier d'argent dont l'avers présente une tête casquée et le revers un hippocampe ou cheval marin ; ils attribuent aux Allobroges du Dauphiné ou de l'Ile de Gaule un autre type de denier d'ai^ent, offrant sur l'une des faces la tête d',\pollon, et au revers un cheval ou un chamois, tenant entre ses pattes une tige garnie de ses baies. Ces médailles, quoique d'une assez grosâère exécution, sont tout à fait caractéristiques.

Une trouvaille récente de près de huit cents pièces de monnaie etiaigent a été faîteaux portes mêmes de Vienne, dans la commune ck Semons, sur la lisière de la forêt de Bonnevaux (2). Le petit trésor a été presque immédiatement dispersé et fondu ; mais cent cinquante pièces environ ont été conservées et appartiennent à hnit types différents. L'un de ces types, le plus intéressant, sans CMiredit, représente à l'avers une tête laurée ; à gauche, atMlessous, une roue formée de quatre rayons; au-dessus, une légende portant les cinq lettres lENAL. en caractères mal formés, qui est peut-être une abréviation de l'ancienne désignation de Vienne gauloise ( V)iES{na) AL(lobro£;um).

|WTrTi-LivE,XX1.3i, 6.

■) DelormB, DetcrifUan Ju Muift de Vienne. \ ' Alunx, Iiutrifl. ont. de Vienne, t. II. Vienne,

i8 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE CINQUIÈME.

D*autres pièces d'argent ont été trouvées un peu partout dans le Dauphiné, portant en lettres grecques la l^ende AABPO- AHOC d'une interprétation peut-être incertaine, mais qui semble cependant donner quelques éléments du mot « AUobroge ». Quelques-unes de ces pièces particulièrement remarquables représentent sur l'une des faces une tète nue, imberbe, le cou entouré d'un collier portant en lettres latines la légende NI DE; sur l'autre face, un cheval galopant, une étoile au devant du poitrail, et la l^ende grecque à rebours déjà citée AABPOAHOC. La l^ende de la face NIDE ou EDIN, suivant le sens de la lecture, paraît indiquer le nom de quelque chef ou brenn de la tribu, ou d'une divinité topique de l'Allobrogie.

Quoi qu'il en soit , et malgré que ces types souvent déformés soient assez confus, leur nombre, le caractère éminemment gaulois de leurs attributs, — le cheval, le chamois, la roue, la tête d'Apollon, — ne permettent pas de mettre en doute que la grrande tribu celtique, qui habitait tout le pays compris entre le Rhône, l'Isère, les Alpes et le Léman, ne fût régulièrement et administrativement organisée, et ne constituât un état indépendant et ayant son individualité propre. Ce monnayage indigène, qui a subsisté même après la conquête, est incontestablement la preuve chez les Allobroges d'une réelle autonomie et d'une civilisation assez avancée.

Vienne était la capitale de toute l'Allobrogie. Un nombre assez considérable de burgs et à'oppida relevaient de la métropole. Les inscriptions et les Itinéraires nous ont laissé les noms des principaux : Tain, Tegna; Moirans, Morginno ; Bourgoin, Bergusio ; Lemins, près de Chambéry, Leminco; Saint-Pierre d'Albigny, Mantala ; Condate, au confluent du Fier et du Rhône; Genève, Genava, sur les bords du Léman; Grenoble enfin, Cularo, qui

itïitdéjà une ville formée au temps de Plancus et de Cicéron(i). Tous ces villages, burgs ou oppida, se ressemblaient et devaient posséder leur enceinte de murailles solidement construites, suilant l'usage du temps, en gros blocs rectangulaires appareillés sans ciment, protégeant un inextricable fouillis de maisons, de huttes grossières faites de planches, de pierrailles et de terre battue. Il ne nous est resté de ces anciennes constructions celtiques que quelques tumuli et quelques dolmens disséminés un peu partout dans le pays. La conquête romaine a utilisé sur place tous les matériaux de l'époque barbare; mais cette transformation a été tout d'abord assez longue. Plus d'un siècle en effet s'est écoulé entre la destruction de la nationalité allobroge par les consuls Cneius Domitius Ahenobarbus et Quintus Fabius Maximus, et la conquête définitive de la Gaule par César. Cette conquête, il faut le reconnaître, fut pour les peuples barbares déjà asservis un réel bienfait. Les Allobroges en particulier qui, dans la guerre de l'indépendance, avaient eu la sagesse de résister aux suggestions et aux menaces de Vercîngétorix et étaient testés les fidèles alliés de Rome, virent immédiatement cesser la duie servitude sous laquelle les maintenaient des gouverneurs locaux investis de pouvoirs illimités, sans contrôle, et dont les «actions avaient plusieurs fois soulevé des révoltes presque immédiatement suivies de répressions brutales, d'aggravations décharges et de vexations de toute nature.

La prospérité de Vienne commença donc avec la conquête. César lui donna le rang de colonie latine. Quelques années après, Ai^ste l' élevait en dignité et en faisait une colonie,

l-es médailles de l'époque sont le témoignée authentique de celte transformation officielle de la ville de Vienne, et peuvent être considérées comme de véritables pièces de fondation (2). Le

(Il CkeKo. Epiit. famii.. X, XXIU, 3.

lu tu monnaies tria nombreuses de la colonie de Vienne sont en gÉoéral de {nii^ct de moyeas bronzes dont six types principaux nous sont restés : !• Aïtrs : mp. ossAR. divi. ivli. divc. f. Têtes nues adossées de César et - Revers : c. [. v. Ptouc de navire mitée et surmontée d'une tour.

plus grand nombre portent au revers la mention de la coloni C. I. V. Colonia Julia Vienna, et une proue de navire ma indice de l'importance qu'elle pouvait retirer de la navigation Rhône qui était, à défaut de bonnes routes de terre, la grau voie commerciale du pays (i) . Sur la face, on y voyait figurées te à tour les têtes de César, d'Octave, d' Agrippa, nues ou lauré seules ou adossées.

Le nom barbare d'AUobrogie disparut. Mais Vienne continus être la métropole de tout le pays ; et son nom devint officiel ment celui de la province romaine tout entière. De Genève à Gi noble, du pied du Mont Blanc et du Léman au Rhône et versant oriental du Mont Pilât, et presque jusqu'aux embouchui de la Drôme et de l'Ardèche, il n'y eut plus que des Vienne Vtennenses. Le territoire de la Viennoise fut d'abord le même q celui de l'ancienne AUobrogie; mais cette Viennoise, Vtennen, provincia , province consulaire , s'étendit successivement , devint assez vaste pour être démembrée au quatrième siècle deux provinces distinctes : la Viennoise première et la Vie noise seconde ; — celle-là , septentrionale , correspondant en te ou en partie aux départements de l'Ain , de la Haute-Savoie , la Savoie, de la Drôme, de la Loire, de l'Isère et de l'Ardèch — celle-ci, méridionale, correspondant aux départements de

2* Avers : imp. div. f. Têtes nues adossées d'Octave et d' Agrippa. — Revei proue de navire sans mât et sans tour; au-dessous, disque et cercle.

3" Avers : imp, div. f. Tête nue d'Octave à droite. — Revers : proue mÂtée tourelle.

4* Avers : c^sar. Tête d'Octave à droite. — Revers : proue matée surmon d'une petite tour carrée.

5" Même type que le précédent, avec une proue de navire plus ornée.

6" Avers : CiCSAR. Tête d'Octave à droite; un dauphin. — Revers : vaiss( maté allant à droite.

De la Saussave, Numismatique de la Gauie Narbonnaise, p. 129 et 8.

MiONNET, I, p. 79 et suppl. I, p. 144 et 146.

Cabinet de M. de Saulcy.

Cabinet de M. Dassy et de M. Longpérier.

Cabinet du Roi.

A. Allmer, Inscr. ant. de Vienne, t. II.

(i) C'était à Vienne que résidait le préfet de la flotte du Rhône, prafeci cîassis fluminis Rhodani, (Notit, dign. occid., c. 11, 62.)

Drfitne, de Vaucluse et des Bouches-du-Rhône. Les principales villes dépendant de Vienne étaient : Genève , Genava; Grenoble, Cularo ou Gratianopolis ; Die, Dea Vocontiorum; Valence, Valentia; Viviers, Alba //cfc/orKffi/Saint-Paul-T rois-Châteaux, Augusta Tricastittorum ; Vaison, Vasio; Orange, Arausio; K\\gnon , /lîVMi'iï; Cavaillon . Cabellio; Carpentras, Carpenioracte ; Arles, Arelate, et même Marseille, Massilia. Les peuples agglomirés autour de la métropole et qui constituaient le groupe général des Viennois, étaient d'abord les anciens Ailobroges; puis, par voie d'agrégation successive, les Voconces, les Helviens, les Sfgalaunes, les Tricastins, les AnatlHens, les Cavares, et enfin lesMassaliotes.

La modeste sous-préfecture de l'Isère, qui passe aujourd'hui presque inaperçue, a été ainsi, pendant les premiers siècles de noire ère, une puissante capitale. Tout d'abord , dès le lendemain de la création de la colonie, les coteaux des deux rives du Rhône M couvrirent de vignes, et la ville de Vienne de somptueux tntmuments. Au premier siècle, le vignoble viennois, — Vienna vitifera, — était réputé dans le monde entier. Le poète Martial semble avoir fort apprécié cet élément de richesse et de célébrité que les grands crus de Côte-Rôtie et de l'Hermitage rappellent de nos jours (i) ; et nous avons vu plus haut que la corporation des marchands de vin du Rhône était une des plus puissantes de l'époque, que des entrepôts de ce vîn poissé du pays, picatum, M estimé et vendu si cher à Rome, étaient établis au confluent du Rhône et de la Saône, au pied de la colline de la Croix- Rousse; que le « Bercy » des premiers siècles était le canal même de jonction des deux fleuves, et qu'on l'appelait le Canabis Lugdunertsis, Canaèiarium, c'est-à-dire ia « Cannebière lyonnaise »,

Presque toujours on désignait Vienne sous le nom de o la belle Vienne »,^i(/tfAr<J Vtenna (2). Claude, dans son célèbre discours

(') ff*( it tilifera venisse picaia Vienna. ■V' iuUtej ; miiil Ramulus ipse rnihi.

IMjiiTiAL, 1. 13, épigr. 7.) (3> Inltfdclinai pulchra Vienna suta.

(HilTUL, Épigr. 7, ï. 87.)

au Sénat pour obtenir l'admission des principaux chefs de la Gaule Chevelue au rang de citoyens romains, la qualifiait de « ville puissante et très ornée » , omatissima ecce colonia vaUntissima" que Viennensium (i). Tacite vantait o sa richesse et sa d^ité », Ptolémée, et après lui Ausone, « son opulence et son or » ; et à ces témoignages de tous les auteurs anciens vient s'ajouter aujourd'hui celui des découvertes nombreuses que les archéologues ne cessent de faire depuis le commencement du siècle, et qui presque toutes ont un caractère très marqué d'opulence, d'art et de haut goût.

