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CHAPITRE HUITIÈME

danLe, et il aménagea dans ce but l'église Saint- Etienne, qui fut divisée en deux vaisseaux superposés, la chapelle inférieure et la chapelle supérieure, qu'il fit toutes deux orner de peintures (i) . Les bâtiments du chapitre furent aussi transformés. Plusieurs maisons, des jardins, tout un vieux quartier d'Avignon furent achetés pour y établir des constructions nouvelles, salles de réunion pour le consistoire et les congrégations, grande cour intérieure entourée de cloîtres, galeries, terrasses, logements nécessaires pour le Pape et sa nombreuse cour (2) .

Les registres des comptes du trésor pontifical, déposés à i'Af' chivio seereio di Valkano, désignés sous le nom de Cameralia, donnent le détail de toutes ces constructions et des sommes considérables qui y furent consacrées. L'architecte, qu'on appelaitle maître des œuvres, operarius ou magister operîs, en fut Guillaume de Cucuron, originaire du Comtat. Le principal artiste fut aussi un Français, Pierre Dupuy de Toulouse, et tous deux sont déâi* gnés comme des familiers du Souverain Vovt^xie.familiarei liomM nostri pnpie {3). Logés, nourris, vêtus même aux frais du Pape, ils dirigeaient une véritable armée d'ouvriers, maçons, tailleurs de pierre, peintres, charpentiers, manœuvres de tous les corps d* ]

appelées Dtmtu Sancti Pelri. L'église la plus importante de toutes les viltoiUliennes. avec ou sans coupole, s'appelle luvariablemeot le Dame. L'égliK construite sur le rocher d'Avignon était le Dôme d'Avignon el s'est appelée Vabt- Dame du Dimt ou du Doms. Le rocher a pris le même nom : Rachir dti Di^- (Voir L. Duhamel, D* rorigine du moi Doms. Avignon, 1S83.)

(0 Dt ripfnsis factis fro picturis de tapellii de Sancfo Siefano. Camertlà de

(3) Voir les actes d'arhat d'immeubles et de terrains faiU par les *icai»> génètaux du pape Jean XXII et en son nom pour l'agrandissement du p>l>'* épiaropal, en date des 36 et 37 juin, 4, la et 35 juillet 1318. i3inats[3r9, ;W mai ijig. n février 1333. (Arch. de Vaucluse, G. Fonds de l'Aieheifc'i' Carlul,, t, I, f-49, 50, 51. 77. 80. 83.1

13 décembre 1316, Bulle du pape Jean XXII pour l'agrandissement du f^^ épiscupAl , 5 juillet 1318. Bulle du pape Jean XXIl nommant des adminism" "" p..ur jérer l<-i bien* de lévéché d'Avignon, {Arch. de Vaucluse. Fonds de l'*'' chrvéché, Bull., f- ,3, 14 et 15.»

IWcemt<r« 131 7. Bulle de Jean XXU pour l'annexion de l'église Sainl-Ët'"'»'' ailu*-Avîgnon au palais épisô^kal. (Noi-oi-iE», Hisl. chrenoliig. dft Mqnesi^'*' gm.m. p, iiH >

13I 1.. Dt'H.MiEL. Lfs trtiîtfTtrs Jm falxii dei Papts. AvigooD, iSSa.

)n travaillait jour et nuit avec une fiévreuse activité, jl Cameralîa fournissent à ce sujet les renseignements les plus Itressants et permettent de se rendre compte de la magnificence j cette installation , non seulement comme bâtiments , mais fime décoration (mobilier, vestiaire, orfèvrerie). On y voit propiÉs les marbres et les bois les plus rares, l'or et l'argent, les lis de Turquie et d'Espagne, les toiles de Flandre et d'Alle- Çnc, les étoffes précieuses, les pièces d'orfèvrerie d'Italie, les jhîrSi les couronnes et les roses d'or, les tentures ornées de des et de pierreries, tout un luxe, en un mot, qui devait donner |cour pontificale un prestige que n'avait pu lui acquérir la sim- Sti de Clément V, modestement logé dans son couvent des faro Prêcheurs.

