III. — LE MOYEN AGE
^es châteaux et les villes fortifiées sur les deux rives du Rhône : Condrieu, Saint- Clair, le Péage de Roussillon, Payraud, Saint-Rambert, Saint-Roman, Saint- Vallier, Tournon , La Roche de Glun, Châteauneuf, Crussol, Soyons, Étoile, Beanchastel, Loriol, La Voulte, Cruas, Rochemaure, Le Teil, Viviers, Dontère, Bourg-Saint-Andéol, Pont-Saint-Esprit, Mornas, Mondragon, Le Fort Saint-Aodré et le Château des Papes.
întraTcsà la navigation du fleuve. — Guerres locales et religieuses. — Le drame de Mornas. — Influence civilisatrice des hommes d'Église. — Réaction contre iesabusdela féodalité. — L'œuvre protectrice des voyageurs. — L'ancien pontet l'hospice de Childebert à Lyon. — État des routes sous Charlemagne et ses successeurs. — Le collège des pontifes à Rome et les Frères pontifes au DOjen Âge. — Construction des ponts de Saint-Jacques sur l'Arno à Florence, de l'Èbre, du Douro, etc. — Caractère mi-religieux, mi-laïque, des associations de pontifes. — Les Frères pontifes en France. — Les ponts de la Dorance : Lourmarin, Mirabeau, Mallemort. — Les ponts du Rhône, de l'Isère, daRoabion. — Le pont Saint-Nicolas de Campagnac sur le Gardon.
•c pont Saint-Esprit. — La légende et l'histoire. — L'oratoire de Saint-Saturnin da port. — Opposition du prieur Jean de Thyange à la construction du pont.
— L'œuvre des églises, maisons, pont et hôpitaux de la ville du Saint-Esprit.
— Construction du pont. — Protection spéciale donnée par les papes et les rois. — Impôts créés pour la construction de l'ouvrage. — Transformation du pont. — Démolition de la chapelle construite sur la pile Saint-Nicolas. — élargissement. — Arche marinière.
-a largeur de la vallée du Rhône à Pont-Saint-Esprit. — Son importance stratépqueà l'époque gallo-romaine. — Transition du Nord au Midi. — Arrivée en Provence.
Cette vallée du Rhône, de Lyon à Vienne, à Valson, à Orange, 1 Arles, est réellement une grande voie romaine. On marche àchatjuepasdans l'histoire antique. La moindre tranchée ouverte, presque chaque coup de pioche donné dans ce sous-sol classique exhume des médailles, des ustensiles de la vie commune, des débris de poterie, des fragments de statues, des inscriptions mutilées, des nimes de constructions, presque tous de provenance romaine; et, de distance en distance, des monuments incomparables presque
intacts, comme la Maison-Carrée de Vienne, le théâtre et l'ai d'Orange, rappellent la majesté et l'opulence du grand peupi disparu. Mais, à vrai dire, la plupart de ces souvenirs du pass sont épars, en partie détruits, le plus souvent cachés. Seulî l'érudit, l'archéologue, l'artiste les connaissent et les rechercheni Le voyageur qui descend le cours du fleuve ne les aperçoit pas et ce qui frappe ses regards, ce sont des ruines plus modernes d'un autre caractère et d'un effet plus pittoresque. Le moyen âg et la Renaissance ont laissé, en effet, dans la vallée du Rhôn€ une empreinte profonde; et de Vienne à Avignon, sur les deu rives, c'est une succession presque ininterrompue de château démantelés.
Ces châteaux ont tous leur histoire ; et cette histoire est toi: jours à peu près la même, monotone et lamentable récit de vie lences, de coups de main hardis, de sièges meurtriers, de paysan pendus et de garnisons passées au fil de l'épée, de déprédation locales et surtout d'entraves permanentes apportées à la libr navigation du fleuve. Le caractère distinctif de l'époque féodal fut, en effet, de rétrécir tous les horizons, de multiplier les bai rières, d'empêcher tous les échanges, de s'opposer, en un mot, toute liberté de circulation. Le corps social était pour ainsi dir paralysé, la vie localisée, stagnante, par suite des difficultés c du danger du moindre déplacement. Le plus petit accident d terrain qui dominait une vallée était occupé par un château qi en défendait Tentrée. Presque toutes les collines qui bordaient! Rhône étaient fortifiées ; constructions fragiles pour la plupar qui n'ont pas duré plus de cinq siècles en moyenne sans s'e fondrer sur place, mais qui, à l'époque où elles ont été bâtie perchées sur des hauteurs d'un accès souvent difficile, pouvaiei résister sans peine à un coup de main hardi, à une insurrecti( locale et même à l'assaut de troupes disposant d'un matéri d'attaque assez rudimentaire. A chaque station du chemin de fc à chaque escale du bateau à vapeur, à chaque coude du fleuve, voyageur aperçoit une fortification nouvelle, d'un dessin différer C'est un véritable panorama de l'architecture militaire du moy
Bqui se déroule devant ses yeux. La vallée entière est pour si dire barrée de distance en distance par une série presque nue de murailles, de (ortins, de châteaux, de tours qui rent tout à fait impassible la libre circulation sur le fleuve et mettaient facilement mente à un très petit nombre d'hommes irrèler et de rançonner les plus gros convois.
r C'est d'abord Condrieu, presque immédiatement au-dessous de Vienne, dont une tour du douzième siècle est encore assez bien conservée et couronne majestueusement le coteau qui domine la 'ille; — Saint-Clair, qui n'est plus qu'un amas de ruines; — le diiieau du Péage de Roussillon, oij Charles IX rendit, en 1564, Il laineuse ordonnance en vertu de laquelle l'année civile qui fommençait alors à Pâques devait commencer à l'avenir le i" janvier ([} ; — Payraud, restauré dans le goût moderne et tristement célèbre dans l'histoire des guerres civiles du Vivarais; — Saint- Rambert d'.Mbon, qui commande la fertile vallée qu'on appelait la tallée d'Or, vallis A urea, la Valloire, et dont le vieux château Icodal démantelé ne présente qu'un amoncellement de débris; — Saint-Roman, près d'Andancette, où se dresse un grand donjon carré, seul reste du château d'où sont sortis les dauphins du Viennois, vaste forteresse qui occupait toute une partie du plateau ; — Saint-Vallier, ancien domaine des comtes de Valentînois fie la maison de Poitiers, dont on voit encore le château gothique ttinqné de tours à demi ruinées , vieille demeure de la célèbre I Diane, rivale victorieuse de la duchesse d'Etampes, qui régna ialité pendant quelques années en France sous le nom de son 1! amant; — la haute tour d'Arras, près de Serves, dernier le d'un respectable manoir disparu; ■ — le château de Tournon, t tours rondes et crénelées presque intactes, qui domine I.t
ville et dont les immenses salles plus ou moins restaurées serven aujourd'hui d'hôtel de ville, de tribunal et de prison; — la Roch de Glun, sur un banc de rochers qui s'avance en éperon dans I Rhône, rasée par Louis IX avant son départ pour la Terre Saint( et dont quelques assises seulement émergent encore au-dessu des basses eaux ; — Châteaubourg, sur la rive droite du fleuv( antique fqrteresse aux murs crénelés, et dont il reste encore deu vieilles tours inégales, Tune ronde, le donjon, l'autre carrée, ! tour du Midi, dominant toutes deux le Rhône et la vallée i l'Isère qui leur fait face; — puis, les ruines grandioses de Crusse les <( Cornes de Crussol » , comme on les appelle encore vulga rement à cause des deux donjons ébréchés qui se dresseï fièrement au faîte de la montagne, véritable citadelle qui su montait au moyen âge tout un village aujourd'hui disparu, entou] lui-même de remparts et de tours dont l'énorme masse croulan' couvre de ses débris tout le versant qui regarde le Rhône ; — ph loin, la Tour Maudite de Soyons, débris du vieux château fo d'Yons; —^ Étoile et le château de Papillon, qui appartenai comme celui de Saint- Vallier, à la toute-puissante favorite ( François I", désignée alors dans le pays sous le nom de la « dar d'Étoile » ; — les ruines du château de Beauchastel, près Charmes; — Livron et Loriol, deux petites villes huguenot qui commandaient l'entrée de la vallée de la Drôme, et dont 1 lambeaux de murailles portent les traces des nombreux siè^ qu'elles ont soutenus pendant les guerres de religion ; — en fa( sur la rive droite, le château plus moderne de Lavoulte, obscu par les fumées de l'insdustrie moderne, ancien domaine c familles de Ventadour et de Soubise, élégante construction de Renaissance, qui fut un moment le quartier général de Louis X et de Richelieu avant le siège de Privas; — Cruas, l'un c types les plus complets de la féodalité monastique, avec s abbaye fortifiée, son donjon superbe, son bourg enfermé d* une triple enceinte de murailles, flanqué de tours carrées, presc toutes encore debout, et son église romane byzantine, l'une < merveilles de l'architecture religieuse du douzième siècle dans
itilde la France ; — Rochemaure, ia vilie noire, aux rues étroites, ■tortueuses, gravissant en pente raide l'âpre montagne, pavées de pos blocs de basalte, bordées de maisons massives aux portes jottitjues, hautes de plusieurs étages ^uî surplombent et laissent ■ IpMne entrevoir à la hauteur des toitures une étroite bande de ciel bleu, entourée d'une ligne continue de murailles et de tours, «oumnnëe enfin par un formidable donjon qui se dresse à plus de deux cents mètres au-dessus du fleuve sur une masse volcanique gigantesque, nue, sauvée, taillée à pic de tous côtés ; — le Teil, au pied de falaises calcaires surmontées par les ruines d'un vieux diâleau qui semble faire partie de la montagne, enveloppé eommc elle d'un nuage de poussière blanche et de vapeurs qui l'échappent à flots de la plus vaste usine de fabrication de chaux Ijrdraulique de !a région méditerranéenne; — Viviers, sur sa laise boisée surplombant le Rhàne, magnifique piédestal d'une acieuse église, aux clochetons gothiques, reste d'une puissante lie épiscopale fortifiée qui entretenait jadis une armée de quinze i hommes, battait monnaie, comptait des rois parmi ses Vassâux, refusait l'obéissance au roi de France, ne reconnaissait ;qutle Pape et l'empereur d'Allemagne, et dont le siège épiscopal lité occupé par cent trente évêques, parmi lesquels deux papes et treize cardinaux ; — l'étroit défilé de Châteauneuf à Donzère, resserré entre deux lignes de rochers presque à pic, fortifié sur pEsque toute sa longueur, et qui était autrefois une des « cluses » B Rhône les plus dangereuses à franchir et les plus faciles à iHendre ; — Donzère et sa ceinture de remparts encore debout, SUgés depuis la berge du fleuve jusqu'au sommet de la colline, terminés au sommet par une tour qui commandait à la fois la plïine et le Rhône; — Bourg-Saint-Andéol, qui a conservé les teles presque intacts de ses anciens remparts; — Pont-Saint- Bpril, l'ancien Saînt-Saturnin du Port, l'un des centres les a populeux des pêcheurs du Rhône, dont la citadelle, après hoir joué un rôle considérable pendant les guerres de religion, ■ *té complètement remaniée pour les casernements de nos froupcB modernes ; — Momas et Mondragon, tous deux perchés
aa sommet de petites odlioes de di£iies vwts, et dof^ les vieux d^ teauz construits dans des prtqxvtbos gigantesques àéampeai sur le del la nlhouette fantastique de leun mines graa&aesCt menaçantes; — à rhuison enfin, le gtx>upe iDcompinble d'Ait gnon, de son ctièbre rocher des Doma et de ses renpaits émetgéant de l'tle verdojrante de la Barthelasse, précédé an fort Saint- André, de la Chartreuse fortifiée de VilleneuTc, de la Tour de Philq>pe le Bel, et courrané par la masse poissante du chtte— des Papes, k la fois palais, citadelle, ^lise, foison, l'un des monuments les plus vastes, les plus étranges, ks plus fena»dables que le moyen âge féodal et rdigieux ait laissés sw le mI de toute l'Europe.