Lorsqu'on envisage Vienne dans son ensemble,- on est tout d'abord frappé du nombre considérable de murs en ruine, de débris de poteries, de vases de toute nature et surtout de briques déposées par bancs horizontaux réguliers, alternant avec de lourdes assises de maçonnerie et tapissant la croupe des collines auxquelles la ville est adossée. L'ancienne capitale romaine a été pour ainsi dire déblayée tout entière, et les pentes qui dominent le Rhône portent de tous côtés les traces nombreuses de cet arrachement. La moindre fouille met au jour une profusion de fragments de poteries rougeâtres, tous de la même couleur, du même grain, et dont l'origine, la date, le mode de fabrication sont uniformes. On est bien sur un sol foncièrement romain, ou plutôt gallo-romain; car un certain nombre de fragments de poteries noires, mêlées à la masse des poteries rouges, semble révéler une fabrication nationale.

Les premières poteries à pâte noire remontent, comme on le sait, aux Étrusques, qui, bien antérieurement aux Romains, avaient porté la céramique à un très haut degré de perfection. Cette poterie primitive, dont la couleur rappelle l'ébène poli, a

(i) Voir t. I", pièce justificative XVIII.

hBNNE, L'ALLOBftDGlE ET LA PROVINCE VIENNOISE, aj

inétré en Gaule longtemps avant la conquête ; et les poteries gauloises ont très certainement été fabriquées pendant quelques siècles d'après les méthodes et sur les modèles des poteries italiennes. On en retrouve encore sur notre sol de nombreux spécimens, de couleur le plus souvent noire, quelquefois grise ou brune. Ce sont en général des débris d'amphores et d'objets communs et usuels.

Cette poterie indigène est d'ailleurs assez peu abondante sur Ifs bords du Rhône, et la plus grande partie des débris de la céramique viennoise provient de l'importation romaine. Leur nombre n'est pas moins remarquable que leur parfaite conformité. On en voit partout dans la ville et dans la banlieue, et ils ont tous les mtmes formes, la même couleur, les mêmes marques d'atelier ; ils dénotent les mêmes procédés de vernissage, de fabrication et de décoration ; et les céramistes qui ont recueilli ces débris par centaines de milliers, depuis l'extrémité de l'Espagne et de l'Italie jusqu'en Angleterre et en .'\llemagne, sur la surface de la Gaule entière, en Suisse et dans toute la partie centrale de l'Europe, c'est-à-dire dans tout l'Occident romain, ont pu acquérir la certitude de leur identité de fabrication, de leur communauté d'origine, et les regardent comme des produits essentiellement d'importation. Des produits qui seraient sortis de plusieurs fabriques indigènes auraient en effet présenté des caractères locaux variés ; et on y relèverait, de même que sur les monuments de l'épigraphie lapidaire, des différences correspondant à leur pays de provenance. Tout le monde sait en effet que les inscriptions de Vienne et de Lyon diffèrent essentiellement par l'ornementation, par la [orme et la disposition des caractères, par les procédés de gravure, de celles d'Arles, de Ntmes, de Narbonne, et ces demif-res de toutes celles du Nord delà Gaule. La poterie rouge romaine, au contraire, est toujours et partout la même.

On a dit et répété maintes fois que l'île de Samos, dans l'Archipel, était le berceau de l'art de la céramique; et on s'est plu à désigner sous le nom générique de m poterie samienne » toute la poterie rouge des Romains. Le nom de samia, donné dès le pre-

mier siècle avant notre ère à toute la vaisselle de table et à tous les ustensiles de la vie usuelle, qui étaient presque toujours en terre rouge, est sans doute une preuve du grand développement de la fabrication samienne et de son énorme importation en Italie et dans les provinces.

D'autres fabriques cependant, autant et peut-être plus que celles de Samos, approvisionnaient Rome et TOccident. On pourrait tout d'abord citer, sur notre sol même, les ateliers de potiers de Clermont-Ferrand dans le Puy-de-Dôme, de Vichy dans l'Allier, du Châtelet dans la Marne, de Banassac dans la Lozère, dont on a retrouvé des ruines et des débris qui présentent une certaine importance. Quelques traces de fours ont été encore reconnues en Angleterre, dans les comtés de Northampton et de Norfolk, et un beaucoup plus grand nombre un peu partout sur les bords du Rhône. Mais, à vrai dire, ce n'étaient que des centres manufacturiers de deuxième ordre, dont la fabrication était médiocre, n'alimentait qu'une région restreinte et ne s'étendait guère au delà des lieux de production .

Tout autres étaient les grands établissements céramiques dont on retrouve des vestiges considérables en Italie, dans tout le pays de Modène, sur plusieurs points de la chaîne de collines qui longe le Panaro, à Asta (Asti) et à Pollentia (Pollenza) dans la Ligurie, à Surentum, 'vis-à-vis de l'île de Caprée dans la Campanie, à Sagonte et à Tarragone en Espagne, à Pergame et à Tralles en Asie. La fabrique de l'ancienne ville étrusque d'Aretium, aujourd'hui Arezzo en Toscane, paraît avoir primé toutes les autres; et si la fabrique de Sagonte avait une réputation spéciale pour ses grandes amphores, celle d'Aretium semble n'avoir pas eu de rivale pour le nombre, la richesse et la variété de ses produits, et surtout pour l'éclat de sa brillante couverte rouge qui rappelle la belle laque chinoise ou notre plus fine cire à cacheter. La fabrique d'Aretium était en réalité la principale pourvoyeuse de l'Occident ; et c'était bien certainement de ses ateliers que sortaient ces coupes élégantes dont le poète Martial louait la brillante couleur et dans lesquelles l'eau prenait si bien l'apparence du vin qu'on était tenté

RENNE. L'ALLOBllOGIE ET LA PROVINCE VIENNOISE, aj

lemplir à moitié de glace pour tempérer les ardeurs d'un imaginaire. Ce délicat vernis rouge n'a jamais été surié et est le caractère dîstînctif de toute la poterie romaine. Ce qui ne l'est pas moins, ce sont les marques de fabrique qui donnent en relief, au fond du vase, les noms des potiers et les motifs ordinaires de la décoration tirés presque toujours de la mythoI(^ie laine ou reproduisant des scènes de combat ou d'amphithéâtre, lelquefois des sujets erotiques appartenant presque exclusivement à l'art romain (i).

On peut donc affirmer que la plus grande partie de cette poterie touge, soi-disant samienne, qui a inondé pendant les premiers siècles de notre ère îe sol de l'empire romain . provenait des fabriques italiennes ou sortait tout au moins des mains d'ouvriers italiens. Il n'est pas évident en effet que toutes ces poteries aient été fabriquées dans les grands centres mêmes de production. 11 est possible — il est même probable — qu'à l'importation de vases tout fabriqués s'est substituée de très bonne heure une fabrication ambulante exercée dans les provinces par des potiers nomades d'origine italienne et d'après les procédés de leur pays. Mais, d'une manière générale, toute cette poterie a les mêmes caractères, soit qu'elle ait été fabriquée dans les grandes manufactures de l'Italie ou de l'Espagne et introduite dans les provinces par les voies ordinaires du commerce les plus sûres à cette époque, — la mer et les fleuves, — soit qu'elle ait été confectionnée sur place par des familles ou des compagnies d'artisans voyageurs,

Vienne moderne est bâtie sur ces débris de poterie rouge; et ttttî ^glomération de briques et de vases brisés, qui constitue en quelque sorte le subsifatum de la ville actuelle, est, plus encore ^ue les ruines de ses monuments, la marque caractéristique de son importance à l'époqui

H) Voir m/ri, p. «2, i

A l'exception d*un temple gréco-latin consacré à Auguste e Livie, assez bien conservé et presque entièrement restauré, te ces monuments d'ailleurs ont à peu près disparu ; et il a fallu toi la science, cette sorte de divination, quelquefois même un peu cette bonne volonté dont les archéologues sont assez prodigu< pour les reconstituer et les rétablir par la pensée sur leurs ancic emplacements, avec leur forme, leurs dimensions et leur ord< nance primitives.

Comme toutes les villes de premier ordre. Vienne posséd naturellement toute la série des monuments pour ainsi dire clas ques de l'époque impériale : un forum, des temples, des therm un théâtre, un cirque, un amphithéâtre, etc.. Quelques déh informes pour la plupart et un nombre très considérable d'inscr tions soigneusement classées et interprétées ont permis cepend* de reconstituer à peu près la physionomie de la ville antique.

Comme relief général. Vienne présente ou plutôt présentai l'époque romaine trois assises principales, trois grandes terras! superposées communiquant entre elles par des escaliers d' caractère tout à fait monumental. La ville était bâtie sur pentes de cinq collines, formant une sorte d'hémicycle divisé deux parties à peu près égales par le ruisseau de la Gère. Dî les premiers siècles et au moyen âge, si l'on en croit les ar quaires locaux , ces cinq collines portaient, sur la rive drc de la Gère, les noms de Sospolium ou Mons Salutis^ Mt Arnaldi; sur la rive gauche, les noms de Quiriacum ou Q ricunij Crappum et Pompeiacum, Il est plus clair et plus î de se contenter des désignations modernes : Mont Salomon, Me Arnaud, colline de Sainte-Blandine, colline de Saint-Just, coU: de Pipet. Une enceinte continue de murailles d'un développem< de six mille mètres environ entourait tous ces mamelons. Fh quée de tours rondes à la mode romaine, percée de cinq port

cette enceinte rejoignait au Nord et au Sud la berge gauche du Rhâne. On a retrouvé, de distance en distance, les débris de cette ancienne fortification , qui paraît avoir eu une épaisseur moyenne de 31 pieds et une hauteur de 45. L'enceinte du moyen âge, beaucoup moins importante, était tout entière enveloppée par l'enceinte romaine, laissait en dehors le Mont Salomon, le Mont Arnaud, les collines de Sainte-Blandine et de Saint-Just, et s'élevait seulement jusqu'au sommet du fort Pîpet (i). La ville romaine avait donc, sur cette rive gauche du Rhône seulement, une étendue au moins triple de la ville du moyen âge. Mais, débordant bientôt de sa ceinture, elle a franchi le Rhône; et les ruines nombreuses, les débris de statues, d'objets d'art, de mosaïques, les inscriptions que l'on a retrouvées à plusieurs reprises et en si grand nombre sur la rive droite, à plus de cinq cents mètres du fleuve, sur les

(I) MeRVet, Histoire de Vienne.