FcanXXII, cependant, ne se contenta pas de son magnifique tus de ville. 11 aimait beaucoup la villégiature; et on le voit penser le même luxe et la même prodigalité dans ses châteaux iBédarrides et de Noves, et surtout à Châteauneuf, dont les ^bles renommés — les vins du Pape — ont conservé le nom K souvenir de leur illustre origine. Il faisait en même temps ptruire sur un terrain acheté aux environs du château commulipour son neveu Arnaud de Via, le Petit Palais, qui devait tenir bientôt la demeure des évêques d'Avignon (i); et lorsqu'il tout, le 4 décembre 1334, il laissait à son successeur une Beure princière, dans laquelle il avait développé tout le faste ^'ipoque, mais qui n'avait pas l'apparence et encore moins les dites dune forteresse qu'elle devait acquérir sous ses succespE. Il lui laissait en outre, comme on l'a vu, un trésor énorme ^sd'un milliard et demi de francs en or, argent, vaisselle ou (nés précieuses (2) .

Q U Petit Palaii M d'Avignon ; c'a t du Palais.

cOQstcuit par Jules II fut juiqu'ï la Révolution l'aichelujourd'hui le petit séminaire. 11 occupe le fond de la

La première préoccupation de BcnoH XII fut de mettre cetrfsor à l'abri, et de se défendre lui-même contre une attaque du dehors. Les papes d'ailleurs n'aimaient pas, en général, à haUtec chez leur prédécesseur. Ma)^é tout le luxe qu'il avait entassèel ses énormes dépenses, le palais de Jean XXII n'était en somrat que la transformation et l'agrandissement sur place de l'ancien palais épiscopal. Benoît XII fit construire un autre palais izili. dans lequel le premier fut en quelque sorte englobé. Ce fut 1î véritable Palais apostolique, mieux approprié aux exigences de 1* papauté, et surtout à sa défense. Son architecte s'appelait Pierre Poisson , Petrus Piscis ou Peysonnis, originaire , comme lui, du comté de Foix, et de la petite ville de Mire|K)ix (i) .

On sacrifia la majeure partie du palais épiscopal , tous les bili* ments de la Prévôté et la chapelle Saint-Etienne elle-même, pour élever sur leur emplacement une colossale forteresse dont l'ensemble et les détails surpassaient tout ce que l'archileclure milttaire du moyen âge avait jusqu'alors conçu de plus grand et i^ plus fort. La chapelle Saint-Étienne démolie fut remplacée pai une nouvelle chapelle plus vaste , aux voûtes élevées ; et on J appela des artistes italiens pour la décorer de fresques (2) . Quatre tours furent élevées, dont la plus haute, dite de Trouillas, «0 souvenir de l'ancien pressoir communal dont elle occupait la place, Trullatium communalis, n'avait pas moins de 80 mètres (3); «' le palais, qui avait jusque-là porté le nom de Palais Épiscop^< Palatium Episcopale , s'appela désormais Palais ApostolîqWi Palafium Apostolkum (4).

(0 L. Duhamel, Les architrcles du paUiis des Papes, op. cit. (I) ajjuin Ijj6. Bulle du pape Benoit Xll relative â la chapelle du f^ apostolique. (Arch. de Vauduse G. Fonds de t'archev£ch£. Bult., f* 34.)

(3) Slatr Je TroUlars (iïo6) ; Domus de Trullas (1320) ; Prucuratat da*'^ fd,»m»«,'airff 7■-■»//,W,(l^35l;/'rof«™/Br«rfo«Hî^r«^i.(.■.■(l355),etc...(C»I^■ <Ie Perceval Doria. Biblioth. d'Avignon.)

(4) Février 1 34 1 . Bulle de Benott Xll confirmant l'f change du palais épi9«=^ ri du palais apostolique. Bullarium,'^ 35 et a6.

Clément VI continua l'œuvre de son prédécesseur. I! fit construire les énormes bâtiments qui forment la façade méridionale du palais, la chapelle basse du consistoire à deux nefs, et les enceintes du midi qui, dans la suite, servirent à loger l'arsenal. La porte et les clefs de voûte de l'entrée principale sont encore décorées de ses armes. Son architecte fut Pierre Obreri, dont le nom seul est italien, mais qui. en réalité, était Français, et même d'une famille alliée au Pape (i).