D'après cette énumération, on conçoit sans peine que liK moindre embarcation qui nav^uait sur le lUtâoe, le iiiiiiiiilM i convoi qui circulait sur les routes de terre en suivant les berger du fleuve, était absolument à la merci des hommes d'armes embusqués sur les hauteurs; et comme le respect de la vie et dii bien d'autrui était le moindre souci de l'époque, pèlerins, voya^ geurs et marchands étaient inévitablement rançonnés, volés, presque toujours violentés, souvent mis à mort sans pouvoir opposer une résistance bien sérieuse. Le vol à main armée était, en effet, la principale occupation des hauts seigneurs du moyen âge, on peut même dire leur première ressource. La terre et tout ce qui vivait dessus leur appartenaient. Les paysans étaient pour eux de véritables bétes de somme, un butin , une proie qu'ils entendaient garder et exploiter. Aucune idée morale, aucune autorité supérieure, ne mettaient un frein à leur convoitise, à leurs instincts de licence et de domination. Ils donnaient, presque toujours, sans crainte de répression, l'exemple de tous les crimes et de tous les vices. Leur politique courante était le guet-apens; leur diplomatie, la trahison; leurs finances,
l'ciLaction; leur justice, l'arbitraire; leurs mœurs privées, la violenccetleconcubinat. Maîtres absolus dans leurs petits domaines, h ne reconnaissaient pas ou ne reconnaissaient que nomina- Icmenl l'autorité royale; et ce fut par un acte de vigueur Kirême et de haute justice, unique peut-être et sans précédent, ijue Louis IX, descendant le Rhône avant de s'embarquer pour la septième croisade, fit raser le manoir delà Roche de Glun (i). Pour qu'un châtiment aussi exceptionnel lui fût infligé, il fallait certainement que le b sire du Chastel » qui, au dire de Joinville, idesroboit les pèlerins et les marchans h, eût réellement dépassé la mesure des exactions alors en usage.
A ce brigandage continu qui s'exerçait à peu près impunément iux dépens de tous les voyageurs, il fallait ajouter l'état de guerre permanent dans lequel les seigneurs vivaient les uns envers les Wlres, situation aggravée encore à partir du seizième siècle par les haines terribles qui furent les conséquences de l'introduction delà Réforme dans le midi de la France. La vallée du Rhâne, qui lïiitété, sous l'empire romain, la grande route de la paix et de la civilisation , fut pendant près de quatre siècles une voie maudite dont toutes les étapes ont été marquées par des événements tragiques. Pas un de ces châteaux, plantés sur les falaises des deux nves comme une menace perpétuelle, n'a échappé à toutes les violences des guerres religieuses. Qu'il suffise de rappeler ici somoairement les scènes dont l'un de ces manoirs féodaux a été le thjitre.
Un peu au-dessus d'Orange, sur la rive gauche du Rhône, se 'trouve le joli petit village de Mornas, entouré de bois d'oliviers, à une colline surmontée de ruines. En 1565, au plus fort ^guerres de religion, les catholiques s'étaient introduits dans V bourg, avaient escaladé la montagne, enlevé le château par ïuciirise et naturellement passé au fil de l'épée toute la garnison.
lii A Lyon entrâmes en Rone pour alcr à «reofimej un chastel que l'on appelle Rocht î"" WHieRogiers, li Sires du chastel, est •*> (naitlijns.
le Blani- ; et dedans le Rone n, que li roys avait fait abatre z de desrober les pèlerins et
l( Louis, 124, td, F. Didot.)
Comme c'était un peu avant la Fête-Dieu, quelques-uns des vainqueurs, plus fanatiques que les autres, tendirent le devant de leur maison avec la peau des cadavres protestants. Le baron des Adrets fut promptement mis au courant de cet exploit. Moins sans doute pour venger la mort de ses coreligionnaires auxquels il tenait assez peu, que pour détruire une forteresse qui commandait si bien la vallée du Rhône, il envoya un de ses lieutenants, Dupuy-Montbrun, faire le siège de Mornas. Ancien catholique zélé, Montbrun était devenu, sous l'influence de Théodore de Bèze, un huguenot non moins ardent ; et il devait même un jour succéder au baron des Adrets dans le commandement de l'armée protestante, lorsque celui-ci se fit catholique à son tour; car à ces époques troublées, où le sens moral manquait presque absolument chez les grands de la terre, un changement de religion n'était le plus souvent qu'un jeu, un prétexte à enrôlement dans une bande armée, une simple question de partisan. Montbrun, après trois jours de siège, reprit Mornas ; et la garnison se trouvaàson touràla merci des protestants. Le lendemain, des Adrets arrivait. Le château de Mornas présentait, pour une exécution sommaire, des conditions tout à fait favorables : une muraille de trente pieds élevée sur ur rocher à pic de près de deux cents. Les vaincus furent amenés par escouades sur la plate-forme qui dominait le précipice et forcé? jusqu'au dernier de se précipiter dans le vide.
Le drame de Mornas n'est pour ainsi dire qu'un type. Des évé nements du même ordre se sont très certainement passés ave plus ou moins de variantes sur presque tous les points de la vallé du Rhône pendant toute la période du moyen âge; et l'histoire d cette triste époque n'aurait été qu'un long et lamentable deui! la honte de la civilisation et le déshonneur de l'esprit humair sans le secours — on peut même dire le salut providentiel — qu la société, menacée d'un retour à la barbarie, trouva dans le hommes d'Kglise et dans leurs puissantes institutions.
Notre intention ne saurait être de parler ici avec quelques détails de Taction civilisatrice de ces grandes associations monacales qui ont couvert tout l'Occident, y ont brillé d'un si vif éclat et jeté de si fécondes semences pendant sept, huit, dix, quelquefois même quatorze siècles, c'est-à-dire aussi longtemps que la royauté française et deux fois autant ce qu'a duré la république romaine. Leur histoire, d'ailleurs, a été écrite de notre temps même avec un talent qu'on n'égalera pas (i). Mais tout en laissant de côté l'influence prépondérante qui leur est due dans la transformation du monde païen en société chrétienne, on ne sera Jamais assez reconnaissant des services de tout ordre qu'elles ont rendus à la science ; — on ne dira jamais assez combien la vie de ces générations successives de moines et de religieux était merveilleusement appropriée à l'étude, à la culture ardente, active, assidue des lettres; — quels trésors d'érudition ils ont conservés, amassés, augmentés, avec cet esprit de suite et cette force puissante que donnent l'abnégation, le renoncement aux biens de la terre et la pratique séculaire du travail impersonnel. On ne louera jamais trop la touchante modestie de ces hommes de paix, vivant au milieu de guerres continuelles, leurs recherches infatigables, leur pénétration presque surnaturelle et cet amour de la vérité, ce culte désintéressé de la science en dehors de toute satisfaction d'amour-propre et de tout avantage matériel. Malgré les ressources de nos écoles et les perfectionnements de nos sociétés modernes, on se prend quelquefois à regretter les trésors sans nombre et les garanties précieuses qu'offraient ces grands foyers littéraires aux œuvres les plus élevées de la littérature, de l'histoire et de l'érudition, et à déplorer la perte de cette paisible transmission, pendant plusieurs siècles, d'un héritage moral et
(ij MoNTALEMBERT, Les moitiés d' Occident . Paris, 1860.
intellectuel qui permettait d'entreprendre et de mener à bonne fin les œuvres les plus longues et les plus ingrates. On ne saurait donc trop admirer ces vastes établissements qui furent en même temps des temples et des lieux de retraite, des écoles, des archives, des bibliothèques, des ateliers, des pénitenciers, des hôpitaux, — à la fois maisons de travail et sanctuaires de prière, hôtelleries véritablement chrétiennes ouvertes à tous, vivant et prospérant dans le calme et dans la règle au milieu d'une société brutale, ignorante, bouleversée par toutes les violences et souillée par tous les excès (i) .
Nous ne rappellerons ici de ces grandes associations qu'un des bienfaits matériels qui intéressent particulièrement la vallée du Rhône : c'est l'assistance donnée aux voyageurs qui naviguaient sur le fleuve ou qui suivaient ses rives, et les constructions monumentales utilisées encore aujourd'hui, et qui furent édifiées pour assurer d'un bord à l'autre un passage qui présentait alors les plus graves dangers.
La féodalité, en morcelant la terre noble en de petits groupes indépendants et toujours hostiles, avait isolé les hommes et les avait armés les uns contre les autres. Le rôle de l'Église au moyen âge fut au contraire tout de rapprochement et d'apaisement.
L'œuvre protectrice des voyageurs date en réalité des premiers siècles de notre ère. En Orient et même en Occident, marchands et pèlerins, quelles que fussent leur nationalité et leurs croyances, trouvèrent de très bonne heure des asiles hospitaliers, asseî rares à la vérité, où on leur assurait un abri, des secours, deS guides pour continuer leur route (2) . Le plus ancien que l'ot^ signale sur notre terre chrétienne de France est l'hospice de Lyot*que le roi Childebert, fils de Clovis, avait fait construire versl^
(i) Voir MoNTALEMBERT, Les moines d'Occident. Introd., op. cit.