De Rochas. Nale inr les remparts de Vienne. (Congr. arch. de France, XLVP session. Vienne, 1879.I

Il est probable que la premïËre enceinte murée de Vienne date de la conquËte de l'Altobrogie par les Romains. Mais c'était plutôt un mur de dÉlimitation qu'une fortification mïlitaiie. César, remparts. Ni dans le cours de la guer Cince fut le théâtre, l'année qui suivi

tille forte. Augfuste ayant résolu de faire de la Narbonnaise une province sénatoriale, c'est-i-dïre dépourvue de troupes, n'a d(L songer en aucune manière k fortifier une ville destinée S (tre sans garnison. Lors du passage de Valcns conduisant Une armée en Italie pour Vltellius, on n'aperfoil pas que Vienne ftlt autre chose qu'une ville ouverte, ce qui n'empêche pas qu'elle put être close d'une eoceinle niur*e, comme l'étaicnl Nîmes et la plupart des villes romaines. Les (ortiScalions de Vienne ne doivent avoir été faites au plus tôt que dans le couuisième siècle, alors que les Barbares devenant menaçants pour la Giule, il y eut nécessité de protéger par des murailles un grand nombre de lilles qui jusque-U avaient pu sans danger rester dépourvues de remparts. (A. AlxMES. Inscripl. ant. de Vienne. Rev. ffigr. du Midi de la France, pnss.) NIC*. POTE /////VROS PORTAS/// Deux fragments d'inscription en lettres monumentales de O'tSO, récemment découvert* près la porte Sud de Vienne, ayant fait partie de la frise monumentale d'une ancieane porte, et que l'on peut reconstituer de ta manière suivante : Imperalori Casar divi filius Aagustus tôt. triiumci\) POTE [siate >h)vros portas (gue) (çolonia dédit).

D'après cette inscription, Auguste, pendant son séjour de près de trois ans en Ciiule. de l'an 16 A 14, aurait fait don â Vienne d'un mur d'enceinte et de portes mmumen taies, comme it avait fait k Nîmes, oîi l'on retrouve la mtme inscriptiofi. |H. Bazi.n. Vienne antique, li

urs, n'ava

pas entouré Vi

Gaules, n

dans celle dont

art, Vicnn

e n 'apparaît com

la Narbon

aise une provinc

a8 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE CINQUIÈME.

territoires de Sainte-Colombe et de Saint-Romain en Gai, sont le témoignage irrécusable de Texistence d'un faubourg qui avait presque l'importance d'une seconde ville.

Un pont en maçonnerie reliait la ville de la rive droite et celle de la rive gauche. On est convenu, sans beaucoup de preuves, à la vérité, d'en attribuer la fondation à Gracchus Tiberius Sempronius pendant le séjour qu'il fit à Vienne, l'an 175 avant Jésus-Christ, alors qu'il se rendait en Espagne. Dans tous les cas, c'était l'un des plus grands et des plus anciens ponts de l'empire. On a même plusieurs fois soutenu que, pendant la période romaine, il y avait deux autres ouvrages du même genre mettant en communication Vienne et Sainte-Colombe. Les deux parties de la ville auraient été ainsi réunies par trois ponts. C'était beaucoup pour l'époque. Un seul, d'ailleurs, a subsisté. Plusieurs fois emporté par les grandes crues du fleuve, il a été, pendant tout le cours du moyen âge, l'objet de consolidations et de reconstructions successives, et présentait, au seizième siècle, comme tous les ponts de l'époque, un caractère à la fois militaire et religieux. Une petite chapelle était implantée au milieu du pont. On y disait des prières et on y célébrait la messe pour les passants et les donateurs. Les extrémités étaient commandées par des ouvrages de défense, tours, herses, ponts-levis. Du côté de Sainte-Colombe, c'était une grosse tour flanquée d'échauguettes, qu'on appelait la « clef de l'Empire » ; du côté de Vienne, s'élevait un ouvrage à peu près semblable, muni d'une forte herse et qu'on appelait la « clef du Royaume » . Le pont romain et le pont du moyen âge ont tous deux disparu, et pendant longtemps un modeste bac à traille a remplacé l'ancien monument des premiers âges. Depuis 1829, la communication est assurée par un pont suspendu, solution un peu mesquine si on la compare au pont en pierre et peut-être aux trois ponts de l'époque romaine (i).

(i) Lebiakc^ Pont du Rkâne entre Vienne et Sainte-Colombe. (Congr. arch. de France, XLVI* session. Vienne, 1879.)

Bruguier-Roure, Les coftstructeurs de ponts au moyen dge. Récits légendaires ou historiques. Paris, 1875.

VIEXNE, L'ALLOBROGn

ET LA PROVINCE VIENNOISE, ag

Les monuments antiques de Vienne étaient groupés surles trois

I itages de la ville. Le déplorable état et bien souventl'insuflîsance

I des ruines sont tels qu'il serait à peu près imposssible de les

reconstituer sans le secours des inscriptions. Le seul gros massif

L qui soit resté est celui de la citadelle qui couronnait toute la

[ plate-fonne du mont Pipet et dont les épais soubassements revê-

I lent le roc de distance en distance sur une hauteur de cinquante

f pieds. Immédiatement au-dessous, sur la terrasse qui constituait

, la ville moyenne, s'élevaient le théâtre, l'amphithéâtre et le palais

de l'empereur, ce dernier, entouré de jardins en quelque sorte

suspendus qui dominaient le cours de la Gère. Il ne reste rien ou

presque rien de ces monuments (i) .

On croit reconnaître que plusieurs ponts étaient jetés sur le ravin qui séparait la colline de Crappum de la colline de Pompeia^ cum, et que l'un de ces ouvrages, de plus grande dimension que l«s autres, établissait une communication entre le théâtre et l'amphithéâtre; mais ce ne sont laque de simples hypothèses d'archéologues animés d'un désir de restauration à outrance. Si l'eïistence d'un amphithéâtre grandiose, le monument romain par excellence, ne saurait être contestée dans une ville romaine de l'importance de Vienne, on a élevé plusieurs fois, et tout rfcemment encore, des doutes sur son emplacement (2). L'une des particularités à peu près constantes des amphithéâtres était qu'ils

II) Voir les DonibtcDX dessins publiés par Etienne Rey en 1S31 et représen- Ent lu monuments romains de Vienne, notamment les planches II, V et VI, doniunt lei dessins trts exacts des ruines de la citadelle et des suhstcuctions qui )°pponaient les jardins impériaux sur la rive gauche de la Gère. — Cf. P. Schnev- "l'^Hiiloiredetantiquith deiavilUde Vientir. mitrcpolt dfs AUobrogfs, capilalt ^ tmpire Tomain dans les Gaules, des deux royaumet de Bourgogne, etc., "aniucrit conservé à la bibliothèque de la ville de Vienne avec le plan con- "^notux et Iris exact des ruines romaines dressé par le même archéologue.

m E, Desjardiks, Nsie lur les restes de murailles antiques situfs à Vienne ' avia du rnafl Pipel. {Congr. ^ich.,XLVPaessioo. Vienne, 1879.)

étaient isolés et accessibles de tous côtés, comme on le voit encore au Colisée de Rome et aux magnifiques amphithéâtres presque entièrement conservés de T Italie et delà Gaule : Capoue, Vérone, Ntmes, Arles, etc. Les théâtres, au contraire, étaient presque toujours adossés à une colline que Ton taillait en demicercle de manière à y asseoir les gradins des spectateurs ; et la vallée du Rhône a la bonne fortune de posséder à Orange l'un des plus magnifiques spécimens des théâtres de Tépoque impériale, dont la scène et les gradins sont dans un état de conservation qui leur permet de servir à des représentations modernes.

Si donc il était aussi naturel que facile de creuser la cavea d'un théâtre dans le flanc escarpé de la colline de Pompeiacum, cette disposition des lieux se prêtait assez mal à rétablissement d'un vaste amphithéâtre. Ces difficultés n'arrêtèrent cependant pas les constructeurs romains; et une partie de l'ellipse extérieure du monument était bien réellement engagée dans le roc. Des restes très apparents du gros œuvre ont pu être relevés et mesurés au commencement du siècle par l'archéologue Schneyder; et si l'on en croit le témoignage du savant Juste Lipse, qui parlait d'après Eusèbe, a l'amphithéâtre de Vienne l'emportait autant en grandeur et en beauté sur celui de Ntmes, que la ville de Vienne ellemême était supérieure à Nîmes en magnificence (i) ».

Le grand axe de l'ellipse était parallèle à la colline; il mesurait dans l'intérieur de l'arène 98 mètres; et il semble résulter des nombreux débris, qu'on a malheureusement gaspillés et mutilés, qu'une partie de la décoration extérieure du monument était de marbre, luxe sans autre exemple dans l'Occident.

L'effet d'un pareil édifice élevé sur une terrasse de vingt à trente mètres au-dessus du fleuve devait être indescriptible et véritablement unique. Aucun autre amphithéâtre de la Gaule ne pouvait lui être comparé; et, dans leur enthousiasme pour leur

(i) JusTi Lipsii Admiranda sive de magnitudine rotnana, libri IV. Anvers, 1598, et De ampkitkeatro, Anvers, 1585.

Delorme, Descr. du Musée, n** 27, 109, 132, 133, 140, 141, 198. Schneyder, Ms. à la bibliothèque de Vienne.

le, dont ils ont fait avec un incontestable talent une monogra-

ie pleine d'intérêt et une restauration peut-être un peu idéale,

artistes et les savants viennois du commencement du siècle ne

nent pas de le placer, comme effet décoratif, au-dessus même

du Colisée, implanté dans un bas-fond, un peu en contre-bas, à

l'extrémité du Forum (i).

Au siècle dernier, on distinguait encore assez nettement un certain nombre des cavtx destinées aux gladiateurs et aux bêtes, et quelques contours qui dessinaient les précinctions et les cunei des spectateurs. Il y a quelques années encore, on apercevait sur un assez long développement une partie de la demi-ellipse engagée dans le roc et un massif de maçonnerie de douze à quinze mètres d'épaisseur percés de voûtes et de corridors, les uns bâtis, les autres creusés dans le tuf de la montagne.

Presque tout a disparu. L'arène et \c. podium ont été labourés. L'amphithéâtre n'est plus qu'un jardin mal nivelé. De misérables constructions modernes ont envahi le sol antique; et de ce monument, peut-être le plus grandiose et le plus riche de la Gaule, il ne reste que les témoignages toujours un peu suspects des archéologues locaux et la mention beaucoup plus sîlre laissée sur une inscription malheureusement incomplète qui se trouvait autrefois sur le podium de l'amphithéâtre. Cette inscription rappelle quune flaminique du culte augustal de Vienne, dont le nom a malheureusement disparu avec la partie supérieure de la pierre, avait fait au principal monument de sa ville natale un don d'une riche magnificence. Elle mentionne les embellissements d'architecture apportés à son couronnement, — des palmettes, des revêtements d'acrotères, des tuiles en bronze doré qui recouvraient probablement la toiture de l'estrade d'honneur, le suggestum,

yn L'ordoanaace extérieure du monument, d'après les débri k loiiinage et la reconstitution de Schneyder, devait être d' nttiene. Il comprenait trois ftages ornés de colonnes, deui i 'tioi, un de l'ordre dorique; les chapiteaux et les bases éti Wuic, les (ftis en marbres de dlfléreotes couleurs, les plus g ""fÙBe (tei-de-chaussée) I les colonnes du premier Étage en n'b de l'étage supérieur en ci poli n. [H. Bazin, Vienne antiqnt

itlis dans

établie immédiatement aa -dessus da podium et réservée aux magistrats paUics, à l'éditeur du spectade, à l'empereur et aux premiers dignitaires de la cité. Elle mentionne, en outre, les statues des dieux et des héros qui présidaient particrulièrement aux jeux du cirque : Castor, dompteur de chevaux ; Pollux, halûle au pugilat; Hercule et Mercure, personnifiant la force et l'adresse gymniques (i).