JL Innocent VI superposa à la chapelle basse une grande nef supéplnire, et construisit à côté la grande tour de Saint-Laurent. " Urbain V, à son tour, fit creuser dans le roc la cour d'honneur que l'on voit aujourd'hui, et construire toute la façade du côté de l'Est, la septième et dernière tour dite des Anges; et au devant ces magnifiques jardins en terrasse dont la vue s'étendait sur les riches plaines du Corn tat. Le palais était alors achevé. Les derniers architectes avaient été, comme les prédécesseurs, des Français : JeandeLoubières, Raymond Guitbaud, Guillaume Nogayroly (2). Grimoire XI ne l'occupa que quelques années, sans y faire de grands changements. En 1376, il l'abandonnait et rentrait à

L'ensemble de ces constructions n'occupe pas moins de 6,400 nièlres carrés. Le type général est celui des constructions militaires du midi de la France au moyen ^e dans ce qu'il a de plus sévère et de plus vigoureux : lourds piliers , épais contreforts, ouvertures étroites , voûtes gothiques à nervures accentuées qui se ressentent encore de la tradition romane. Toutes les entrées sont défendues par des herses, tous les murs sont couronnés de créneaux et de mâchicoulis. L'aspect général rappelle plutôt la citadelle d'un tyran asiatique ou le bui^ colo.ssal d'un guerrier des temps héroïques, que la demeure du vicaire d'un Dieu de paix. Les cours intérieures, les appartements privés, les chapelles

it aussi solidement fortifiés que l'extérieur. La grande cour est

SW 1-, DuHAMEt, Les architteUa Jii palais dts Piipes. op. cit. 1 -A. Penjon, Avignon. La ville et le ckateaii des Papes. Roumanille éà.

dominée de tous c6tés par des tours et de hautes courtioes. Ma.itre de la porte et de l'entrée, l'assaillant qui pénétrait dans la cou« n'avait, pour ainsi dire, encore rien fait. Chaque bâtiment exigeait un nouveau sifçe. C'était réellement le modèle de l'architectufti militaire de l'époque. J

I>es mâchicoulis des courtines constituent la seule décoratiau extérieure du palais ; mais cette décoration est véritabiemenji grandiose. Ces mâchicoulis ne sont pas, comme partout ailleurs, de simples créneaux en saillie ouverts en dessous et soutenus pir dca consoles rapprochées. D'immenses arcades c^ivales sontétablieii à deux pieds environ au devant du mur de la construction; les piliers de ces arcades servent de contreforts au mur; chaqot vide entre une arcade et le mur forme un large mâchicoulis. Ce mode de défense était formidable. Au lieu de pierres et de traits, on pouvait jeter par ces énormes vides des poutres entières qui, déviéen par l'inclinaison du mur, devaient renverser dis échelles A la [oia, balayer le rempart et écraser d'un seul coup toute un^i rangée de mineurs s'il s'en trouvait d'assez hardis pour essayer ,r,.,. s;,i,,T 1,- |>i.-.l

La défense était complétée par sept tours carrées d'une épaisseur et d'une élévation telles, qu'elles pouvaient défier la mine et tous les projectiles lancés par les engins alors en usage, et dont l'inébranlable soUdîté a résisté jusqu'à ce jour à toutes les causes de destruction : la tour de Trouillas. la tour de la Gâche qui servait de jîuctte , la tour Saint-Jean , la tour Saint-Laurent , la tour de rEslra(>inle. la tour des Anges et la tour de la Campane, aina m»mmér parcï^ qu'elle était voisine du petit campanile qui portait telle fameuse cWhe d'arjrent qui ne sonnait qu'à l'élection et i U nu»r( du l*ai>e,

I\»ites i-es t\tnst r«ctiv*nsêiablies succesisivement par cinq papes, *«r «n (erTAÎu tr^ ^Xhlenlè et à deux niveaux différents, présentent (WtwMlement une exirénie irTé^laiiié. Mais les questions île symétrie |^o?weu[vùent a&seï peu les architectes militaires ao nw\en i^jr ; et ils «■ ^.•\^a^eïltaienî a^^ec raison de donner aux ^^ re«t* (\iqvi **e kyis les K^nuciii, tes diinensiiKis. TwienUtioa, tout^

ins, en un mot, qui conveoiûent le mieux à la défense. Hn abandonnant l'opulente maison de Jean XXII, Benott XII eut d'ailleurs pour principal objectif de se mettre en sûreté et de s'établir dans une forteresse imprenable. On peut rendre cette justice à ses architectes qu'ils lui ont donné une entière satisfaction. Les poternes sont, en effet, percées dans des rentrants, bien masquées et défendues; les fronts sont tous flanqués, suivent les contours naturels de la roche sur laquelle ils sont établis , et présentent les meilleures dispositions défensives. Du côté du Nord, le rocher des Dams est à pic sur le Rhône ; et par là tout assaut étiit impossible. Du côté du Sud, il s'avance comme un coin dans le cœur de la ville et la coupe en deux. Le côté de l'Ouest, le plus accessible, était prot^é par une série d'ouvrages avancés qui aboutissaient au fort du Châtelet implanté à la tête du pont Sjint-Bénézet. A l'Est enfin, les murs du château n'avaient pas momsde 50 mètres de hauteur au-dessus des maisons voisines.