(2) De Champagny, La charité chrétienne datis les premiers siècles de VÉgli^f^
idu sixième siècle, à la sortie de la ville, sur la berge même du Les pieux laïques qui desservaient cette fondation vraiment BÉtablirent à côté de l'hospice, sur le fleuve, un pont enchariqui reliait directement Lyon à la route de Vienne. Ce pont, ible forêt de pilotis assez mal alignés, presque tous branlants, que instant alTouillés par les eaux, était l'objet de réparations Santés. Après un nombre considérable d'avaries, d'affaisse- B et de ruptures partielles, il était arrivé au dernier degré te et de fatigue, et il s'écroula définitivement et presque en tè sous le poids des équipages des croisés conduits par Phi- ■Auguste et Richard Cœur de lion, en l'année 1 190. Ce fut be du pont de la GuilJotière, dont la construction, les transfor- U18 et les remaniements successifs, après une série d'insuccès itâtonnements, durèrent encore plusieurs siècles (i). te l'établissement, le bon entretien, la police des grandes [publiques, la liberté et la sécurité de la circulation, et sur- U construction des ouvrages d'art sur les fleuves et les les, ne peuvent être assurés que par un pouvoir fort, réglé, Idant une organisation administrative et financière en rap- »vcc les besoins de l'époque et l'importance de la tâche à
|rts vingt-cinq ans de campagnes glorieuses, Charlemagne put bien la nécessité d'organiser sa conquête ; et il rétablit ce but les anciennes voies de l'empire romain dont les massitadatîons étaient encore apparentes presque partout, malgré liècles d'abandon, de guerres et d'invasions barbares. Le apitulaire, qui date de 793, accuse très nettement le à des travaux pacifiques et prescrit le rétablissement des des ponts et des chaussées sur toute l'étendue de l'emj). Un autre décrète la création de trois grandes routes de
r.CouiHU, AtUiguifemprof. et sacr. de la ville de Lyon. Lyon, 170:.
Biit. tilltr. de la vUU de Lyen. Lyon. 172S.
793' V <i* restaurai ianc rcclesia vel ponlis facicnda. aul strata ret- •ntratiter faciant hemines secundum antiguam cimaucludiium, et (mk tmutiHas, nre pro kac te uUa oecasio perveHiat.
(Capitutaire de mai 71)3.)
poste traversant toute la Gaule, l'Italie, l'Espagne et la Germanie, très viatorias stationes, primant propter Italiam a se devic' tanij altérant propter Germaniam sub jugum missam, tertiam propter Hispaniam, Malgré leur résistance et quelquefois leurs tentatives de révolte propter durtttem operum, les soldats francs étaient employés, comme autrefois les légions romaines, aux grands travaux d'utilité publique. Les dépenses étaient couvertes soit par des redevances imposées indistinctement à tous, à l'homme d'armes comme à l'homme d'Eglise, au paysan comme à l'ouvrier, soit par des prestations en nature et une main-d'œuvre rigoureusement exigée.
Les premiers successeurs de Charlemagne le suivirent dans cette voie civilisatrice (i); mais les usurpations et le désordre ne
(i) Anno 819. — Ut pontes ptiblici qui per bannum fieri solebant, annopr»sente in omni loco restaurent ur.
Si guis ad pontem pubiicum bannitus fueritet ibi non venerit, in fredoém^ nico solides quatuor componere faciet.
Anno eodem. — Volumus ut missi nostri, per sing-ulas civitates una cum episcopo et comité, missos vel homines nostros ibidem commanantcs eïigant, }«•• rum cura sit pontes per diversa loca emendare, et eos qui illos emendare debentex nostra j ussione admonere ut unusquisque juxta suam possibilitatem et quantiior tem eos emendare studeat.
Anno 823. — Ut ubi pontes antiquitus fuerunt, et in his iocis ubi icmpore genitoris nostri, ipso j ubcnte, diversa rum nécessitât um causa facii sunt, omnino absque ulla dilatione ab his qui eos tune fecerunt restituantur et renoventur tii ut ad missam sancti Andrece restaurati fiant, nisi forte aut ipsa operis magnt' tudo, aut aquarum jw quolibet inundatio hoc prohibeat ; aliter vcro nullus quali' bet occasionc hoc nejj^ligcre aut differre prœsumat, quin ad prcrdictum iempus completum fiât, et missi nostri, quorum mentioncm superius frcimus, volumus ut renuntient in quibus Iocis yiostra jussio impleta, in quibus neglectaest au* aliqua impossibilitate, vel certa ratione dilata.
Anno 829. — De pontihus puhlicis desiructis, placuit nobis ut hi qui jussionf^ nostram in reparandis pontibus contempserunt volumus ac juhemus ut omnis homines nostri in nostram veniant présent iam rationem reddere cur nostram j^ sionem ausi sunt contemnere. Comitem autem reddant rationem de eorum pagi*" sibuscur eos aut non consirinxerunt ut hoc facerent, aut nobis nuntiare neglesf' runt ; similiter et de injusiis ieloneis, ubicumque accipiuntur, sciant se exindf nobis rationem rcddituros.
Anno 8jo. — De duodecifn pontibus super Sequanam restaurandis, volumus t*^ hi payeuses qui hos facere dcbent a missis nostris admoneantur ut eos ceieritf^ restaurent, et ut eorum vanœ contentioni non consentiant, quando dicunt se n(7^ aliubi eosdcm pontes debere facere nisi ubi antiquitus fuerant, sed ibi ubi nuf^ necesse est eosde m po n tes fa ce re j u bea ntur .
Irent pas à affaiblir le pouvoir souverain. A la fin du dixième t, à la mort de Louis le Fainéant, la royauté avait perdu eu « toute son autorité. La Couronne était privée de l'attribut isessentielde tout gouvernement, la disposition d'un revenu régulier et assuré. Ses ressources étalent réduites au îque produit de ses domaines propres et de quelques redes dont elle pouvait à grand'peine conserver la jouissance et «ception directe (i). La voirie publique fut alors compléteit négligée. Les routes, infestées par le brigandage, devinrent tquc impraticables aux marchands et aux voy^eurs. La trasée des fleuves et des rivières surtout était un obstacle insurllable, quelquefois absolu ; et la sécurité de la circulation, qui une des conditions indispensables de la vie chez les peuples lises, aurait complètement disparu si, sur diverses parties du ritoire, des associations individuelles, inspirées par un admicsprit de charité, ne s'étaient librement constituées pour ler un soulagement à tant de misères et remédier à de si ITes périls. L'amélioration de la viabilité fut, pour ces confréries itablement chrétiennes dans le sens le plus élevé du mot, une ivre pie ». Bâtir des églises et des hospices le long des routes, dévouer au service des pauvres, des malades et des voyageurs, issistcr et les défendre, leur donner tous les secours matériels, lides, vivres, vêtements, escortes pour continuer leur route, Rndre les chemins praticables, construire surtout des ponts sur
854. — Df fientitus rtsiaurandis, vidtlictt ut lecvndaia capilHlaria avi I mi nbi aHtifuilHi fueruHl, reficiantur ab kis çhÎ kanarei illos tentnl, u ante pentes facli vel restaurât! faerunl. ttmtAus vtfo vel rtliquis kis similibus operibns qtia per aniegiiam cenSHtluralniattiH hamimt tt ptr justiciam cum rtliquo populo facere debent, hoc at ncUsi» nctarti toi inlerpelUnl, et eU sacundum ijuod pvssibile 'f*rtî« depHtetur tl prr alium ixaclorem tccUaiastici hnmines ad opéra «on ii veto opus luum cottstHula die adimptelum non habueriKl, liceat fn pana poitposili operis, eos pignorare jusla eslimalionem vel qualitatem ftli opetit qiioitsqite perficiatur cornes autem si negUxerit, a rege vel a
it diverses ordonnances de Louis le Débonnaire et de Charles le
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les rivières et des maisons de refuge sur leurs berges, telle fut l'œuvre méritoire à laquelle elles se consacrèrent pendant plusieurs siècles et qui leur a valu dans l'histoire la désignation de « Frères Pontifes, Frères des Ponts ».
Le nom de Pontifes {Pontifices, de pontem facere , constructeurs de ponts) fut donné sous les premiers rois de Rome aux membres du Collège des prêtres, Collegium pontificum^ qui construisirent le pont Sublicius , et restèrent chargés de l'entretien de tous les autres ponts en charpente établis sur le Tibre, pour mettre en communication les temples construits sur les deux rives (i) ; et, de même que l'organisation de nos routes modernes a été calquée sur celle des grands chemins de l'empire romain, c'est bien dans l'institution du Collège des Pontifes qu'il faut rechercher la source de toutes les confréries religieuses du moyen âge spécialement affectées à la construction et à l'entretien des ponts, dont les statuts se sont sans doute beaucoup modifiés avec les changements de mœurs et de religion , mais qui ont cependant conservé, à travers les siècles, le même but et des moyens d'action analogues (2) .
La formation de ces confréries apparaît un peu partout en Eurof>e dès la fin du dixième siècle.
Vers le milieu du siècle suivant, dans la capitale de la Toscane, douze nobles florentins , renonçant à leurs richesses et à l'éclat de leur rang, se vouèrent, pour l'amour de Dieu, au service des voyageurs. Sous la direction d'un simple gardien de bestiaux que l'Eglise vénère sous le nom de saint Allucio, ils établirent un hospice et un grand pont sur l'Arno, au pied de la colline q^'
(i) MOMMSEN, Rom. Gesch., I. p. 115.
BorcHÉ-LECLERCy, Lis pontifes de l'ancienne Rome, étude historique sur ^ institutions religieuses de Rome, I. n. Paris. 1871.
(21 Cf. M. Grégoire, Recherches historiques sur les congrégations hospitalier' des Frères pontifes ou constructeurs de ponts. Paris, 18 18.
jonne aujourd'hui la gracieuse église de San-Miniato, entre les fins de Lucques et de Florence. La corporation prit le nom de rt-Jacques du Haut-Pas, de alto passu, à cause de l'élévation lieu où elle s'était établie. Elle ne tarda pas à être canonîque- It érigée en ordre de chevalerie , sous la règle de Saintgustin, et comprenait trois classes de religieux : les prêtres, Chevaliers et les convers (i).
Juelques années plus tard, dans le Nord de l'Espagne, Domi- K de Calzada et son disciple Jean d'Ortego construisirent, à lÉte de missionnaires spéciaux, des ponts sur l'Êbre et sur irs rivières, et organisèrent des confréries pour la conservac ces ouvrages, l'administration des hospices et l'entretien imaisons de secours bâties aux abords. L'œuvre était partîcuancnt vouée au service des marchands et des pèlerins qui se laient à Saint-Jacques de Compostelle {2). Il Portugal, le Dominicain Gonzalve d'Amaranthe assurait à D^me époque, par des moyens analogues et aux mêmes pieuses entions, le pa^^sage de la rivière du Tamaga, l'un des princi- II affluents du Douro (3) .
Pendant toute la durée du onzième et du douzième siècle, on e des associations à peu près identiques dans le Nord et trident de l'Europe, en Ecosse, en Allemagne, en Suède, en ivège, en Pologne (4), formées, comme celles d'Italie et iBpagne, de volontaires, animées par le même esprit de charité, Wuécs au service des voyageurs, affectées spécialement à ce ffi appelait a l'œuvre des ponts » , véritable œuvre pie regardée le méritoire aux yeux de Dieu , et dont le budget était ali-
Iamï, Stuulti Ectletia FUrenlina Afunum t. Canikw. Hùt. dt saint Bénfael bfrger , Carpcnlras, 1854.