Cette libéralité peut donner une idée du luxe déjdoyé dans la construction de TamphithéAtre.

On croit reconnaître l'emplacement des thermes au pied de la colline de Saint-Just. L'historiographe pour ainsi dire classique de Vienne, l'excellent Chorier, qui écrivait en plein dix-septième siècle, déclare les avoir vus et dit qu'ils présentaient une telle profusion de marbres, de mosaïques et de statues, que le luxe

D . D . FLAMIX1C\ . VIEXN.«

TEGVLKS . .«IXELVS . AVRAT.VS

C\'M . C.UIPVSC\-US . ET

VESTITVRIS . BASIVM . ET . SIGNA

C\STORIS . Er . POLLVCIS . CVM . Egvis

ET . SIGNA . HERCVLIS . ET . MERCVRI

qui doit se lire :

D(ecreto) d{ecurionum) ilaminica Vienna tegulas œneas auraias cum carpuscu" lis et vestituris basium, et signa Castoris et Pollucis cum equis, et signa Herculis et Mercuri d{e) s{uo) d{edit) et se traduire :

Flaminique de Vienne, par décret des décurions, a donné de ses deniers

Ie5 tuiles en bronze doré (de cette toiture) avec ses palmettes et les revêtements de ses acrotères, les statues de Castor et de Pollux avec leurs chevaux et les statues d'Hercule et de Mercure. (A. Allmer, Inscr. ant. de Vienne, n* 191.)

D'après V. Teste {Bull, mon., XXI), les deux premières lettres D . D indiquent en abréviation le nom de la flaminique. Cette abréviation pourrait être attribuée soit k la modestie de la donatrice, soit à la notoriété suffisante dont ce nom était entouré.

Cf. L. Palustre, Dissertation sur le mot «t Carpusculus » à propos d'une inscription du Musée de Vienne. ^Congr. arch. de France, XLVI* sess., 1879.)

romain semblait y avoir épuisé ses ressources. On est un peu obligé de croire ici les archéologues sur parole. Toutefois, Texistence de thermes dans une ville de l'importance de Vienne est aussi peu douteuse que celle d'un amphithéâtre ; et , si l'on ne retrouve plus aujourd'hui des bains de la ville sénatoriale que qudques substructions fort dégradées, on peut suivre, à divers étages de la colline et sur plusieurs kilomètres de longueur, la trace des anciens aqueducs qui les alimentaient (i). L'eau, que Pindare appelle « la première des choses excellentes (2) », était pour les Romains un objet de luxe et de première nécessité. Toutes les villes de l'empire étaient dotées de magnifiques canalisations. Nous avons eu l'occasion de parler plus haut des eaux de Rome et de celles de Lyon . Vienne était encore mieux pourvue que sa voisine. Lyon n'avait que quatre lignes d'aqueducs; Vienne en avait huit. L'eau était presque à ses portes. A dix kilomètres à peine du côté de l'Est, plusieurs sources intarissables avaient été reconnues et aménagées. Les lignes de canalisation suivaient, à différents niveaux, les vallées de la Gère et du ruisseau de Saint-Marcel. L'un de ces aqueducs n'avait pas moins de 3 mètres de largeur et 2", 30 de hauteur; c'était une véritable rivière. Le plus petit avait encore 55 centimètres de largeur et 2 mètres de hauteur. Il en existait peut-être d'autres encore que le hasard n'a pas encore permis de découvrir ou qui ont été entièrement détruits. Une partie de ces eaux, avec leurs aqueducs, avait été donnée aux habitants de Vienne, colonis Viennensium^ par deux quatuorvirs, qui avaient peut-être cru devoir reconnaître ainsi l'honneur de leur élection à la plus élevée des dignités civiles de la colonie. Indépendamment de ces eaux et de leur passage sur les propriétés des donateurs, un legs de 50,000 sesterces avait été constitué pour assurer perpétuellement la conservation des inscriptions destinées à transmettre à la postérité le

(i^ Chorier, Antiquités de Vienne, pass. ScHXEYDER. Ms. de la bibliothèque de Vienne, op. cit., pass. Delorme, Description du Musée de Vienne, op. cit., pass. (2) PiXDARE, Olymp., I.

souvenir de cette insigne munificence. Ces inscriptions avaient été placées vraisemblablement, en diverses parties de la ville, auprès des fontaines ; et ce legs était dû à la générosité d'une personne nommée Censilla, fille de l'un des quatuorvirs donateurs (i) . La ville moderne profite encore de cette donation, qui remonte à près de dix-huit siècles ; et le mieux conservé de ces aqueducs, restauré en 1821, suffit à ses modestes besoins.

L'emplacement du cirque ou de l'hippodrome est mieux connu et se trouve au Sud de la ville, dans la plaine dite de l'Aiguille. Des fouilles nombreuses ont remis au jour un côté entier du soubassement elliptique qui supportait les gradins, plusieurs de ces gradins eux-mêmes, et la spina^ qui partageait la piste dans le sens de sa longueur. Cette spina était à peu près semblable à celle qui est reproduite dans la belle mosaïque de Lyon et se terminait, à chacune de ses extrémités, par un bassin cimenté.

La pyramide que l'on voit encore aujourd'hui, — l'un des rares monuments de l'époque romaine conservés à Vienne, — était sans doute l'un de ces édicules décoratifs de la spina, peut-être la célèbre meta autour de laquelle évoluaient les chars des auriges. Carré à la base, percé de quatre arcades flanquées chacune de deux colonnes complètement engagées, il est dans un état de conservation presque parfait; mais l'absence complète d'inscriptions et de toute espèce d'attributs ne permet pas d'interpréter très

(i) On a retrouvé huit de ces inscriptions (voir Allmer, Inscr. ant.de Vienne, n*" 138 à 145), et, h. l'aide de ces huit fragments, on a pu en reconstituer une complètement de la manière suivante :

g . GELLIVS . L . FILIVS . VOLT . CAPELL.\, IIIIVIR . D. SULPICIVS . D . FIL . VOLT . CENSOR . ^DILIS . IIIIVIR . AQUAS . NOVAS . ITINERAQUE . AQUARVM . FER . SVOS . FVNDOS . COLONIS . VIENNENSIVM . DONAVERVNT .

ADQUE . EOS . TITVLOS . TVENDOS . IN . PERPETVVM . SVLPICIA . D . FILIA . CEN- SILLA . N . L . TESTAME.NTO . ISDEM . DONARI . IVSSIT.

Quintus Gellius Capella, fils de Lucius (Gellius), de la tribu Voltinia, quatuorvir, et Decimus Sulpicius Censor, fils de Decimus (Sulpicius), de la tribu Voltinia, édile, quatuorvir, ont donné aux colons de Vienne de nouvelles eaux et les conduites de ces eaux à travers leurs fonds.

De plus, pour la conservation à perpétuité de ces écriteaux, Sulpicia Censilla, fîlle de Decimus (Sulpicius), a légué par testament cinquante mille sesterces (soit environ 10,000 francs).

sârement sa destination première. II a passé tour à tour pour le tombeau du légendaire fondateur de la ville, Venerius, à peu pr^s aussi authentique que Francus, premier roi des Francs; pour le cénotaphe d'Alexandre Sévère; pour un obélisque; pour une meta du cirque; enfin, pour le mausolée de Ponce Pilatc, qui, suivant une tradition très tenace ayant plus de notoriété que de vraisemblance, aurait péri misérablement à Vienne. A vrai dire, on ne siit trop ce que c'est; et il y a là encore, pour les archéologues, une sorte d'énigme qui pourra exercer longtemps leur imagination «défrayer leurs controverses.

Le forum occupait l'étage inférieur de la ville. Il communiât avec l'étage supérieur, où se dressaient le théâtre, l'amphitbUtre, le palais et les jardins impériaux, par plusieurs escaliers dont les ruines colossales, encore assez bien conservées il y a quelques années, pouvaient donner la plus haute idée de la splenlieur de la ville antique. Ces grandes rampes d'accès devaient être une des merveilles de Vienne, Le forum paraît avoir eu une largeur de 75 à 80 mètres sur une longueur indéterminée. Comme toutes les grandes places publiques de l'époque, il était entouré de portiques. 11 n'en reste malheureusement que quelques soubassements, quelques pans de mur méconnaissables noyés dans [te constructions vulgaires, et une magnifique arcade sous laquelle ipassepourpénétrer danslacour de la mesquine salle du théâtre le et que ses proportions grandioses ont fait appeler improement la ■ porte triomphale n. Cet arceau, oublié par les démolisseurs, peut donner une idée des dimensions et de l'ordonnance "iu forum antique.

Au milieu de toutes ces ruines, on a eu cependant l'incroyable wnne fortune de conserver et de pouvoir restaurer avec un soin f Irtmc un petit temple qui remonte à la belle époque de la ville, ^'411, par l'harmonie de ses proportions, est égal et peut-être

supérieur à la plupart des monuments de cette nature que les Romains ont laissés en si grand nombre sur le sol de leur immense empire; on ne saurait même en excepter Télégante Maison Carrée de Ntmes. On l'appelle aussi la « Maison Carrée ». Ce petit sacellum gréco-romain, de forme rectangulaire, occupait Textrémité orientale du forum viennois ; et il est à peu près certain que le monument était un de ces nombreux temples élevés spontanément ou par ordre, dans la plupart des provinces, en Thonneur du Génie par excellence, du Lare suprême du monde romain, du seul dieu véritablement reconnu et exaucé, — l'Empereur.