L'assiette du palais était donc merveilleusement choisie pour protéger la ville et la tenir au besoin en respect. Des galeries sou- 'etiaines communiquaient avec les anciens fossés de la ville romaine et le canal des Sorguettes, et permettaient de s'échapper <^'andestinement. Les ouvrages avancés au devant des portes •Conduisaient aux remparts. Du haut des tours enfin, on dominait 'c Cours du Rhône sur une immense étendue, au point même où '«fleuve fait un coude assez prononcé, La citadelle pouvait donc '''^fier à la fois le temps et les hommes; et, en fait, le siège mémo- •^ble qu'a soutenu pendant dix ans l'antipape Pierre de Luna (Benoît XIII) a laissé son gros œuvre presque absolument intact.

A l'intérieur du palais, la magnificence de l'ornementation oflratt ^n frappant contraste avec la rudesse et la sévérité de l'extérieur, Si les architectes, ou plutôt les ingénieurs militaires qui élevèrent ^^cs fortes murailles, étaient tous des Français, les décorateui

furent presque tous des artistes italiens appelés par les papes. Et quels artistes! Les mura des chapelles, de la plupart des salles et des galeries étaient couverts de fresques admirables exécutées par quelques-uns des plus illustres représentants des grandes écoles qui , à cette époque , faisaient la gloire de Florence , de Pise , de Sienne, de Pérouse.

Les peintures existaient encore en grande partie au commencement du siècle. Dans la grande chapelle inférieure à deux nefs, appelée la salle du Consistoire, où siégeait le tribunal de la Ruota. la même où Jeanne de Naples sut si bien charmer le Sacré Collège par son éloquence et sa beauté, on voyait autrefois une représentation du Jugement dernier. Dieu le Fils était assis sur son tnlne, entre la Vierge et saint Jean-Baptiste, entouré d'un grand nomiffe de saints et de prophètes, et de tous les papes et évêques du douzième et treizième siècle. Au-dessous se trouvaient toutes les nations , chacune dans leur costume , au milieu desquelles le* ministres de Dieu choisissaient les élus et rejetaient les réprouïis dans les flammes de l'enfer. Entre les croisées étaient représenté* le Calvaire et différentes scènes de la vie du Christ. Cette salle a été divisée par des planchers en trois étages. La grande chapelle supérieure , qui n'avait qu'une nef, a été aussi coupée en deuï par un autre plancher; et l'ensemble forme un énorme dortoiràcinq étages pour les soldats de la garnison d'Avignon. Les sceliemenls, les entailles, les encastrements nécessaires pour cette lamentai' appropriation, les grattages, et par-dessus tout l'odïeux badigWt ont à peu près tout détruit, il ne reste plus, dans deux voussures de l'abside, qu'une vingtaine de figures de prophètes ou de sibylles qui se détachent sur un fond bleu constellé. Ces personne nimbés d'or, vêtus avec une très grande richesse, représentent Ézéchiel, Jéréniie, IsaJ'e, Moïse, Abdias, Michée, Nahum, Mala* chie, Habacuc, Anne, mère de Samuel, Enoch, Job, Saloinonr David, Daniel, Osée, Anios, Sophonie, Johel et une sibylle.

La tour Saint-Jean, divisée aussi en deux vaisseaux superpow*' présente encore des restes de magnifiques peintures. Dans la ch*" pelle supérieure, dite de Saint-Martial, étaient représentés '**

fiincipaux actes de saint Martial de Limc^es, l'un des apôtres dn midi de la France, dont la mémoire était chère au pape Clément VI, originaire comme lui du Limousin : c'était l'oratoire particulier du Pape. Dans la chapelle inférieure, on avait peint les différents épisodes de îa vie de saint Jean-Baptiste.