ItH-RoUBE, Lti csnstrucleiirs de ponts au moyen âge, rfcils Ugendaires içKfi, Paris, 1875.
HuTni, Vtt chapilti de tkistoire des ponts et chaussées en France i les Frires [Tu. Puis, 1877.
V^VmUKHs>.. HUl. univ. de l-Église cathal. t. XVI, p. M2.
BoiusnisTEs, Atl. SS., t. 1.
Ul Uxmis g,a„matici kislaria Darial. LLb. XVI. Leipzig, 177:.
mente par des quêtes, des aumônes et des donations î considérables.
Les documents concernant les Frères pontifes sont trc et souvent trop incertains pour qu'il soit possible de recoi rhistoire de leurs travaux. Mais, à travers toutes les fantaisi légende et les naïvetés de la piété des fidèles et des chroni ils permettent cependant de saisir les principaux traits intéressantes corporations ; et l'on peut regarder tout comme à peu près certain qu'elles étaient toutes indépei les unes des autres et surtout de l'autorité civile, n'avaient d'autre lien commun que l'exercice de la charité, ne reconnaissaient d'autre inspiration que celle de Rome, leur principale force était dans les services qu'elles re dans tous les pays où elles s'établissaient au lieu et pl< pouvoirs laïques impuissants à maintenir la sécurité des ( nications. Ce n'était pas des Ordres religieux dans le sei table et canonique du mot. Ces associations librement conj n'appartenaient, en effet, à aucune des quatre grandes fan moines, de frères ou de clercs réguliers reconnues et disci par l'Eglise, et auxquelles se rattachent la plupart des coi tions qui existent aujourd'hui (i). Elles avaient chacune 1 propre, leur réglementation et leurs mœurs distinctes chefs, leur constitution, leur budget.
(i) Les Ordres religieux en général peuvent se distinguer en quatre catégories :
i" Les Moines proprement dits, qui comprennent les Ordres de Saint l'Ordre de Saint-Benoît avec toutes ses branches : Cluny les Camal Chartreux, les Cisterciens, les Célestins, Fontevrault, Grandmont; t rieurs au treizième siècle.
2° Les Chanoines réguliers, qui suivent la règle de Saint-Augustin et se rattachent deux Ordres illustres, celui des Prémontrés et celui des T ou de la Merci, ce dernier spécialement consacré à la rédemption des cî
3° Les Frères ou religieux mendiants (Frati), qui comprennent les cains, les Franciscains (avec toutes leurs subdivisions en Conventuels, ( tins. Récollets, Capucins), les Carmes, les Augustins, les Minimes, et e tous les Ordres créés du treizième au quatorzième siècle.
4** Enfin, les Clercs réguliers, forme affectée exclusivement aux Ordre seizième siècle et depuis, tels que les Jésuites, les Théatins, les Bamal Les Oratoriens, les Lazaristes, les Eudistes, les Rédemptoristes, les Passio
Elles furent cependant consacrées à plusieurs reprises par des
I bulles pontificales, dont la plus curieuse, de l'année 1448, promul-
I guéepar le pape Nicolas V, donne la nomenclature d'un grand
ede ponts construits, règle différents détails d'ordre inté-
I mur des maisons de Pontifes, et notamment le costume. Les
I Frères portaient l'habit blanc, avec un morceau d'étoffe rouge
^pliqué sur la poitrine, et représentant deux arches de pont
nrmontées d'une croix. Ce costume s'est conservé jusqu'au
dix-septième siècle ; et ce n'est qu'en 1676 que les religieux le
quittèrent pour la robe noire. A vrai dire, ce n'était qu'un signe
de ralliement, analogue aux insignes de même nature portés par
les maîtres et compagnons des corps de métiers modernes ; et il
est impossible de considérer les Frères pontifes comme ayant
I («istitué un Ordre spécial régulier au point de vue ecclésiastique,
I OB affilié à l'une des quatre principales catégories d'Ordres reli-
I peux reconnus par l'Église. Comme Pontifes , ils n'étaient tenus
làaucun des trois grands vœux de religion, — chasteté, pauvreté,
Bllbéiasance. C'était purement et simplement des associations
Fnlontaires d'hospitaliers, tantôt moines, tantôt laïques, constitués
^bremcnt pour la construction et l'entretien des ponts sur les
I animés d'un esprit très laj^e de charité chrétienne, se
ÉUnissant à certains jours de fête pour !a psalmodie et la prière,
i pouvant vaquer à leurs affaires personnelles lorsqu'ils
taicnt pas retenus par le travail en commun, et ne recevant
our ce travail aucune rémunération, « leur salaire, disaient-ils,
t consister dans l'attente des récompenses éternelles, nil
trcfdts, prœter stcrna: retribiitionis prœmium (i) u.
t. comme Jes Sulpicîcns, que d Ite dernière (orme que a ippcl^ 1 »rvir l'Ëglise et li
I Mffi'nrt d-Occideni. op. cit. Introd., Note.) JE (il Invent, des archive» de ["œuvre des maison, Église, pont et hApîta' mt-Etptit, 0" 19 et ao.
prêtres séculiers réunis en
congrégation
s communaulés religieuses
semblent sur-
société dans les temps mode
rnes. (Monta-
De toutes ces confréries disséminées un peu partout en Eure celle des Frères pontifes de France fut certainement la plus p santé, la mieux organisée , la plus illustre tant par sa durée parle nombre de ses travaux. Les constructeurs, presque 1 jours anonymes, souvent même inconnus, d*un grand nombn ponts qui existent encore en France, étaient incontestablem des ingénieurs du plus grand mérite.
Il est sans doute à peu près impossible d^établir d'une man: certaine quel fut le point de départ de l'Ordre des Frères pont de France. Le plus grand nombre des historiens attribuent fondation à saint Bénézet, le constructeur légendaire du célè pont d'Avignon , et admettent , à la vérité sans preuves l sérieuses, que des équipes de moines et de frères bâtisseï inspirées par l' Esprit-Saint, se répandirent d'abord en Provei remontèrent ensuite les vallées du Rhône et de ses affluents firent enfin un véritable tour de France , mettant partout en ] tique les règles de leur art. On a avancé d'autre part, et s beaucoup plus d'autorité, que la communauté de Bonpas, su Durance, fut la maison mère, et comme la tige principale toutes les ramifications des Frères pontifes, et que, vers le mi du treizième siècle , cette communauté était assez soliden constituée et possédait des ressources suffisantes pour env( des moines, ingénieurs et ouvriers, sur tous les points à région du Rhône (i).
Quoi qu'il en soit , c'est incontestablement la Provence q été en France le berceau de l'institution ; et l'un des pren ponts, le premier peut-être, bâti par les Frères pontifes, a
(i) Joi'DOU, Essai histor. sur la ville d'Avignon. Avignon, 1853. Chateaubriand, Génie du christianisme, 1. VI, ch. viii. L. ViLLF.NEi'VE-Fi^wosc, Vie de sainte Roseîine de Villeneuve. Rivière, Cours d'hist. ecclés., t. III.
celui de Bonpas sur la basse Durance. C'était autrefois un 1 mauvais endroit; on l'appelait du nom caractéristique de llaupas n, mauvais passage, et les chroniques de Provence du ième au treizième siècie nous ont laissé le récit des querelles à n armée que les sires de Cavaillou, de l'Isle et de Noves y retenaient sans cesse. A la faveur de ces désordres , des des de voleurs avaient à peu près élu domicile dans le pays ; nurchands et pèlerins étaient l'objet des traitements les plus mreu.x. Un modeste et pieux personnage du nom de Sibert, (de quelquts compagnons, établit d'abord un petit oratoire Eé à la Vierge-Mère sur la colline de Maupas ; puis il quêta à ïmide pour avoir l'argent nécessaire à l'entretien d'une maison BEcours; et, après avoir vu plusieurs fois ses chantiers détruits bouleversés, il finit par assurer, au moyen d'un pont en maçonie, le passage de la rivière, et par apporter une sécurité relative ces grèves désertes et inhospitalières. Le lieu maudit changea nom et est devenu n Bonpas (1} n.
Ces ouvriers firent bientôt des recrues. Ils entreprirent alors, ^sque simultanément, des œuvres analogues sur tout le cours Durance, au bourg de Peyrolles, à Lourmarin, à Mirabeau, Jtemort, désigné dans les vieilles chartes sous le nom de ■m sanguinotenleum, coteau ensanglanté , et qui était alors un véritable coupe-gorge. Puis, élargissant le champ de leur bienfaisante activité, ils remontèrent le Rhône; et c'est à eux l'on doit la reconstruction du pont de Vienne, sur les ruines l'ancien pont romain établi deux siècles environ avant notre j les premiers travaux du pont de la Guillotière, à Lyon , après iDulement du vieux pont en charpente qui eut lieu en 1 190, et tout le célèbre pont d'.^vîgnon.
ï'autres groupes de Frères pontifes , pissant tantôt de leur |iie initiative, tantôt sur l'impulsion du pouvoir local, laïque ou ipeux, mais toujours avec le concours des aumônes et le proit de leurs quêtes, installaient presque en même temps des
f) CsANUET, Hist. du dwHe d'ArigitaH. 1812.
*i.tvif«-Rouiie, ap. cil.
chantiers, fondaient des hospices et constituaient ce qu'on apf lait partout à cette époque 1' « œuvre » ou la « fabrique du poni sur les principaux affluents du Rhône.
Les deux ponts de Montélimar, le pont de l'Aygu sur le R( bion et le pont de Fust sur le Jabron, ont la même origii L'œuvre dite « des ponts » y était encore prospère à la fin duq torzième siècle (i) ; et, lorsque le seigneur de Grignon céda i Papes la moitié de la seigneurie de Montélimar, les habita obtinrent du Saint-Siège qu'une indulgence de un an et quara jours serait accordée à toute personne, quelle qufe fût sa cor tion, qui donnerait vingt gros pour l'entretien de ces ouvrages, que, dans le cas où la ville serait excommuniée, les bienfaiteurs l'Œuvre seraient ensevelis en lieu saint, après la célébration d'i messe, les portes de l'église restant ouvertes (2) .
Sur l'Isère, le vieux pont de Romans, qui avait été empc par l'inondation de 12 19, mentionnée dans les chroniques sou nom de « déluge de Grenoble », fut rétabli à l'instigation de J' de Bernin, archevêque de Vienne et abbé de Romans , qui apj à son aide une brigade de Frères pontifes. Les dons, les legs, aumônes abondèrent pour l'œuvre du pont; et un sieur Perrot, Verdun, « mû par l'amour de Dieu et le bien de la chose pu que {3) », contribuait à lui seul pour une somme de cent floi d'or (4) .