Nous avons eu l'occasion de parler plus haut de cette religion officielle de l'empire (i). L'obéissance à un seul avait donné le repos au monde fatigué par les discordes. On était las d'une liberté factieuse qui n'engendrait que désordre, anarchie et guerre civile. Les provinces surtout étaient heureuses d'être débarrassées de la domination violente et de l'insatiable avidité de leurs gouverneurs. Le peuple se considérait comme réellement délivré par César. Les grands eux-mêmes trouvaient honneur et profit dans leur empressement à le servir; et la reconnaissance publique, dépassant toute mesure, se précipita dans l'excès d'une adoration servile envers son bienfaiteur. César Auguste devint véritablement dieu. A sa mort, on fit échapper aux yeux de la foule un aigle du bûcher funéraire ; et un sénateur honoré de la préture affirma sous serment qu'il avait vu cet aigle emporter au ciel l'âme de César. Le Sénat décréta alors l'apothéose, un sanctuaire, des sacrifices, des jeux sacrés. Un collège spécial fut organisé et composé des personnages les plus considérables de Rome et de la veuve de l'empereur, héritière de sa divinité et de son nom d'Auguste, divus Augustus, diva Augusta,

Le plus grand nombre des villes de l'Empire, les unes sponta— nément comme Tarragone, les autres plus ou moins dociles et bien avisées, — Vienne fut peut-être du nombre, — suivirent

(i) Voir tome premier, deuxième partie, ch. iv, p. 394 et suiv. Cf. Tacite, Ann., I, i et suiv.; Suét., Aug., 52; Diox, LXXIII, 20; Ovide, Fast., 145.

£NNB, L'ALLOBROGIE ET LA PROVINCE VIENNOISE. 37

Un, élevèrent soit un autel, soit un temple, et instituèrent des prêtres spéciaux pour le culte de l'empereur déifié (i) . « Les AUobroges, ou plutôt les Viennois, comme ils s'appelaient déjà, redevables à Auguste de l'élévation de leur cité, du rang de colonie latine, qu'elle tenait de César, au rang supérieur de colonie de citoyens romains, ne restèrent très certainement pas en arrière du mouvement (2). » Le temple qu'ils élevèrent à Auguste et qui portait, comme tous ceux de même nature, le nom caractéristique ^Augusteum, est encore debout. Mutilé et converti en église pendant le moyen âge sous le vocable de Notre-Dame de la Vie, il a dû à cette transformation de ne pas disparaître complètement ; mais si cette affectation religieuse l'a sauvé de la ruine, elle lui a lût subir de nombreuses et irrémédiables altérations. Restauré depuis quelques années avec un soin parfait, il a repris aussi ictement que possible sa physionomie primitive, à l'exception Butefois d'une sorte de grand caisson écrasé en maçonnerie, lourd «massif, qu'on a cru devoir placer sur la rampe d'accès au promue ^ qui a la prétention de représenter un autel de sacrifices. L'esislence de cet autel est assez douteuse, et son moindre défaut «l d'encombrer l'escalier et de nuire à l'effet général de la btade.

U monument, dégagé et isolé de toutes parts, est un rectangle Jwienté régulièrement de l'Est à l'Ouest, de vingt-sept mètres de % sur quinze mètres de large et dix-sept mètres de hauteur JBsqu'au fatte, porté sur un stylobate de près de trois mètres, pré- ■rron. Six colonnes corinthiennes cannelées omenl la Bbçade. De chaque côté, cinq colonnes de même ordre isolent la

Ann.. I, 10 et 78; IV, 36.

I Du*, LVI, 46^ LVll, 24.

[ Cl K. AixuER, InscT. ont. de Viemu, 1, 13.

Il Qurlquei divergences existent entre les historiens et les nrchtologiies ■odunei 311 lujet de l'origine de la c^olonie. D'après Herzag {Call. Narbon., Kî'HOttjï), Vienne fut élevÉe au rang de colonie iatine par César et à celui de I *loDitde citoyens romains par Auguste. D'aprÈs M. Desjardins {Table de l'eu- I *»/■', f. 46, col. 3\. la colonie de Vienne aurait été fondée par les triumvirs "lunltfté, dis k principe, une colonie de citoyens romains, IAllker, Inacr.

cella. Le fond se termine par un mur plein orné de pilastres de la largeur d'un entre-colonnement. Par derrière est un grand mur lisse qui n'a d'autre décoration que les lignes fortement accusées des assises.

Une inscription en grandes lettres de bronze doré, d'un pied de hauteur, existait sur la frise de la façade. Ces lettres ont disparu depuis longtemps ; mais elles ont laissé quelques empreintes, et l'on voit encore des trous dans lesquels s'engageaient les tenons qui les fixaient à la pierre. Ces trous forment des groupes bizarres au premier aspect, mais dans lesquels on finit par distinguer assez nettement la forme de la lettre scellée ; et la lecture de l'épigraphe a pu être faite avec une probabilité qui approche de la certitude.

L'inscription occupe deux lignes :

DIVO AVGVSTO OPTIMO MAXIMO ET DIVAE AVGVSTAE

La première, sur la frise de la façade, — au divin Auguste, très bon et très grand, — témoigne de la dévotion de la cité de Vienne envers le prince auquel elle devait tous ses honneurs. La seconde, — à la divine Augusta, — un peu postérieure, était gravée sur la bande aplanie de l'architrave, et date seulement du commencement du règne de Claude. L'impératrice Livie, morte sous Tibère, venait d'être admise aux honneurs divins ; et les Viennois réunirent ainsi dans le même temple le culte du dieu César Auguste et celui de la déesse Augusta. La Maison Carrée de Vienne était officiellement le temple d'Auguste et Livie.

On voyait autrefois dans l'intérieur de YAugusteum les statues en marbre et de dimensions colossales de Jupiter, de l'empereur Auguste et de sa divine épouse ; et un peu en avant de la rampe qui montait au pronaos, se dressaient leurs autels où l'on faisait, à des jours marqués, des sacrifices en leur honneur (i). Ces sou— venirs de l'ancien culte impérial ont disparu; mais le musée de Vienne a conservé deux énormes fragments qui paraissent avoir

(i^l Delorme, Temple d'Auguste et de Livie, p. 37.

, L'ALLOBROGIE i

lu aux statues d'Auguste et de Livie. Le plus beau est 1 torse en inarbre de femme assise, vêtue d'une tunique richet pitssée, â'Mnpeplum et d'un manteau, et dont le mouvement et le caractère paraissent indiquer une impératrice plutôt qu'une déesse. Le second est une cuisse gauche en partie revêtue de la tc^e. Les deiix statues avaient, au moins, vingt pîcds de liau-

E Peut-être aussi voyait-on dans le temple de Vienne, comme BB plusieurs Augustca de l'empire (i), une reproduction du célèbre testament d'Auguste, dont la double inscription latine et grecque, retrouvée au temple d'Ancyre, a acquis dans le monde savant une si grande célébrité. La copie de ce testament, • politique de la vie de l'empereur, écrit par lui-même, et hv'après sa mort le Sénat fit graver magnifiquement sur deux donnes de bronze plantées devant son mausolée, ornait-elle les «urs extérieurs de la cellaf Était-il intégralement transcrit dans l'intérieur du temple? Quelques extraits seulement en étaient-ils gravés sur des panneaux de marbre ou de bronze plaqués contre les mure de l'édifice? Il serait difficile de le dire; mais il est permis de désirer que le rétablissement dans le temple d'Auguste et Livie de ces magnifiques textes, les plus curieux que nous ait laissés l'antiquité, complète la restauration du monument et ajoute il'intérêt qu'il présente aux amis de l'art et de l'archéologie.

Un très grand nombre de monuments existaient encore très certainement sur la rive gauche du Rbône, et il n'en reste plus îujourd'hui que des souvenirs ou d'informes débris. C'est, d'ail- «ura, avec une extrême réserve qu'on doit accepter les essais de

|ll E. VlWET, L'art et l'archfahgie. Le leslament d'AngusIe à Ancyre. P«i>, 1874,

*• AlLMER, Lesgeiles du Dieu Auguste d'apris [inscriptioH du Temple d'Anfyn, nw mlitulirtas et commentains extraits du Mooumenlum Ancyracum, ■WS-iBBj, dtM. Mommscn. Vienne, 1889.

restauration et les descriptions un peu fantaisistes qui ont été faits à plusieurs reprises avec plus de sentiment et d'amour-propre local que de critique. Panthéons, temples et autels de Jupiter, de Janus, de Mars et de la Victoire, de César et Pollux, de Pluton et de Proserpine, de Vénus, de Mercure, d'Apollon, de Diane, de Neptune, de Mithra, de Mères Augustes, etc. ; naumachie, port des galères, capitole, prétoire, etc., ont pu, ont dû même exister très certainement à Vienne ; mais il est à peu près impossible aujourd'hui d'en retrouver les traces et de leur assigner un emplacement.

Une exception doit être faite cependant à l'yard d'un grand ensemble de constructions situées sur la rive droite du Rhône, sur le territoire de Sainte-Colombe et de Saint- Romain en Gai. La facilité de traverser le fleuve avec un pont fixe à toute heure et en toute sécurité avait favorisé la création d'un faubourg qui paraît avoir été une sorte de ville de plaisance habitée par l'élite de la population. Les ruines nombreuses qu'on y rencontre un peu partout, — conduits souterrains, marbres précieux, mosaïques, débris de vases, de colonnes, de corniches, de chapiteaux, fragments de statues d'une grande proportion et d'un travail remarquable, — semblent indiquer que c'était de ce côté que se trouvaient les principales maisons de campagne de l'aristocratie viennoise, les habitations de luxe et probablement un palais d'été pour le gouverneur de la ville. L'un des groupes les mieux reconnus de ces ruines est désigné sous le nom de « Palais du Miroir », à cause sans doute de la beauté et de la profusion des marbres de prix qui le décoraient, et dont on a retrouvé de très nombreux fragments. Marbres de Paros, brèche violette, serpentine, vert antique, cipolin, couvrent le sol de leurs débris ; et si l'on ne peut être bien fixé sur la destination des édifices, on ne saurait mettre en doute que tout ce quartier de la rive droite ne fût, par opposition à la ville officielle, échelonnée sur les coteaux de la rive gauche, une sorte de riche annexe spécialement affectée à la villégiature patricienne.

Ce qui caractérise en effet l'ancienne capitale de l'Allobrogie,

c'était d'être, à Tinverse de Lyon cosmopolite et marchande, une ville essentiellement romaine, toute de luxe et de plaisir, extrêmement riche, où le commerce et les affaires paraissent n'avoir tenu qu'une place secondaire, où les arts au contraire étaient en pleine floraison, — ville, en un mot, splendide et d'un extérieur justifiant bien les désignations de pulchra et à! ornatissima que lui donnent le discours de Claude et les vers de Martial.

Notre intention n'est pas d'entrer ici dans le détail, ni même de faire une nomenclature de tous les débris de statues, de basreliefs, de motifs de sculpture, de mosaïques et d'objets d'art de toute sorte que le sol de Vienne et de sa banlieue, encore incomplètement fouillé, a remis au jour depuis ces dernières années. Cette étude a été faite dans des recueils spéciaux auxquels le lecteur pourra facilement avoir recours (i) .

Nous ne dirons quelques mots que des principaux, de ceux surtout qui, par la délicatesse du travail, le talent de la main-d'œuvre, le fini de l'exécution et le goût artistique, plaçaient Vienne au premier rang des villes de l'empire.

Et tout d'abord, les mosaïques y étaient répandues à profusion. De tous côtés on en trouve des débris remarquables. Sans parler des fragments ordinaires que le nombre des morceaux ou leur

11) Nicolas Chorier, Recherches sur les antiquités de la ville de Vienne, métropole des A Uobroges. Lyon , 1 658- 1 659 .