MJme luxe, même décoration dans l'ancienne chapelle Saint- Etienne, qui était l'oratoire privé de Benoît XII, et dont les voûtes s'élevaient à plus de vingt mètres de hauteur. On y voyait, en outre, les trophées conquis sur les Maures de Grenade, à la bataille de Tarifa, et l'oriflamme du roi de Castîlle. Détruite par un incendie au milieu des vicissitudes du siège des Catalans au quînnènie siècle , elle est restée longtemps en ruine. Affectée ensuite M pénitencier d'Avignon , pour lequel elle servait de préau, elle a ité heureusement relevée depuis peu, sauvée d'une destruction complète, et renferme aujourd'hui les magnifiques archives du département de Vaucluse et de la ville d'Avignon, précieuses reliques d'un mémorable passé (i).

Les grandes salles des galeries, les appartements du Pape où rien n'a été respecté, étaient aussi décorés avec la même magnificence; et le dépouillement des Cameralia du Vatican permet de «rendre compte du nombre des artistes et de l'ardeur extrême qu'ils ont déployée. La disparition et la mutilation de ces peintures sont une honte pour notre époque. Ce n'est pas le temps, en eiîet, qui les a détruites; ce sont les hommes, et presque nos contemporains. Depuis la Restauration, le palais des papes est entre les mains de l'autorité militaire, qui l'a transformé en caserne. En i8iy, un régiment corse y était logé. Les soldats, en qualité d'Italiens, avaient le goût des arts et savaient surtout en tirer parti. Des Français auraient vraisemblablement barbouillé les %urts des saints ; les Corses préférèrent les vendre. Une véritable industrie s'établit dans le régiment. On détachait adroitement la

'Il Bien que \ts archives pontificales proprement dites aient suivi les papes à Rome M soient aujourd'hui au Vatican avec celles de ia vice- légation, expédiées *ï»ii Rome vers 1770, les archives d'Avignon sont encore comptées p P'tti riches de la France.

mince couche d'enduit qui recouvrait la peinture. D'tngéni^^ petits instruments avaient même été fabriqués pour cette opÊrs tion délicate. On obtenait ainsi de petits tableaux que l'on vendaj aux amateurs et même aux officiers. Ce vandalisme s'appliquaii naturellement aux plus belles fresques (i). Celles qui restent, et qui, très certainement, ne sont pas des plus importantes, excitent encore notre admiration et ne peuvent qu'augmenter notre iacfc gnation et nos regrets. 1

Quels furent les auteurs de ces magnifiques peintures? Les noms de Giotto, de Giottîno, d'Orcagna ont été souvent prononcés. On sait, en effet, que les papes firent venir à Avignon à cette époque les meilleurs artistes d'Italie. Les témoignées anciens semblent bien confirmer le séjour à la cour pontificale du grand peintre florentin. Giotto ne mourut qu'en 1337; il n'y a donc rien d'impossible  ce qu'il ait commencé les travaux de peinture commandés par Benoît XII, qui ne mourut qu'en 1342 (3). Mais il est difficile d'être très affirmatifà ce sujet.

Ce n'estpas sans quelque vraisemblance qu'on a attribué à Orcc ' gna les fresques de la chapelle du consistoire où se tenait le tribunal de la Ruota. Ces fresques rappellent bien l'école de Pisf- Orcagna, du reste, paraît avoir séjourné quelque temps à Avignon, oiî il était particulièrement considéré par Clément VI (3)- Il avait fait son portrait et plusieurs tableaux pour sa cathëdinlc- On a de lui plusieurs fresques célèbres du Jugement dernier, entre autres celle de l'église Santa-Croce, à Florence, et celle d"

(1) V.tAtMIttK. Notes d'un voyage dans U midi de la Fratue, 1837.

EuG, MUNTZ, Lis peintures de Simone Mntiini à Avignon. Mém. de 1» Soc. nat. des antiquaires de France, :884.

(3) Fit et I Giotto intra li dipintari U piu somma deUa nudesina lilU ^' Firente e le sue opère il tislimoniano a Rama, a Napali, a Vignone, a Fir""a Padova e in malte parti det mondo... (Vasari, éd. Milanesî, t. I. p. ^57.)

(Cactus) opéra cujus per Ilaliam mullis in locis exstant, fuitque t *^ dicio XII pont. max. in Avinionem ad pingendutn marlyrum historias acàlf ingenti precio, morte inlerveniente opus omisH. (Fr. Albertini, Optucfl'" * mirabilibus urbis Roma veteris et nova, éd. de 1510.)

et. CAVALCASELLletCkOwE, Histoire de la peinture en Italie. Bulletin moB""-' 1874, t. XI.