Dans le département du Gard, aux deux tiers environ d(
(i) Cartuî. de Montélimar, n° 89.
(2) DeCoston, Hist. de Montélimar.
Bruguier-Roure, op. cit.
(3) Ul. Chevalier, Notice historique sur le pont de Romans. Bull, de la Se d'archéol. et de statist. de la Drômc. 1867.
(4) Les offrandes en faveur du pont de Romans sont consignées dans archives de la fabrique du pont, en 190 articles, dont voici les principaux:
« Le chapitre de Saint-Bernard, 600 florins; la communauté de Rom 600 florins; Aymond de Clairvaux, précepteur de l'Ordre de Saint-Ant comme aumône, pour n'avoir pu accomplir le pèlerinage de Saint-Jacqui Galice, 30 florins 10 gros; Bertrand Vernet, pour le même motif, 10 flo; 49 legs, 769 florins 6 gros ; 1 1" quêtes, 94 florins i gros ; 5 troncs, 9 florins, c La recette totale s'éleva i\ la somme de 2,795 florins et 9 gros. On avait déf 2,797 florins et 6 gros. (Bruguier-Roure, op. cit.)
relie Nîmes à Uzès, à travers un pays bosselé et rocail-
kax, coupé de distance en distance par de petits bois de kermès,
ile lenlisques et de chênes verts, la rivière du Gardon coule dans
égorge profonde et encaissée. C'était, jusqu'au douzième siècle,
des passées les plus redoutés du Languedoc. Des religieux de
ÏOt^K de Saint-Augustin vinrent alors fonder sur la rive droite
dclarivi&rc un prieuré sous le vocable de Saint-Nicolas de Cam-
J^;nac (i). Un pont fixe était absolument nécessaire pour le ser-
couvent et pour la sécurité des voyageurs. L'œuvre était
piiticulièrement difficile dans cette gorge déserte.
Par une heureuse fortune, il s'était établi depuis un certain
temps, à quelques kilomètres de ià, dans la seigneurie de Blauiac,
ic de ces nombreuses confréries du Saint-Esprit, mi-laïques,
i-religieuses, qui existaient dans le midi de la France et qui
ùent principalement affectées aux œuvres hospitalières (3) .
On fit appel à ses lumières et à son dévouement. L'évéque
rUiès, le prieur de Saint-Nicolas et la communauté de Blauzac
valisÈrent de zèle. Les religieux parcoururent le pays pour
ïtieillir des aumânes. L'Eglise accorda dix jours d'indulgence
wr chaque corvéu à tous ceux qui apporteraient le concours de
lira bras, qui maaum adjutricem porrexerint, ou qui contri-
llocraient de leurs deniers entre les mains des Frères quêteurs
Wganisés pour prêcher et conférer ces indulgences; et, en quelques
Muées, un des ouvrages les plus élégants et les mieux bâtis qui
tuent sortis des mains des Frères pontifes, relia les deux falaises
tl) frioratum Sancii NiceSei de Campagnaco cum periinentiii suis —
^^ pltmedu roi Louiî le Js»ne en faveur de l'église d'Uièa. Ano. 11 j6. (D. Davic "0. ViissEiTE, Hist. gtn. de Languedoc, t. V, n" 613, D. III, col. 1199, *d.
W Dis les premiers 5ièdes de l'ère chrétienne, les hôpitaux étaient générale- 11 didié) au Saint-Eaprit -, on en trouve la preuve non seulement à Rome et lUlit. mai, en France. L'Ordre du Saint-Esprit de Mcntpellicr fut très célèbre, "■ncille. l'Œuvre du Saint-Esprit était une des branches les plus importantes ittiipsmuDicipal. Un grand nombre de villes avaient des confréries du Saîntipil. organisées pour le soin des malades. 11 j en avait jusque dans tes plus 'ivilligea. iBBl'uUlEB-RofRE, ep. cil.)
Voit Ë, Gekuer-Durand, Lf prieuré et le pont de SaM-Nicalai de Campagnae. W^nJeTAcad. du Gard, année 18Û3.)
escarpées du Gardon, présentant sur chaque pile des gares d'évitement ingénieusement disposées, terminé sur la rive gauche par une tour de défense qui commandait le passage, servant de poste d^observation et de vigie, et donnant toute sécurité aux voyageurs et aux convois qui s'aventuraient sur la route.
Mais l'œuvre incomparable des Frères pontifes, et qui suffirait à elle seule pour les immortaliser, a été le pont Saint-Esprit sur le Rhône.
La petite ville qui porte aujourd'hui le nom de Pont-Saint-Esprit s'est appelée dans le principe « Ville Claire » , Villa Clara, puis au moyen âge Saint-Saturnin du Port, en souvenir du débarquement de l'évêque Saturnin ou Sernin, qui vint y prêcher l'Evangile au second siècle avant de se rendre à Toulouse (i).
C'était une pauvre bourgade de pêcheurs établie sur la rive droite du Rhône, qui, en cet endroit, n'a pas moins d'un kilomètre de largeur. Les courants y sont très rapides; et, avant que la branche navigable du fleuve fût fixée par des digues submersibles, les eaux se divisaient en plusieurs bras variables, serpentant au milieu d'un véritable archipel d'îlots de graviers et de bas-fonds ne présentant aucune stabilité, se divisant ou se soudant les uns aux autres après chaque période d'inondation. La navigation sur le fleuve y était des plus dangereuses, la traversée à peine assurée par un mauvais bac, les naufrages très fréquents. Le groupe des îles situé immédiatement en amont de Saint-Saturnin, au confluent du Rhône et de l'Ardèche, aussi torrentiel-
(i) Dom Lanteaume, Mémoire ou histoire de îa ville du Saint-Esprit, 1731.
Dom PlNiÈRES DE Cl.\vi\, Mémoire historique et chronologique du prieuré et ^ la ville de Saint^aturnin du Port, à présent de Pont-Saint-Esprit ^ 17S0.
De Villeperdrix, Mémoire historique sur la ville de Pont-Saint-Esprit * r origine à 1S30. — 1865.
De Vanel, Notice historique sur la ville du Pont-Saint-Esprit, 186 2.
AlÈgre, Notice historique sur le pont Saint-Esprit, 1S54.
l'un que l'autre, portait et porte encore aujourd'hui le nom de Halatra », malus tractus, mauvais passage (t). Lidée véritablement grandiose d'établir un pont en maçonnerie ir un fleuve aussi indiscipliné et d'une pareille largeur, la médiocrité des connaissances techniques de l'époque, l'inteiligence, la fermeté et la netteté de vues dont firent preuve, pendant plus d'un demi-siècle de travaux, les maîtres et ouvriers de cette œuvre magistrale, l'ignorance absolue du nom de l'architecte et le manque complet de données pour le retrouver, alors que des détails très précis sur la construction et les négociations qui l'ont précédée nous ont été transmis par des actes authentiques, l'inlérét passionné avec lequel la chrétienté a suivi les travaux d'un monument presque unique alors dans le monde, les subventions tt les privilèges qu'elle n'a cessé de fui accorder pendant près de cinq siècles, tout a concouru à entourer le pont Saint-Esprit une auréole en quelque sorte surnaturelle.
Les légendes sont les miroirs fidèles des impressions populaires. Elles n'ont pas manqué au pont Saint-Esprit. L'une des plus rfpandues raconte que Dieu lui-même en aurait été non seulement Inspirateur, mais en quelque sorte l'ouvrier, et que, parmi les travailleurs du pont, il y en avait un qui primait tous les autres par ses connaissances supérieures et son habileté. II ne parlait pas, travaillait seul, était invisible aux heures des repas et, après chaque journée, rectifiait pendant la nuit les fautes commises, faisant à lui seul plus de travail que tous, à la fois modèle et directturdu chantier. Ce ne pouvait être qu'un envoyé de Dieu qui tecendait chaque matin du ciel et se cachait sous les apparences
d'un
ouvrier pour n
rl'o
D'après une autre tradition, un religieux du monastère de Sain t- Satumin. fondé vers le milieu du dixième siècle sous le patronage 4; l'abbaye de Cluny, vit en songe des langues de feu descendre «» nuées et se poser de distance en distance sur les flots du RWne suivant un alignement régulier. I! alla conter son rêve à
m BllWlM-RovPE, Les i>raii coHilnicleiirs du pont Sainl-Espril. iSyz.
son supérieur, qui l'interpréta comme un ordre donné par Dieu à sa communauté de bâtir en cet endroit du fleuve un pont, dont les langues de feu marquaient l'emplacement des piles et des arceaux. Le pont devait naturellement, après ce baptême de feu, prendre le nom du Saint-Esprit.
La pieuse imagination des fidèles alla même plus loin. Douze ouvriers seulement auraient travaillé au pont de Saint-Saturnin, de même que les douze apôtres coopérèrent à la fondation de l'Eglise. Un treizième ouvrier, être mystérieux et surnaturel, conduisait le chantier, disparaissait chaque soir, toujours le premier à l'aube sur le terrain, objet de l'admiration et du respect de tous ses compagnons. C'était le Saint-Esprit en personne qui revêtait pour la circonstance la forme de l'ingénieur.
La légende la plus accréditée encore aujourd'hui dans le pays est de tout point semblable à celle du pont d'Avignon construit un demi-siècle auparavant. Les 150 ou 200 habitants de Saint* Saturnin, la plupart pêcheurs ou bûcherons, tous aussi pauvres d'esprit que d'argent, ne pouvaient, de leurs propres fonds et avec les seules forces humaines, concevoir la pensée, encore moinî tenter l'exécution d'un pont en maçonnerie de vingt arches de près de trente mètres d'ouverture sur la partie la plus large et lé plus impétueuse du Rhône. Dieu leur est venu directement er aide. Un ange de lumière est apparu à un berger qui gardait sor troupeau sur la rive du fleuve, lui a donné des indications prè cises pour l'établissement d'un pont à l'endroit même où plusieur barques avaient fait naufrage, et lui a prescrit en outre de con struire tout auprès un oratoire et un hôpital pour les pauvres. C fut une révélation. L'ordre était formel, l'intervention divin assurée; et « les ouvriers, répétait-on avec le Psalmiste, ne tr* vailleront pas en vain si Dieu bâtit avec eux la maison (i) ».
L'oratoire fut rapidement construit. La foule s'y porta av< empressement. Les dons et les offrandes y affluèrent. Des mir clés de toute sorte s'y produisirent par la vertu du Saint-Espri
(i) Ps. CXVII, I.
TZVOH A AVIGNON.
«It Saint-Esprit vint en personne travailler avec des ouvriers de ciioii à la construction du bienheureux pont de Saint-Saturnin.