Et. Rey et E. Vietty, Monuments romains et gothiques de Vienne en France. Parb, 1831.

A. L. MiLLiN, Voyage dans les départements du midi de la France. Paris,

T. C. Delorme, Description du musée de Vienne. Vienne, 1841. Mémoires de la Société littéraire de Lyon, passim.

A. Allmer, Inscriptions antiqt^es de Vienne. Paris, 1875.

Congrès archéologique de France, XLVr session, 1879.

H. Bazin, Vienne antique, et plans de Vienne et Lyon gallo-romains d'après Us monuments antiques, les ruines et les comptes rendus de fouilles. {Bull, o^ck. du comité des travaux historiques et scientifiques, année 1891, n" 2.)

mutilation a empêché de restaurer, et que l'on retrouve un peu partout dans le sous-sol de la ville antique, il faut citer celle d'Orphée, découverte au Champ de Mars, et celle de Bacchus ivre, qui dénotent une entente très approfondie de Tart si délicat du mosaïste.

Le sol de Sainte-Colombe, en particulier, encore incomplètement exploré, est jonché de ruines ; et c'est là qu'a été trouvée en 1773 et qu'a malheureusement fait détruire l'auteur même de la découverte, désireux de se débarrasser de la visite des curieux, une des plus belles mosaïques historiées du premier siècle. Le dessin en a pu cependant être conservé. L'artiste avait représenté Achille reconnu à la cour de Lycomède. Le fils de Pelée, déguisé en femme, revêtu d'une longue tunique, est accompagné de Déidamie et de deux de ses suivantes; un bouclier est à ses pieds. Le calathus ou panier à ouvrage, qui indique les travaux auxquels il se livre dans le gynécée, est renversé. Au son de la trompe que tient Diomède, Achille saisit avec transport la lance qu'Ulysse avait placée parmi les présents destinés à la fille du roi. Déidamie, les bras élevés vers Ulysse, semble le supplier de ne pas dévoiler le secret d'Achille, tandis que les deux femmes s'enfuient et témoignent de l'effroi que leur cause son ardeur guerrière. Ulysse se réjouit du succès de sa ruse, et Agyrtès fait résonner les accents de la trompette pour exciter à un plus haut degré les transports du héros. Le tableau occupe le milieu de la mosaïque. Les compartiments qui l'entourent représentent à mi-corps Vertumne, Pomone, Némésis, Cérès et le dieu Pan. L'œuvre était réellement incomparable, et sa perte ne saurait être trop regrettée (i).

(i) A. Artaud, Histoire abrégée de la peinture en mosaïque, op. cit.

A. B. MiLLiN, Voyage dans les départements du midi de la France, tome II, ch. XXXVI.

Leblanc, Fouilles au palais du Miroir en 1836 et iSjy.

E. Rey et A. Chenavard, Rapport de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Lyon sur les antiquités découvertes à Sainte-Colombe. 27 juin 1837.

Congres archéologique de France. XLVI' session, 1879.

VIENNE, L'ALLOBROGIE ET l.A PROVINCE VIENNOISE. 43

De toutes les œuvres de l'art décoratif antique, les peintures raies sont incontestablement celles qui résistent le moins à tion destructive du temps lorsque par hasard tes hommes ont épargnées. II faut les conditions spéciales de l'ensevelissement de Pompéi et d'Herculanum , pour que leurs admirables fresques aient pu arriver jusqu'à nous avec la netteté de leur dessin et la fraîcheur de leur coloris. Il est probable que les palais et les riches maisons particulières de Vienne étaient, eux aussi, ornés de peintures murales; mais presque tout a ââparu. Une seule est restée à peu près intacte ; et ce gracieux imcn, conservé précieusement au musée de la viile, est encore in souvenir et un témoignage du luxe de certaines habitations de la cité antique.

La peinture est exécutée par le procédé même employé dans les \Tlles du Vésuve. C'est une fresque peinte avec des couleurs préparées à l'eau, sur un enduit à plusieurs couches de six à huit centimètres, ce qui lui permettait de rester frais pendant plusieurs jours. Les couleurs du fond ont été d'abord étendues à plat suivant la méthode antique, et c'est sur ce fond que les arabesques ont été peintes à leur tour. La fresque se composait de plu- Mcurs panneaux de trois mètres de largeur qui occupaient toute labauteur delà salle décorée. 11 L'heureux choix et l'harmonie des tons y sont remarquables. Les panneaux rectangulaires d'une teinte unie sont d'un vert pistache clair, et l'encadrement qui les environne, d'un rouge habilement assorti à ce vert. C'est sur un fond d'un noir intense que s'enlèvent en clair les arabesques qui gamisscnt le soubassement et les séparations des différents panneaux. Rien de plus élégant, de plus léger, de plus gracieux que tes arabesques et ces guirlandes de fleurs au milieu desquelles se louent des oiseaux, dont l'exécution montre à la fois une grande finesse et une extrême sûreté de main. La nature y est mer-

veilleusement imitée, et on ne saurait trouver de motif d'ornement plus exquis que ces pampres aux feuilles roussies par l'automne, chargés de raisins à la fois dorés et transparents, et ces branches de cerisier garnies de fruits mûrs qui courent sur le soubassement. Ces peintures de Vienne fournissent même un document digne d'attention pour l'histoire de l'horticulture antique, en montrant quelles magnifiques cerises comparables aux plus belles espèces de nos jardins, les Romains, dès le début de l'empire, savaient obtenir de l'arbre rapporté du Pont en Italie par Lucullus (i).

a Une figure d'un galbe élégant, très bien enlevée au bout du pinceau, surmonte chacun des faisceaux d'arabesques qui séparent les panneaux. Une de ces figures est intacte; c'est un bacchant nu, dansant, la nébride rejetée derrière les épaules, ayant deux vases de métal à terre près de ses pieds. L'autre, dont il ne reste plus que la partie inférieure, était une Victoire posée sur une sphère (2). »

Cette belle décoration murale n'était vraisemblablement pas la seule qui existât à Vienne. Oubliée par le temps et les hommes, elle est comme une révélation du luxe et du goût de la ville antique, réellement digne d'entrer en parallèle avec les décorations les plus élégantes et les plus pures d'Herculanum et de Pompéi et les Grotteschi des salles de la Maison Dorée de Néron enfouies sous les thermes de Titus ; et il y a lieu de penser qu'on doit la rapporter de même à la première moitié du premier siècle de l'empire, avant que la colonie de Vienne eût vu sa prospérité atteinte par la dévastation qu'elle subit lors du passage de Valens et de Vitellius.

(1) Athénée, II, 51.

Pline, Hist. nai., XV, 25, 30.

(2) Marius Boussigues, Peintures murales de Vienne. Gazette archéologique des Beaux-Arts.

pl-IESNE. L'ALLOBROGIE ET LA PROVINCE VIENNOISE. 43

Certains objets mobiliers d'une forme et d'une délicatesse de ivail toutes spéciales témoignent encore du développement tisttque, du goût et de la richesse de l'ancienne colonie vien- Deux en particulier méritent d'être cités : un vase en ■aident et un grand foyer portatif d'appartement, foculus, analogue au brasero italien du moyen âge (1),

L'un et l'autre n'appartiennent plus au musée de Vienne. Le

tase est même en Angleterre, dans une riche collection privée, il St en aident massif, très pur, a 16 centimètres de hauteur, Il centimètres de laideur, et présente une forme semî-sphérique m peu allongée par en bas. Il est muni d'une anse mobile en tor- Kule qui s'accroche à deux appendices faisant saillie sur le bord. I La hauteur jusqu'au sommet de l'anse est de 28 centimètres. Le iwids dépasse 1,500 grammes.

La panse présente une décoration ciselée en relief, d'une très Élégante composition. Quatre femmes assises sur des animaux y symbolisent les quatre saisons.

La première, le Printemps, est particulièrement jeune et belle, lecoqis nu, la chevelure ornée de fleurs. Elle est assise sur le dos e panthère et appuie son coude sur le cou de l'animal. Une I Jiîperie couvre à peine ses jambes ; et un voile léger, dont elle f fient les extrémités de chaque main, s'enlève au-dessus de sa I tète. Devant la panthère est une corbeille remplie de fleurs. Au- I dessus, un génie allé se balance dans l'air, tenant une draperie de I Ks deux mains. Un second génie porte un chevreau sur ses I fpules. Deux autres le suivent,

Laseconde saison, l'Été, est d'un âge un peu moins tendre que l «précédente, Couronnée d'épis, elle se présente de profil, assise

U) JtHttialde Viemtt, ig avril 1843,

IHLAUKlBlig, Objets ifart pfovenanl de t'iVnuf. (Coogris archéologique de

sur le dos d'un taureau accroupi. Le corps nu est encore ferme ; une draperie couvre une des jambes. Le vent agite un voile derrière la tête. De la main droite, la jeune femme s'appuie sur la croupe du taureau; de la gauche, elle tient une gerbe. Un génie, derrière l'animal, porte une faucille et un van.

L'Automne est une femme sensiblement plus mûre, un {>eu molle de formes, mais encore très savoureuse. Elle repose, ou plutôt s'étend mollement sur le dos d'une panthère. C'était Tanimal dédié à Bacchus. Les cheveux sont enguirlandés de pampre. Une draperie couvre ses jambes robustes et même une partie des bras. D'une main, elle tient un cep de vigne orné de feuilles et de fruits ; de l'autre, une corbeille appuyée sur un de ses genoux et de laquelle s'échappent des grappes de raisin. Trois génies ailés, vigoureux et même un peu replets comme elle, portent aussi des fruits et du raisin et lui font un joyeux cortège.

La quatrième saison, l'Hiver, est une femme qui s'en va. La tête, les épaules et les jambes sont couvertes d'un manteau ou plutôt d'un grand voile transparent, sous lequel on devine un corps un peu usé et des traits flétris. Elle s'appuie visiblement fatiguée sur un animal assez détérioré, mais qui paraît être un sanglier, aux soies rudes, aux grognements moroses. Le sanglier, dont les battues ont lieu en hiver, était ici très bien indiqué pour accompagner la vieille frileuse. Deux petits génies suivent tristement, l'un portant un bâton, l'autre deux oiseaux morts.

La bande inférieure du vase, plus étroite que la supérieure, représente les ondes de la mer, sur lesquelles voguent des chevaux et des lions marins portant chacun un génie sur leur croupe. Sur toutes les moulures du vase sont figurés des coquillages, des poissons, des rames, une ancre, en un mot, tous les attributs de la navigation.

L'orfèvrerie moderne n'a certainement produit rien de mieux étudié comme composition et de plus merveilleusement fouillé comme travail.