(3) VaSARI, Vita d'Andréa di Cione Orcagna. Fîrenia, 1837.

irapo-Santo, à Pise. Les artistes aimaient à traiter plusieurs fois le même sujet. L'hypothèse d'un Jugement dernier peint par Orcagna à Avignon n'a donc rien d'invraisemblable. Malheureusement la fresque a disparu.

On sait que le premier grand travail de peinture commandé par Benoît XII fut le fameux porche de Notre-Dame des Doms, où l'on voyait représentés la Vierge, entourée d'anges, le Christ ime^ant des nuages, saint Georges à cheval, armé, la lance i la main, perçant un dragon, et à côté de lui une belle jeune e à genoux, dont l'attitude et tous les ornements distinc- ■ indiquent sainte Marguerite. L'attribution de cette magni-

Bue fresque, dont il ne reste aujourd'hui que d'informes dc- I très effacés , à Simon de Sienne (Simone Martini ou

•non Memmi) est à peu près certaine. Le grand émule sien- Bois de Giotto fut, en effet, appelé à Avignon en 1339 par le cardinal Ceccano. Il y devint le pensionnaire attitré de la cour pontificale et y mourut en 1344 (i). La collaboration d'un de ses élèves les plus célèbres, Matteo di Giovanetto de Viterbe (2), 3 Été récemment prouvée. Avec eux, se trouvait toute une pléiade d'artistes de talent ; et le dépouillement des Cameralia permet de retrouver non seulement leur nom, mais encore leur salaire (3). D'après les pauvres restes qui ont été épargnés, on reconnaît que le type de toutes ces peintures est, en général, de l'école siennoise ; Mon peut être à peu près certain que les plus belles figures, celle «particulier de la Vierge de Notre-Dame des Doms aux cheveux blonds et flottants, nimbésd'or, si paisible et d'une douceur inexprimable, sont bien l'œuvre du plus tendre peintre de l'école mystique deSienne, de celui que les critiques d'art ont appelé avec raison

leFra .\ngelico du quatorzième siècle. Saint Georges et sainte

(il HagisltT SimQf VlgliMSiinC-Donilniq

lu Caurritr de TAi

Eï6, MuMTZ, iVatice inr raute«t des /.

r P^c(a/'a^,.Mém.del'Acad.de Vauclu!

(31 Euo. MuNTï, op. cil.

de Sienne A la date du i 15 décembre

lA. Extrait du Nfcraloge de ïoOt 1344. (MlLANESI, DaCH-

s de 1.1 chapclh' Sai,

Marguerite du porche d'Avignon reproduisaient, dit-on, les trsti de Pétrarque et de Laure. Cela n*a rien que de très admissible Le costume de la sainte, qui est exactement semblable à celui de Laure, si souvent décrit par Pétrarque, l'attitude de la jeune femme, placée si près du cavalier, l'amitié qui unissait le peintre au poète, autorisent très bien cette supposition.

Le pinceau de Simon Memmi semble aussi se révéler dans les gracieuses et touchantes peintures de la Tour des Anges, qui rappellent par leur coloris et leur grâce un peu archaïque les plus suaves fresques d'Assise.

La chapelle du consistoire paraît être plutôt l'œuvre des élèves de Memmi ou de ses continuateurs. C'est laque se trouvent les prophètes, debout comme des soldats sous les armes, drapés d'or et de pourpre, dans une attitude peut-être un peu dramatique, mais portant haut leurs têtes nobles et fières et exprimant ce grand calme religieux qui convient aux personnages bibliques.

Le peu qui nous reste de ces merveilles suffit cependant pour donner une idée du luxe incomparable qui réglait à la cour d'Avignon au quatorzième siècle. Commele Palatin des Césars, le Vatican des pontifes de Rome, le Kremlin des tsars, la Ville rouge <les empereurs de la Chine, le Palais d'Avignon contenait, danssa vaste enceinte fortifiée, tout un monde : églises, salles d'armes et de fêtes, cloîtres, tours et clochers, galeries, musées, tribunal prison, appartements enfin pour le Pape et sa nombreuse maison. A ne juger que par son extérieur, on eût dit seulement une forteresse inexpugnable, moles mïranda, comme disait L'Hôpital. une « fière et hautaine masse de pierre », selon l'expression pittoresque de Nostradamus. Le chroniqueur Froissart l'a dépeint d'un seul trait : c'était « la plus forte et la plus belle maison de France ».