Le pape Nicolas V, dans une bulle donnée à Rome le 7 des ides du mois d'août de l'année 1448, raconte sérieusement l'apparition lie lange au berger, rappelle la construction miraculeuse du pont, giorifie les bienfaits de l'hôpital qui faisait pour ainsi dire corps avec lui, le proclame le pluscélèbre de la France, et, après avoir décrit toutes les indulgences, franchises et privilèges que ses prédécesseurs avaient déjà accordés, les confirme solennellement et en ajoute encore de nouveaux, afin d'entretenir le pieux zèle et la gènicosité des fidèles en faveur de l'œuvre du pont et de la maison it-Esprit.
^ut facilement, sans diminuer en rien l'admiration légiine à un si magnifique ouvrage, dégager la vérité de la l^ende. L'histoire vraie fait assez honneur aux riverains du Rhâne et aux Frères pontifes qui vinrent leur prêter le concours lie leurs talents pour qu'il soit nécessaire de l'enjoliver par des épisodes miraculeux bien des fois reproduits avec une entière bonne foi sans doute, mais que la piété naïve de l'époque peut Mie excuser.
L'historique du pont et de l'hôpital du Saint-Esprit, la publi- Wiûn du cartulaire et des archives de cette œuvre mémorable, foroeraent la matière de plusieurs volumes. Le lecteur impartial *t»Érieux nous saura gré d'en indiquer seulement les traits les {^saillants (1).
Ce fut vers l'année 1264 ou 1265 que les habitants de Saint- Sanmin du Fort, justement émus de la fréquence des naufrages ^K produisaient sous leurs yeux dans cette partie du cours du
(■) Cl, Mfmeirt du Languedoc, dressé par M. de Lamoigaon de Baville, interi' WdtCdte province Tan 169S, 2 val. manuscr. n° 13,843 de la bibliothèque de '*■«», t. Il, ch. V. Ouvragts fails parnas Rays. Ponl Saint-Esprit, p. 351.
Rhône particulièrement dangereuse, coupée çà et là d'tlcs récifs, sillonnée par des courants d'une violence extrême, bc sur la rive gauche par des marécages, battue pendant plusi mois de l'année par les rafales du mistral, résolurent de metti terme à leur malheureuse situation. Ils construisirent un oratoire sur la grève de Saint-Saturnin et invitèrent tous les \ geurs à venir y déposer une offrande destinée à l'établisse] d'un pont qui devait traverser le Rhône. La grande nouvel! annoncée partout par des hommes de bonne volonté. On inv le Saint-Esprit et on mit l'entreprise sous sa protection. Le S Siège, par une faveur spéciale, décida que l'aumône, qu< minime qu'elle fût, qui serait donnée à cette œuvre privil< ferait participer le donateur à des grâces spirituelles jusqu' réservées à de grandes expiations. L'élan était donné, l'ai abonda. Tous les voyageurs de la route, tous les mariniei Rhône s'arrêtaient à Saint-Saturnin et y laissaient que offrande. Des quêteurs volontaires rapportaient presque touj( au retour de chacune de leurs missions, des sommes considéra Huit habitants de Saint-Saturnin, quatre conseillers et q\ maîtres de l'art furent chargés de gérer les affaires de 1' « Œ du pont ». On acheta des carrières de pierre de taille à Bc Saint-Andéol, situé à dix kilomètres environ en amont de S Saturnin et sur la même rive du fleuve.
L'exploitation de ces carrières était facile. La falaise bo presque le Rhône. Des maîtres charpentiers et des mari mercenaires ou bénévoles furent chargés de la construction < la manœuvre des barques et des radeaux. On embarquait lesn riaux sur des chalands qui descendaient le fleuve; et quand la saison des basses eaux, le chantier de Saint-Saturnin se tr largement approvisionné de toutes les pierres nécessaires po fondation et la construction des piles.
Un désaccord survenu entre les ouvriers et le prieur des gieux clunisiens qui, en sa qualité de seigneur de Saint-Sati du Port, était la principale autorité du pays, faillit un mo compromettre le succès de l'entreprise. Soit que l'oratoir
ini-Esprit ait été bâti sans son consentement dans le district de juridiction temporelle, soit que cette modeste chapelle portât elque atteinte aux droits de sa communauté en créant un fonds
fcttssourcessur lequel il ne pouvait mettre la main (i), le prieur sciu devant le sénéchal de Beaucaire un procès aux conseillers l'Œuvre du pont à l'effet d'interdire les travaux commencés. C'était une assez mauvaise chicane; elle ne déconcerta pas leurs le zèle des habitants de Saint-Saturnin. Ils dressèrent .tement un acte de protestation, modèle de bon sens et
indépendance, dans lequel ils exposèrent catégoriquement qu'ils
lient fait venir des ouvriers pour les travaux de fondation du
que les eaux du fleuve étaient basses, et qu'il convenait d'en
ofiler, et qu'au surplus ils étaient décidés à passer outre sans idre que le sénéchal eût vidé la question de la n directe « {2) kJ sur lequel on avait construit le petit oratoire du Sainttt, cet oratoire étant en fait une construction isolée et dis-
icte du pont projeté (3) .
Il La prftention des religieux clunïeiens de Saint-Saturnin du Port à s'apïer pour leur monastère les offrandes et dons faits k l'oratoire du Saint- I pour la construction et l'entretien du pont, dut être réprimée par l'autorité t. Voir {Arch. de VŒuvit ila Pont Saint-Espril) te traité de Guillaume de m, Kigneur de Vézénobres. commissaire du Roi (Philippe le Bel), qui fait Uge des dons et offrandes entre le prieur de Saint-Saturuiu et les recteurs Snirc du Pont 131 mars 13071.
La K directe >■ était une sorte d'impât foncier que te seigneur du terriloirc int-Satumie prélevait sur l'Oratgire du Saint-Esprit.
L'an de 1365 et le 17* des kalendes de septembre qui est le l6 août, comnt au inonastËre de Saint-Saturnin et par devant Jean de Thiangis, prieur iot-Satumin, Guillaume Artaud, Clary Caramis, Raymond de Piollène. Bt du Pori, Jacques Béringier, Guillaume André, ouvriers et conseillers du i&lnt-Esprit de Saint-Saturnin, disant et affirmant pour eux et leurs asso- ^'ils étaient prêts de commencer h faire travailler à l'ouvrage du pont hEaprit de Saint-Saturnin, et qu'ils avaient les pierres nécessaires, chaux. 1, bateaux et tout ce qu'il fallait pour commencer le dit ouvrage, et princi- Knt pariée que de présent le fleuve du Rhône était bas et commode â trait au dit pont, et qu'ils avaient Fait venir des maStres pour le commencer, tviViX voulu le faire et y procéder de consentement et volonté du dit seî- ■ pricur, celui-ci leur aurait fait défense de faire travailler au dit ouvrage I te domaine, district et juridiction du monastère de Saint-Saturnin; elles iMfneis et conseillers avaient protesté, ainsi qu'ils protestent de nouveau. HToulaient le faire, étant près de faire commencer ce dit ouvrage ; elqu'enlîn "«"ait pas à eux qu'il n'y fût procédé et ir
i6o SECONDE PARTIE. — CHAPITRE SIXIÈME.
Cette ferme attitude fit-elle réfléchir le susceptible prieur? U succès de son procès lui parut-il douteux ? Toujours est-il qucTaf faire n'eut pas de suite, et que, vingt-sept jours après, le 13 sep tembre 1265, le même prieur, mieux inspiré, procéda en personn< à la pose solennelle de la première pierre du pont sur la riv< gauche du fleuve, en présence de tous ses religieux, de plusieur autres prieurs claustraux du voisinage et d'un nombre considé rable de gens notables du pays (i). Les ouvriers et conseillers A
valle ; le dit seigneur prieur, tant en son nom que de son monastère en protestant répondit à ces honnêtes gens qu'il était bien aise et se réjouissait beaucoup qu'il prissent le soin de l'ouvrage du pont, que de sa licence et volonté il leur pennet tait de faire porter des pierres, bots et tout ce qui serait nécessaire et utile ai dit ouvrage, que, cependant, ils ne devaient point encore travailler au dit pon dans sa juridiction ou district du dit monastère, parce qu'ils étaient en litige su le fait de la maison appelée du Saint-Esprit, et parce qu'encore ce fait en ques tion avait été porté devant le sénéchal de Beaucaire et Nismes, qui s'était reteot la cause de volonté des parties, et sur cela leur assigne un jour qu'à cette cause et en attendant le prieur ne voulut pas qu'il fut rien fait ou innové parce que l dit sénéchal avait ordonné aux dites parties de ne rien faire ou innover jusqu'à dit jour, mais que la chose demeure dans l'état oii elle était jusqu'à ce que le£ sénéchal en eut autrement ordonné, le dit acte reçu et expédié par M. Étieno de Budelian, notaire de Saint-Saturnin, en un petit parchemin coté n* i.
(i) L'an 1265 et le jour avant les ides de septembre qui est le 13 du dit mol* Nous, Frère Jean de Thiangis, humble prieur du monastère de Saint-Saturnin d Port, ayant Dieu devant les yeux qui connaît les pensées les plus secrètes, voi lant procurer du bien tant k notre monastère et à la dite ville de Saint-Saturni qu'à tous les hommes qui viennent au port de notre dite ville, par Tinspiratic divine, voulant commencer un pont sur les rives de notre Condamine, au de du Rhône, qui est du propre aleu de Saint-Pierre de Cluny, voulons commenci à poser la première pierre de notre domaine et juridiction; et la posons cet première pierre en l'honneur de la sainte et individue Trinité, accordant ai ouvriers et conseillers que nous avons établis pour l'Œuvre du dit pont, ain que nous l'avons ci-devant accordé, que sauf toujours en tout et partout noti droit et du dit monastère et ayant gardé la forme contenue dans l'acte reçu pj M* Etienne de Budelian, notaire public de la ville de Saint-Saturnin, qu'ils puii sent travailler ou faire travailler au dit pont jusqu'au dimanche des Rameauj pourvu qu'ils se comportent bien et pour la plus grande fermeté et précautio des choses susdites. Ordonnons que notre Cachet sera apposé au présent acte, c qui fut fait au delà du Rhône, au susdit pont et aux rives de la dite Condamio où est le commencement du dit, y assistant pour témoins : Dom Etienne, priea claustral du dit monastère, Guy, prieur de Saint-Mettere, Gaufîrid, prieur di Saint-André, Cornilhon l'aîné et Cornilhon le cadet, Guillaume Hilaire, prieu: de Ladou, André de Vennelles, prieur de Gajean, Armand de Chateauneuf secrétaire de tutelle, Ricon Corni, doyen de Collinzelles, Bertrand Riccord, Bcr trand de Saccouton, prieur de Caderousse, Bertrand Milon, poustoulier, Pierr* de Budelian, Oddoard Rostand Falcons, Prous de Aroti monte areno, Bcrtranc
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DE LYON A AVIGKON.