Quant dMfoculus ou brasero, le musée de Lyon a eu la bonne

:uoe de l'acquérir au préjudice de sa pauvre voisine. 11 a été exhumé en i839d'une maison de Vienne où un ouvrier était occupé à reprendre en sous-œuvre quelques fondations. C'est réellement ^uae pièce unique en France, et on n'en retrouve d'analogues, ^kais non de supérieures comme délicatesse de forme et fini de ^Htavail. que dans les musées italiens, à Rome, à Napies, à Pompéi. !la 82 centimètres de long sur 77 de large et 36 de haut. La forme, carrée à l'extérieur, était garnie à l'intérieur de briques cimentées, ^Be laissant au mîlieuqu'unfoyerarrondi, de sorte que les bouilloires ^beu valent être placées facilement sur les quatre angles autour du H^yer et pouvaient ainsi conserver l'eau à une douce chaleur. ^^^ garniture de briques à l'intérieur remplissait les vides que laissaient entre elles les dentelures des parois de bronze qui formaient l'ossature extérieure, brillante et à claire-voie. Cefoculus, assez semblable, comme on le voit, au brasero italien, était d'abord placé en plein air dans Vairium de la maison. Là, on allumait le bois ou le charbon dans le foyer ; et, lorsqu'il était réduit ii'État de braise et l'acide carbonique évaporé, les esclaves prenaient l'appareil par les manettes mobiles disposées sur les quatre faces et l'apportaient dans une des chambres intérieures où il procurait une chaleur modérée (1). Le style du yôcw/Ki viennois est de la meilleure époque. Douze mascarons l'ornent extérieurement. Quatre pieds griffés de lion le supportent et sont remar- <|uables par l'élégance et la correction du dessin. Comme tous les objets antiques trouvés à Vienne, il est d'une exécution et d'un 'tjle bien supérieurs à ce que l'on rencontre dans la plupart des villes romaines de la Gaule, de Lyon en particulier, et semble bien indiquer que Vienne était, dès les premiers siècles, à l'apogée ^ !î splendeur et de la fortune, et renfermait des ouvriers habiles ■Ims tous les genres et de riches connaisseurs qui savaient les apprécier,

1' E. C. Mahtix-Dausscgnv, Focnlits dchi fe Btiuï-Atts.)

■f de Ly,-u. [Gaz

Le plus magnifique ornement des grandes villes de Tantiquité était le nombre et la variété des statues. C'est par milliers qu'on les comptait à Rome. L'usage et la fantaisie d'élever des bustes et des statues soit de dieux, soit de personnages morts ou vivants, soit même d'animaux ou de simples allégories, n'avaient pour ainsi dire plus de limite au premier siècle. Dans les premières années de l'empire, chacun avait, du reste, la liberté, sans aucune restriction, de se faire représenter en public par la peinture, le bronze ou le marbre (i) ; et l'envahissement des monuments figurés ne tarda pas à devenir tel que l'empereur Claude fut obligé, un beau jour, d'en faire débarrasser les rues et les places de la ville de Rome, de faire transporter un très grand nombre de statues encombrantes à l'extérieur et de limiter, par des règlements, la faculté jusque-là laissée aux particuliers de donner cours à leur fastueuse vanité.

Vienne avait suivi l'exemple de la métropole. Bien que la plupart des œuvres d'art de l'antiquité y ait à peu près disparu après plus de quinze siècles d'incurie ou de destruction aveugle, on a retrouvé et classé plus de deux cents motifs de sculpture, statues, bustes, bas-reliefs, les uns affreusement mutilés, quelques autres, en très petit nombre, assez bien conservés, représentant des dieux, des génies, des empereurs, de hauts dignitaires, de riches particuliers, des animaux.

• Le groupe des Enfants se disputant une colombe, la Levrette couchée, une statue A'Hylas, un Apollon à l'arc, une belle Latone lavant ses enfants dans le Xanthe, un Endymton couché près de son chien, une Diane chasseresse, un gracieux médaillon ea mosaïque représentant \ Enlèvement de Ganymède, un torse de

(i) Dio Cass., LX, 25.

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jeune bomme, retrouvé à Sainte-Colombe, près du palais du Miroir, l'un des plus élégants modèles de la statuaire antique, sont des pièces de premier ordre qui feront toujours l'admiration des amis de l'art.

Tout le monde connaît aussi l'inimitable buste de faune qui se trouve au musée du Louvre, Ce marbre grec fut découvert à Vienne, en 1S20, dans les ruines d'une salle romaine, située sur le quai de la Gère, élégamment ornée de pilastres et de revêtements de marbre. La gaieté folâtre du suivant de Bacchus est exprimée avec tant de bonheur et de vérité qu'il semble difficile, pour ne pas dire impossible, d'atteindre à un plus haut degré de iwrfection. Le faune rit; et ce rire moqueur, quelque peu lascif, illumine réellement sa ligure en découvrant deux merveilleuses

■langées de dents. Les cheveux portent encore la trace de cette Bsnleur rouge caractéristique des idoles de Bacchus et de son ftoTtège. Le morceau est de maître, et on ne saurait lui comparer dans le même genre que le célèbre faune à la tache (fauno colla matchia) de Munich qui faisait autrefois partie de la collection Albam(i),

Deux têtes de femmes méritent encore d'être citées d'une nanièrc toute spéciale.

L'une est en bois dur; or, les œuvres antiques en bois sculpté sont, on le sait, d'une extrême rareté, et, ie plus souvent, d'un 1 et d'un modèle assez primitifs. Celle-ci, au contraire, Irtwmraent découverte à Vienne même, est d'une exécution très I fine. La physionomie est empreinte d'une beauté juvénile ferme BK gracieuse; et les cheveux, délicatement relevés à la modegrec- Bjue, sont retenus par un triple bandeau. Le bois noirci a pris PFjspect de l'ébène; il est poli, brillant et revêtu d'une sorte de ■ patine. La tête présente à l'intérieur un grand vide carré. Une I «iverture est ménagée dans le haut au milieu de la chevelure qui I Itime ainsi couvercle. Cette tête était vraisemblablement une

(1) FtOHNU, Arckiv %1

du Lauvrr, (Congr. arch. de Fra

I, XLVf !

sorte de cassette destinée à renfermer des objets de prix, des bijoux, des parfums , et devait appartenir à une personne riche et élégante (i).

L'autre tète de femme est en bronze et a été mise au jour, en novembre 1859, par la charrue d'un paysan, à Villette-Serpaize. Klle appartenait à une statue qu'on a jusqu'ici vainement cherchée près de Vienne. La tête seule, diadémée, de grandeur naturelle, a été découverte soigneusement encaissée entre quelques grandes briques romaines. Cette précaution semble indiquer le prix qu'on y attachait ; et il est probable que cet enfouissement a été fait lors de la destruction des monuments du paganisme sous Théodose. Le diadème porte une inscription rappelant que la statue était une offrande due à la généreuse piété du questeur Lilugius Laena pour Tornement d'un temple. La tête est magnifique , plaquée d'une forte lame d'argent dont on trouve encore quelques traces. Les yeux renfermaient des incrustations d'or, d'émail ou de pierres précieuses. La noblesse et la sérénité de la figure, une perfection de beauté qu'il n'est pas donné à la nature d'atteindre ot qui n'existe que dans le domaine de l'idéal, excluent l'hypothèse d'un portrait. Ce n'est pas une impératrice, encore moins une patricienne. C'est une déesse, et une déesse reine, vraisemblablement Junon. La chevelure abondante, séparée sur le devant du front, ondule sur chaque tempe en riches enroulements, s'épanouit sur le haut de la tête et forme un chignon admirablement relevé qui mot à nu une nuque adorable. Cette chevelure est maintenue par un diadème à échancrures semi-lunaires à treize pointes, bordé d'un filet en relief et orné de perles de bronze. C'est sur ce diadème qu'était gravée l'inscription LILVGIVS LAKNA ANEN, qui a donné lieu à quelques assauts d'érudition de la part des épigraphistes [2). Mais l'œuvre artistique en elle-

: Df L^-. î.ikKF. X.Tt SUT ufi: s.u^.^tu^r m hris àf ^r-fw^u^ rcm^in^ d^am- •X'rru ., '\\tvr.{ . C-cop". Arch. de France. XLVI' session. 1S70-

2 Le* c-e^tt-rs cjn: le> noms >v)nt menlionnês par les inscriptions antiqaes et \" îrr.r.e e: it :.. .: ".e r>.v- .-^'.'.obroce .tvant îo;:s \c titre de çujrsTi^r cv^ia Vu^r^ns-.un.. cz. est tù-: r.Ât'.ire'.iement conduit à penser ijue î* mot anen est

même est de la plus idéale perfection. Elle est bien de la grande époque de l'art, d'une facture essentiellement grecque, et mérite l'admiration de tous les amateurs du beau. C'est certainement l'un des objets les plus remarquables de la galerie des antiques du musée de Lyon, qui a eu la bonne fortune de l'acquérir.

Les deux marbres incontestablement les plus précieux que

Von a retirés du sous-sol gallo-romain de Vienne , et qui, très

certsdnement, figureraient à une place d'honneur dans les plus

célèbres galeries de Rome ou de Naples, sont deux torses de

femmes.

Le premier, de proportions colossales, n'est qu'un fragment (le statue assise, découverte en 1823 dans les fondations du palais archiépiscopal , et qui a été malheureusement très mutilé. La tête et le bras droit manquent ; le sein droit et l'avant-bras gauche sont brisés, les jambes coupées à mi-cuisse. Le torse est couvert du double chiton ionien à manches, noué autour des hanches par une ceinture. L'étofFe légère enveloppe le corps sans y être trop plaquée et le montre sans le toucher. Ce vêtement est traité avec une délicatesse et une grâce exquises ; et le plus léger mouvement, la moindre flexion sont accusés parles plis. La statue est évidemment de provenance grecque, et on reconnaît tout d'abord la texture grenue et pailletée du célèbre marbre pentélique qui nous a donné tant de chefs-d'œuvre. Mieux encore que la

le nom de Vienne mal écrit, et que l'artiste, auteur de la statue, fondue probablement en Italie ou en Grèce, aura pu défigurer ce nom qu'il ne connaissait <î»i imparfaitement. D'après M. Léon Rénier et M. Martin Daussigny, ce mot ^"^EN serait l'abréviation du mot aniensis, nom d'une des trente-cinq tribus romaines sous les empereurs et celui de la tribu à laquelle aurait appartenu le questeur Lilugius. Le mot aniensis aurait été oublié par le sculpteur et ajouté ^près coup par lui, en omettant d'allonger le dernier trait de la lettre n pour ^giirer la lettre i, et former le monogramme rJ, ce qui se pratiquait quelquefois.