Tœnïre redoublèrent alors de soins et de zèle, et, d'accord avec l'iulorité religieuse, établirent une confrérie de l'un et de l'autre sese sous le vocable du Saint-Esprit.
Dans le principe, tous ces ouvriers bénévoles et les quêteurs eux-mêmes qui parcouraient le pays vivaient dans une liberté absolue et sans aucune direction bien déterminée. Leur ardeur suppléait à tout. Mais, afin d'éviter un peu de confusion et de donner plus d'homogénéité et plus d'ordre à ces forces diverses, la confrérie se soumit , en 1281, à un règlement et à une discipline spéciale. Les principaux bienfaiteurs, ceux qu'on appelait tfjidonnats n, à cause de la générosité de leurs dons, et les iiiits quêteurs portaient seuls l'habit religieux, robe blanche avec les insignes du pont et une croix rouge sur la poitrine; mais tous, frères donnats, sœurs données, maîtres et ouvriers, quêteurs, «nployés à divers titres de l'œuvre, bien que toujours libres de vaquer à leurs affaires particulières et à leurs devoirs privés et sociaux de toute nature, observaient une règle commune qui porlaitïurtous les détails de la vie quotidienne, la nourriture, la prière, le travail, et constituaient ainsi une association parfaitement disciplinée, analogue sur bien des points à ces confréries mi-laïquee, rai- religieuses, dites o tiers ordre m, qui existent encore de nos jours, et dans lesquelles tant de gens du monde sont engagés, Mnsque rien, dans leurs habitudes extérieures, ne révèle d'une manière sensible les liens qui les unissent et les devoirs qu'ils s'imposent {i}.
^Teloo, Borïan, muine du dit monastère, Messieurs Durand, Dupuy, Raymond ixeui, Guillaume Rey, Bernard de Vernet pritres, nobles Bertrand de Saint- ™wr, Guillaume Armand, Bertrand Imberl, juge du dit monastère, Raymond iUta, Guillaume Bckndicu, Guillaume de PioUène, Guillaume Angtois, Guil-
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I l'an 1594 et le lundi ]
ir deux feuilles de p.
Quarante-trois ans suffirent pour mener à bonne fin la construction du pont Saint-Esprit; et l'an 1307, la rive droite et la rive gauche du fleuve, — le Royaume et l'Empire (i), comme on les appelait alors, comme les appellent encore aujourd'hui les mariniers du Rhône, — furent définitivement réunies (2) .
Mais l'œuvre du pont ne disparut pas après l'achèvement des travaux. Elle s'agrandit au contraire. Il fallait, en effet, des ressources permanentes pour son entretien et pour celui d'un assez nombreux personnel de gardes, de pilotes, de bateliers; il en fal- ] lait surtout pour le service de l'église et de l'hôpital, qui avait pris une très grande extension et était devenu le plus grand, le mieux aménagé peut-être qui existât alors en Europe. C'était une véritable cité hospitalière, avec un quartier spécial pour les pestiférés hors de la ville de Saint-Saturnin, une annexe pour les enfants abandonnés, une hôtellerie pour les pèlerins, un lieu de repos et de ravitaillement pour les voyageurs, un asile pour les pauvres, un hospice pour les malades, une maternité pour les femmes en couches, un atelier et une maison d'éducation pour les enfant» des deux sexes, où on leur apprenait les arts mécaniques et même libéraux, et que l'on établissait ensuite dans le monde, les uns avec une profession ou un métier, les autres avec une famille et une dot. Toute la chrétienté subvenait à ces dépenses. Dix-huit papes invitèrent les peuples à donner pour la construction ou l'en-
Esprit ; 3" de la confrérie des Frères, Sœurs et Donnats. (Les Frères étaient affectés à l'hôpital et au service intérieur de la Maison ; les Donnats travaillaient au pont; les Sœurs apprêtaient les vivres aux ouvriers.)
Archives de l'hôpital, parchemin coté n" 3.
(i) Item. Il est vray que les bateaus qui deschargent de la part detEmperi devront paie r IX blancss... (Règlement du péage d'Aramon sur le Rhône. Copie conforme de 1402. Arch. départ, du dép. du Gard, série E.)
(2) L'ancien royaume d'Arles, qui comprenait non seulement la Provence, mais toute la région située sur la rive gauche du Rhône et de la basse Saône, fut cédé en 1033 h. l'empereur d'Allemagne Conrad III. Depuis cette époque et pendant toute la durée du moyen âge, les empereurs d'Allemagne se sont considérés comme suzerains nominaux et honorifiques du royaume d'Arles, qui pour eux faisait toujours partie de l'Empire et en portait le nom. La rive droite du Rhône, au contraire, appartenait tout entière aux rois de France depuis la réunion définitive du Languedoc à la couronne (1271), et elle portait le nom de Royaume qu'elle a conservé dans les idiomes locaux.
indu pont et de !a maison du Saint-Esprit, leur ouvrant en ir le trésor des indulgences. Les èvêques montaient en chaire ar formuler des ordonnances contenant les mêmes sollicitations. I A l'anivce des Frères blancs, portant sur la poitrine deux arches rrociferes d'étoffe rouge, toute autre quête devait cesser dans les paroisses; les portes des églises interdites s'ouvraient; et les fidèles, appelés aux saints mystè^-es, entendaient de la bouche de leurs pasteurs le récit des miracles accomplis à Saint-Saturnin du Port. Les évéques promulguaient encore ces privilèges au seinime siècle; et, jusqu'après le concile de Trente {1545- 1563), les quêteurs du Saint-Esprit parcoururent presque tous les diocèses deFrance et d'Italie, rapportant au recteur de l'œuvre les fonds qu'ils avaient recueillis (1).
Us rois de France, de leur côté, ne voulurent pas être en reste. Ils acceptaient volontiers le titre de fondateurs et bienfaiteurs de l'iŒuvre des Église, Maison, Pont et Hôpitaux du Saint- Eiprit ». Ce fut un véritable patronage. Le 22 avril 1391, Char- InVI prenait l'Œuvre du Pont et de l'Hôpital du Saint-Esprit sous sa protection, et ordonnait par lettres patentes d'arborer les armes de France sur tous les édifices appartenant à l'Œuvre. Cet depuis cette époque que la maison située à la tête du pont i'îppelle la 11 Maison du Roi ». Des lettres patentes de Philippe le Bel avaient déjà institué, sous le nom de a petit blanc m, pour l'entretien de ces ouvrages, un impôt de cinq deniers à prélever surchaque quintal de sel qui passait sous les arches du pont. Ce petil blanc fut confirmé par Louis XI, doublé en 1555 par Henri II, porté à quinze deniers en 1565 par Charles IX, à deux sous en 1595 par Henri IV, maintenu par Louis XIII. D'après un némoire rédigé en 1779 aux États du Languedoc par Mgr de firienne, archevêque de Toulouse, l'octroi du petit blanc rapportait annuellement 38,000 livres (2) .
!0 Inventiire desafchivEs de l'Œuvre drs église, ma
ison, pont et hôpitaux de
É rifle du Saint-Esprit, ch. iv, n- 19 et 20, et Cartula
itedel'Œuvie,n"XCVII
[xcvm.
(2) Aimé CHAMrOLLroN, Drails et usagis cancerttHHt U'
.- travan>: de cmsiruciisn
WMa«u frivfi sous la Iraisiime racedci rois de France.
— Panls, Les hospitaliers.
DE LYON A AVIGNON. i6s
sefiirc une idée plus juste de la parfaite solidité du monument, don établit sur chaque pile des gares d'évitement pour faciliter It croisement des charrettes. Depuis lors, la circulation y est libre et sans danger pour les équipages de toute sorte.
Malgré bien des défauts, inévitables à l'époque oîi il a été construit, le pont Saint-Esprit est réellement une œuvre de premier ordre (i). Sa longueur est de près de 800 mètres, en deux alignemenls. Le pont présente ainsi en plan une ligne brisée, en forme dechevron, dont l'angle saillant est opposé au courant. Il avait, dsns le principe, vingt grandes arches en arc de cercle d'une trentaine de mètres d'ouverture aux naissances, séparées par des piles 'es formant avant -becs dont la largeur variait de 9 à Il mètres et dont le pied était défendu, jusqu'à la hauteur de J mètres au-dessus de l'étiage du fleuve, par de forts massifs i'tnrochements. Chacune de ces piles avait reçu un nom spécial tirtde quelque particularité de la construction (2) ; et la première sur la rive gauche s'appelait Thyanges, du nom même du fameux prieur qui s'était montré assez peu accommodant aux débuts de l'entreprise. Les tympans étaient évidés par de petites voûtes tCrant un débouché supplémentaire aux eaux d'inondation. «s rampes établies sur les deux rives conduisaient à des totilles crénelées qui fermaient les deux extrémités du pont. Efeux tours placées sur le point saillant du chevron complétaient «système de défense. Dans l'une était érigé un autel en l'honleurde saint Nicolas, patron des bateliers. Au milieu de la troi-
(1) AïXAKD, Notf lur U vifux figiil Sainl-Espril. Ano. des ponts et chaussées, ^Périe, 1859 ; a' série, n' 242.
Il) Lti noms des pilej, en CDinnieiii^ant par la prennère du cûté de l'Orient '** puehe'i, sont : Thjanges, Pèlicière, Savinîcn. Pile de terre, Grenoller, ^<*àt, Saint-Nicolas, U Route, Malepile, Roiibin. Grosse Pierre. Filière, La T"^». Muttiniire, Saurette, Bourdigaille, Les Crois, Bagalance, La Tour. — ''wWe rive droite établie sur le rocher de Saint -Saturnin s'appelait La Croie.
i66 SECONDE PARTIE. — CHAPITRE SIXIÈME.
sième arche, du côté de Saint-Saturnin, sur le parapet du mi se dressait une croix monumentale qu'un coup de mistral a n versée dans le Rhône et qui n'a pas été remplacée.
Comme dans la plupart des grandes constructions du moy« âge, les pierres de taille du pont portaient presque toutes sur 1© face des marques de tâcheron. C'était la coutume des maîtr ouvriers de l'époque de signer en quelque sorte leur travail p une lettre, un dessin, un sigle caractéristique, — croix, losang monogramme, feuille, dessin pointillé, attributs de métier et trai de toute nature variés et groupés à l'infini. Il n'y avait pas dai cet immense amas de pierres un seul bloc important à paremei vu qui ne portât la marque distinctive de celui qui l'avait taill Le relevé de ces sigles de tâcheron constitue un véritable journ de chantier, une sorte de chapitre de l'histoire de la constnictk écrit avec le maillet et le ciseau, dont bien des feuillets ont é malheureusement perdus par suite des transformations succesâvi que le pont a dû subir.
Dans le courant du seizième siècle, en effet, l'arche de ri^ gauche — côté Empire — fut démolie et remplacée par quat arcades de petite dimension. La faculté donnée aux voitures ( circuler sur le pont nécessita ensuite la démolition de la chapel dédicatoire construite sur la pile Saint-Nicolas, et plus tard cel des deux bastilles situées à l'entrée et à la sortie du pont, etq lui faisaient comme des portes triomphales. De nos jours, en 185 les exigences de la navigation ont conduit impérieusement démolir les deux premières arches de rive droite — côté Royaur — et à les remplacer par un grand arc métallique de soixan mètres d'ouverture, sous lequel passe le bras principal et na> gable du Rhône, et qui donne ainsi tout le jeu nécessaire ai bateaux à vapeur à larges et hautes roues allant de Lyon à mer. Plus tard, enfin, en 1860, on a voulu assurer d'une manié définitive le croisement des voitures sur toute la longueur pont. On a supprimé les gares d'encorbellement situées sur chacj pile; et on a élargi et rectifié la voie carrossable en démolisse toute la façade amont du monument et en établissant deux r
1^1$ de parapets régulièrement alignées, offrant une largeur iotéfeture et uniforme de sept mètres.
r Toutes ces transiormations ont naturellement altéré la physio- Bomic primitive du monument; maïs, en bonne justice, elles étaieat absolument indi.spen sables. L'un des principaux inconvénients du pont Saint-Esprit était, en effet, !e nombre et l'épais- Kur de ses piles qui se présentaient, au travers du Rhône, coaane de formidables écueils. On se préoccupait assez peu au moyen igc d'améliorer le régime des eaux torrentielles d'un fleuve. Or te lamentait à l'époque des inondations ; on implorait la misélicordc de Dieu et des saints; et on se résignait. Or, le débit des caui d'étiage du Rhône, au droit de Saint-Saturnin, est de joomètres cubes; et, afin d'entretenir dans le chenal du fleuve une profondeur et un volume d'eau suffisants pour la navigation, m n'a pas cru, dans ces deniiers temps, devoirdonner, au moyen de digues submersibles, plus de 300 mètres à la laigeur de l'en- Bpienient (l). On peut donc se faire une idée de l'effet que Viienl produire les eaux du fleuve divaguant sans obstacle sur G largeur de près d'un kilomètre {2) . Ces eaux se ramifiaient en t foule de bras, dont le principal, après avoir frappé la rive Hte, prenait une direction en écharpe, presque parallèle au nt, et se détournait ensuite brusquement sur la dernière arche rive gauche. C'est là qu'était alors le chenal. En amont, et jusl'auconfiuent del'Ardèche, le large fleuve était comme un archid'îlots de gravier plus ou moins submergés dès que le Rhône nmcnçait à grossir, et qui devenaient de véritables bancs d'ékmage. La manœuvre qu'avaient à faire les bateaux pour suivre inouosités de la passe navigable et variable du fleuve, était des Upërilleuses ; et bien souvent ils venaient se briser contre les Ks de défense des piles. Sortis d'une arche, ils n'étaient pas hors de danger. Les remous et les tourbillons occasionnés
il) Voit la rarCe Copographique du cours du Rhâne dressée par t'administra, «•ieipontj et chaussa». 1870-1876, feuille n' 25.
(') Atii*kb, Netice lur Us IraraHx exlvulis au pont Saint-Eiprtt feur la con- "''^miuiic arrhe marimtn: Ann. de^ P. et C, af. cil.
Le pont Saint-Esprit marque à peu près dans la vallée du Rhine la limite séparative du Nord et du Midi. Au-dessus, peu ou point d'oliviers; au-dessous et jusqu'aux approches de la mer, Mvier se montre de plus en plus sur tous les coteaux. C'est l'arbre de la r^on méditerranéenne, c'est surtout l'arbre de la Provence. La vallée, jusqu'alors resserrée entre deux lignes de BonUgnes, s'est élargie. Le fleuve, dont la direction était presque KClilignc, serpente dans la plaine et se divise en plusieurs bras qui Ingncnt de longues îles d'oseraies. .\u loin miroitent au soleil «sommets neigeux des Alpes. Le puissant souffle du mistral mlretient presque toujours dans latmosphère une pureté et une bmaparence inconnues des pays du Nord, em]X)rlant jusqu'aux plus l^î-res brumes errantes, ne laissant partout sur son passage çi'un grand vide profond et clair. On distingue à tous les plans Hiccessifs et jusque dans les lointains mille petits détails qui fcnnent un relief surprenant; et de tous côtés les lignes d'hori- Wi se découpent sur le ciel bleu avec une finesse et une net- Wè merveilleuses, comme si on les avait dessinées pour le r des yeux avec le crayon le plus délicat. Le paysage est e, un peu dur peut-être, mais d'une incomparable grandeur. Dcst grand surtout par les souvenirs anciens qu'il rappelle.
Nous avons parlé précédemment de la grande expédition de Bellovèse et des Gaulois en Italie (i). Nous avons vu que Tite- *Jve,leseul historien de l'antiquité qui en ait parlé avec quelques s (2), n'avait fait que reproduire, en les ornant un peu, sui-
vie Gard. l'Ardèche, le Vauclusect la DtAme, et donne passage à une das
liansversales les plus importantes de la vallée du Rhfine. La fréquentation
IDE y est de 600 colliers par jour; les jours de marché, elle atteint près de
■JW callipts. Au-dessous, le tonnage moyen anouel sur le Rhône (remonte Et
UlVoitt I-, I" partie, ch. 11. Xlli.
W Tire-Live, 1, V. eh. xxx et suiv.
vant son habitude, de vieux récits de guerre et d'invasioni or^ naires, selon toute apparence, de la Gaule elle-même; et qu l'absence de critique sérieuse ne permettait pas de préciser la dat de ces premières incursions des Barbares du Nord dans la vaUéi du Rh6ne, à travers les Alpes et sur les côtes de la Ligurie (i) Toutefois, on paraît d'accord aujourd'hui pour placer cette grandi épopée gauloise vers le cinquième siècle ; et on ne saurait estime à moins de trois cent mille, en y comprenant, bien entendu, la femmes, les enfants et tous les impedimenta de l'expédition, li masse réunie de ces peuplades du Nord et du Centre de la Ganfe — Bituriges, iEduens, Arvemes, Ambarres, — dont l'objectif étai de s'implanter dans le Midi (2) . C'était une véritable ém^ratioi armée. On sait en outre qu'avant de passer les Alpes au mosl Genèvre (3) , les Gaulois prirent parti pour les Grecs massalioda dans leurs querelles territoriales avec les Ligures et les Salyenii déjà possesseurs de la basse Provence et de la vallée inférieure (k la Durance. Il y eut là un premier choc formidable, et le momt ment d'Entremont, près d'Aix en Provence, qui est bien certainement le plus ancien spécimen de sculpture indigène que noot possédons, est généralement considéré comme le trophée de cette victoire de barbares contre d'autres barbares, rappelant, avec ses horribles attributs et ses têtes hideuses coupées, les mœurs féroces des vainqueurs (4). Il est donc probable, pour ne pas dire certain, que c'est là qu'eut lieu la grande collision des Gaulois avec les Ligures Salyens, maîtres de la vallée de la Durance, qui leur barraient la route des Alpes, et que la concentration des
(i) Hist. de Languedoc, t. I, ch. i, III.
(2) Trecenta millia hominum. (JuST. , XXIV, 4.) Am. Thierry, Hist, des Gaulois, 1. I, c. i.
(3) Taurino saltu Alpes transcender uni. (TiTE-LiVE, V, 34.)
(4) Statistique des Bouches-du-Rhône.
De Saint-Vincent, Mémoires sur quelques découvertes d'antiquités faites kA^ en 1817. (Mém. de l'Acad. d'Aix, 1819.)
Castellan, Discours sur l'histoire des Salyens. 12 juillet 1834. Acad. d'Aix-
Michel de Loqui, Recherches sur les ruines d'Entremont. (Acad. des inscf* séance du 10 août 1838.)
RouARD, Bas-reliefs gaulois trouvés à Entremont, près d'Aix en ProvifK* (Mém. de l'Acad. d'Aix, 185 1, t. VI.)
troupes barbares dut s'opérer dans la vaste plaine du Rhône qui s'étend entre Orange et Pon t-Sa in t- Esprit .
DeUK ou trois siècles plus tard eut lieu, en face même d'Orange, un peu au-dessus de Roquemaure, la traversée du fleuve par l'jrmée d'Hannibal. Nous avons donné plus haut les détails de cet itinéraire célèbre (i) ; et on se rappelle que, pour faciliter !e dÉbartjuement de ses troupes sur la grève de la rive gauche défendue par les Gaulois, le général africain détacha un de ses lieutenants, Hannon, fils de Bomilcar, avec un corps d'armée qui remonta la rive droite du Rhône jusqu'au petit bourg de pécheurs qui devait s'appeler plus tard Saint-Saturnin du Port. Là, il traversa le fleuve sans coup férir, descendit ensuite le long de la rive gauche, et prit à revers le camp gaulois. Grâce à cette habile diversion, Hannibal put, sans être trop inquiété, engager sur l'un des points les plus favorables du Rhône où les eaux »nl concentrées dans un seul bras, entre Roquemaure et Mont- • bncon, toutes ses troupes, sa cavalerie, ses convois et sa fameuse Il d'éléphants.
[ C'est encore dans cette grande plaine que, pendant deux années 21 avant J. -G.), les légions romaines, commandées par i. Fabius Maximus et Cn. Domitius Ahenobarbua, firent contre hpuissante confédération des Arvernes et des Allobroges cette mpagnemémorabledont les deux victoires de l'Isère et delaSor- » ont été les deux plus glorieux faits d'armes, qui eut pour épipic la fondation de la colonie de Narbonne et pour consécration Éfiailive la romanisation de toute la région Sud-Est de la Gaule K de toute la vallée du Rhône, — région privilégiée entre toutes, p'oa appela dès lors la Province par excellence, Provincia Ro- ■ïM, Provincia Narbonensis, que Pline assimilait bientôt à une Sonde Italie, et dont notre Provence moderne n'est qu'une *«iHClion et un souvenir.
C'est là enfin, presque sous les murs A'Araitsio, l'ancienne bpiu)e des Cavares, que dix-sept ans plus tard les Romains, qui
le long alignement de ses arches monumentales, on commence à distinguer à Thorizon qui lui fait face, les tours, les clochers et la silhouette él^^ante de la ville des Papes et des troubadours. C'est le Midi qui commence, avec son ciel bleu, sa gaieté bruyante, son mouvement, sa poésie. Les souvenirs du passé barbare disparaissent. Les violences et la dureté de l'époque romaine sont oubliées, et on entre en pleine renaissance italienne dans la douce atmosphère de l'art, du plaisir et de la civilisation. Le pont Saint-Esprit, sur le Rhône, est réellement la porte d'entrée de la Provence.