Allmer, Inscr. ant. de Vienne, n" 180, et C. Martin Daussigny, Tête de Junon ''^««t, bronze du musée de Lyon. {Gaz. arch., 1876.)

matière, l'œuvre révèle un ciseau grec de la meilleure époque. C'est le même caractère de sereine simplicité, la même ampleur de formes, la même puissance de vie, la même expression de mouvement dans le calme , la même entente de la draperie que l'on admire dans les plus belles sculptures du Parthénon ou du temple de la Victoire Aptère. Il est difficile de dire, dans Tétat de mutilation où se trouve ce marbre précieux, dépourvu d'ailleurs de tout ornement et d'attributs caractéristiques, si on a devant les yeux la représentation d'une divinité ou d'une simple mortelle. La majesté et le développement des formes, l'ampleur de la poitrine et du bassin semblent indiquer une déesse, et une déesse mère, Héra ou Déméter, dont le culte était, comme on le sait, très répandu, et les images fort nombreuses à Athènes et à Eleusis. Il est probable qu'elle a été transportée directement de Grèce sur les bords du Rhône dès les premiers siècles de la période gallo-romaine. Mais on ne peut rien affirmer de précis à ce sujet (i).

Le second torse de femme est peut-être plus remarquable encore. Il est connu dans le monde des arts sous le nom de « Vénus accroupie de Vienne » ; mais c'est une désignation purement conventionnelle, car il n'est pas démontré que l'artiste ait voulu représenter la plus charmante déesse de l'ancien Olympe; et il est probable que l'on est tout simplement en présence du portrait de quelque belle hétaïre de l'époque, bien formée, très matérielle, et même d'une nature plantureuse jusqu'à l'excès.

La statue, en marbre de Paros, de provenance grecque, a été trouvée, il y a près d'un demi-siècle, dans les ruines du plus somptueux édifice du faubourg de Sain te -Colombe, dans ce (( palais du Miroir » qu'on ne fouille jamais en vain et qui semble avoir été un véritable musée.

La jeune femme est complètement nue , agenouillée , ou plutôt accroupie sur la jambe droite, un peu penchée en avant, le pied

(i) Henry Houssaye, Torse de femme du musée de Vienne, {Gom. arch.)

iche portant sur le sol. Elle a perdu les bras et la tète; mais le ement général indique quelle se courbait un peu sur elleet se voilait de ses bras et de ses mains , comme la Vénus Se Médicis, la Vénus du musée de Dresde et celle du Capitule. Une petite main d'enfant délicieusement potelée, avec des tossettes parfaitement rendues, s'enfonce dans la chair au-dessus des reins; et sur la cuisse droite on retrouve les points d'attaclic des doigts de lautre main. La belle Anadyomène était donc accompagnée d'une sorte d'Ëros enfant.

Peu de marbres ont donné lieu à de plus intéressantes discussions, ti C'est un des morceaux antiques les plus extraordinaires qu'on puisse voir. Jusqu'alors on avait pensé que les anciens avaient toujours subordonné l'imitation de la nature à un certain type idéal du beau absolu, ce qui les conduisait souvent à des rtsullats extraordinaires par o parti pris n, pour employer un terme d'atelier. Les Grecs n'ont jamais représenté les enfants ivec leurs membres grêles et leur grosse tête. Ils en ont fait de petits hommes bien proportionnés. Un peu moins scrupuleux que leurs maîtres, les Romains ont cependant toujours idéalisé leurs modèles ; et , même en figurant des monstres fantastiques , ils ne ïïsont pas écartés entièrement du beau. Leurs Centaures, par exemple, sont de beaux hommes entés sur de beaux chevaux. Sî parfois ils ont voulu exprimer la laideur, ils se sont attachés à la lendre terrible, évitant qu'elle fût dégoûtante. D'ailleurs, les . lares exemples du laid antique se réduisent à l'exagération de quelques traits de la face; et la face dans une figure nue n'a qu'une importance secondaire.

i La statue de Vienne est faite d'après un tout autre système; oiil est évident que l'artiste n'a reculé devant aucun des détails "W imitation complète et exacte. C'est un démenti éclatant à «règle générale, et qui prouve que, dans tous les temps, il s'est trouvé des hommes qui, à tort ou à raison, ont cherché un moyen ne succès dans le contre-pied des opinions reçues. Ce fait suffirait Seul pour attirer l'attention sur ce marbre. La beauté, la finesse ue l'esécution , ce Je ne sais quoi de grand qu'un habile statuaire

donne à tous ses ouvrages , le rend encore plus curieux et remarquable.

« Le modèle était une femme de vingt-cinq à vingt-huit ans, un peu grasse, avec des formes solides et charnues qui commençaient à perdre de leur élasticité. Par suite du mouvement du corps, les flancs donnent lieu à des plis de graisse; et le ventre, d'ailleurs fort gros, a aussi des plis, accidents malheureusement assez communs dans la nature , mais que la statuaire a toujours négligés.

« On ne saurait donner une meilleure idée de cette statue qu'en se figurant en marbre l'opulente sirène de Rubens , qui offre des perles à Marie de Médicis , dans le tableau du départ de cette princesse pour la France. Même excès d'embonpoint, mêmes formes vraies, mais triviales; et surtout même talent d*artiste. Le peintre a épuisé les trésors de sa riche palette sur un corps beau sans doute, mais très matériel ; le statuaire a fait respirer son marbre. On sent la peau et l'on s'étonne, quand on touche le marbre, qu'il ne cède pas sous les doigts, mollement, trop mollement, comme les muscles de son modèle (i). »

Ce magnifique marbre est bien, en effet, une œuvre étrange et peut-être unique pour l'époque. Les défauts du corps du modèle sont rendus avec une vérité, un réalisme, une sorte de complaisance qui rappellent nos écoles modernes. Reins volumineux et manquant un peu de fermeté, mollesse des chairs, plis sur le ventre, embonpoint assez développé, tout cela indique le portrait de quelque courtisane renommée plutôt que l'image d'une déesse. L'artiste s'est affranchi complètement de la tradition classique et de cette recherche idéale de la beauté sèche et nerveuse que les délicats admireront toujours dans lés beaux marbres de la grande époque de la sculpture grecque, mais qui, il faut en convenir, manquent un peu de personnalité et même de vérité. La pudeur sereine et la chasteté de la nudité absolue sont des conceptions nobles et séduisantes, mais au demeurant un peu

(i) Prosper Mérimée, Notes d'un vovage dans le midi de la France. Paris,

^s, Ces chairs à laCarpeaux, cette beauté grasse et sensuelle t vit de la vie même de l'humanité, indiquent peut-être une ivre de décadence, maïs révèlent aussi chez le statuaire une remarquable indépendance des règles un peu étroites de l'art antique, qui subordonnaient l'imitation de la nature à un type imaginaire et supérieur du beau absolu.

^L Quel est l'auteur de ce magnifique morceau de sculpture? Com- ^■iKnt et à quelle époque de !a période gallo-romaine a-t-il été "■transporté de Grèce ou plutôt d'Asie Mineure, où la mollesse des formes était assez appréciée, au confluent de la Gère et du , Rhône? Aucun indice, aucune inscription n'ont permis jusqu'à H|ffésent de résoudre ce double problème. Le mieux est de prendre ^Êft marbre pour ce qu'il est : un véritable chef-d'œuvre sans ^■4outc, mais surtout une composition intentionnellement réaliste 1 et qui semble dénoter, chez ses admirateurs ou ses acquéreurs du premier ou du second siècle, un vif sentiment de la beauté matérielle, un goût très raffiné et même quelque peu corrompu.

Vienne, en efïet, avec ses innombrables statues, ses monu- [■ Bitnts dont la décoration ne le cédait en rien aux plus riches de I l'Italie et de la Grèce, ses huit aqueducs qui prodiguaient l'eau à tous les étages de la ville et dans ses thermes, son riche faubourg peuplé de villas et de jardins, semble avoir été de très bonneheure une ville en quelque sorte privilégiée, heureuse de vivre, spécia- Itmcnt habitée par des colons riches et des gens de loisirs, et for- "wni un contraste saisissant avec sa puissante voisine, Lyon, à la fois cosmopolite, commerçante et par-dessus tout très adminislrative.

Martial, qui écrivait dans la seconde moitié du premier siècle, <^Mt-i-dire au moment de l'apogée de la colonie, se félicitait du

succès que ses vers obtenaient dans la « belle Vienne » auprès des femmes et de l'empressement qu'elles mettaient à les lire, au grand mécontentement de leurs maris (i). Pour qui connaît la désinvolture spéciale et la licence du poète latin, ce trait de mœurs est assez caractéristique. Les femmes qui faisaient leurs délices de la lecture de Martial devaient être d'assez bonne composition et différer sur bien des points essentiels, et en particulier pour la dignité et la tenue, de la classique femme romaine, gardienne chaste et fidèle du foyer.

Il semble même que cette légèreté de mœurs, ce goût de la vie de plaisirs, aient laissé quelques traces sur les inscriptions funéraires, et contrastent quelquefois avec ce caractère grave et religieux que les anciens apportaient toujours dans toutes les choses de la mort. Quelques lignes tronquées, gravées sur une pierre tombale, donnent souvent des indications plus exactes et plus sûres sur la vie réelle d'un peuple que les récits des historiens presque toujours faussés par le parti pris, la passion ou les embellissements littéraires.

Parmi les textes épigraphiques qu'on a pu sauver du morcellement désastreux qu'ont éprouvé tous les monuments antiques de Vienne, on en remarque trois qui rappellent une association de comédiens, un joueur de harpe et un pantomime.

L'inscription des comédiens est particulièrement intéressante, parce qu'elle rappelle le souvenir d'un des plus illustres personnages de la colonie, Valerius Asiaticus, que son immense fortune, son caractère énergique et ses services faillirent élever un moment à l'empire, mais que la jalousie et la rapacité de Messaline conduisirent à la mort. Les comédiens spéciaux du théâtre de Vienne, scœnici Asiaticiani, n'avaient pu mieux faire que de choisir pour patron leur illustre compatriote, l'un des hommes les plus riches

(i) Fertur habere nicos, si vera est fama, îibellos

In ter de li ci as pitlchra Vienna suos. Me lej^it omnis ibi senior, juven^é^^^ie, puerque. Et coram tetrico casta puella viro.

(Mart., 1. \\\,épigr. LXXXVIII.)

et les plus généreux de l'époque ; et c'est vraisemblablement à ses libéralités qu'était dû le tombeau de la corporation (i).

Le joueur de guitare était probablement un comédien de la même troupe. Il s'accompagnait lui-même, comme tous les chanteurs, avec sa cithare heptacorde ; et peut-être sa spécialité, son rang ou même sa fortune lui avaient-ils permis de se faire construire ou d'obtenir de la part de ses parents ou amis un tombeau spécial (2).

Les citharèdes jouissaient en effet dans l'antiquité d'une très grande vogue. Apollon, Amphion, Orphée, étaient les maîtres héroïques et classiques du genre ; et chez les Grecs, artistes avant tout, la condition de joueur de cithare était entourée de considération et même d'un certain prestige. A Rome, on était plus pratique, et la profession était moins considérée. Malgré l'engouement de l'empereur Néron, que sa manie de chanteur et de déclamateur avait conduit à jouer bien souvent des rôles aussi odieux que

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