Ce n'est pas ordinairement par la gare du chemin de fer ^

iaut arriver dans une ville si Ion veut en saisir l'ensemble et la physionomie générale. A Avignon cependant, l'impression n'est cas mauvaise. Tout d'abord se développe le long alignement de 'enceinte des papes, jalonnée, de distance en distance, de tours aJternativement rondes et carrées. Une brèche est pratiquée dans 'e rempart, assez ingénieusement flanqué de tours qui prêtent un peu à l'illusion. Unebelle avenue vient ensuite, towti bruyant tt animé, qui conduit à la place de l'Horloge. Cette place est le coeur de la cité, le forum de la ville moderne, qui occupe exactement la même assiette que celui de la ville ancienne. C'est certainement une des plus gaies de province, avec ses cafés populeux', son théâtre élégant et son beffroi gothique et byzantin où, depuis des siècles, le fidèle Jaquemart offre un bouquet fané à sa femme cmbéguînée. Ce délicieux bijou architectural , dépendance de l'ancien palais Colonna, devenu depuis la « livrée u d'Albano, itiériterait bien d'être dégagé jusqu'à son pied, au grand jouretau grand air. Il est malheureusement entouré de colonnes massives et empâté par des bâtiments administratifs du plus médiocre effet. La place du Palais vient à la suite, presque déserte et dominée par les hautes murailles de la citadelle pontificale. A côté du Palais est la métropole. Dans le fond, les escarpements et la terrasse du rocher des Donis.

^h Mieux vaut cependant arriver à Avignon par le Rhône, et sur- ^Btout par la descente de la colline de Villeneuve de l'autre côté du Rcuvc. La vue embrasse à la (ois toute la vallée, le confluent de la Durance, les remparts et les clochers de la ville, la masse du palais des Papes, le fort Saint-André, les débris de la Chartreuse de Villeneuve couchée dans sa « vallée de bénédiction u , les riches plaines du Comtat, l'énorme relief du Ventoux et tout un horizon de vaporeuses collines noyées dans le ciel bleu de Pro- ''ence et que limitent d'un côté les petites crêtes rocheuses des Alpines, de l'autre le rideau neigeux des grandes Alpes. Ainsi vue, ' ancienne cité des papes présente bien ce caractère de certaines "'"es italiennes du moyen âge, étagées en pyramide, à demi aériennes, entourées d'eau de tous côtés, enfermées dans leur

gracieuse ceinture de murailles crénelées, et couronnées de flèches, de campaniles et de tours. Comme dans les vieilles estampes, on placerait volontiers au-dessus une sainte famille tranquillement assise dans les nuages sur un fond bleu et or, et une échelle d'anges descendant joyeusement du ciel vers leur petite Jérusalem terrestie où l'on menait en somme assez bonne vie; en bas, dans la plaine, suivant les bords du Rhône ou le traversant sur le pont merveilleux, la foule des bei^ers et des paysans avec leurs chars et leurs troupeaux, et- toute une procession de bons pèlerins et de beau» èvëques, crosse à ta main et reluisant au gai soleil dans leurs chapes de soie et de velours.

Le séjour des papes qui a fait pendant près d'un siècle la fortune d'Avignon, l'a marquée en effet d'une empreinte particulière. Après les papes, les légats et les vice-légats qui y ont scjoutni jusqu'à la Révolution, lui ont conservé le caractère de ville pontificale.

La métropole placée sous le vocable de Notre-Dame des Dont' est à elle seule tout un monde de souvenirs. La vénérable è^iaf a vu le sacre et l'intronisation de trois papes, Innocent \'l, Urbain \' et Grégoire XI, le couronnement de Luuis d'Anjou, roidt Naples, les funérailles d'Innocent VI auxquelles assistait le roi<le France, les somptueux pèlerinages de Charles IX, de Henri 111, <k Marie de Médicis, de Louis XIII et de Louis XIV, qui furent d'immenses parades religieuses. Elle contient les tombeaux de Jean XXII et de Benoît XII, deux merveilles de l'art ogivaldu quatorzième siècle, et les sépultures de cent cinquante-sept prélats ou cardinaux, parmi lesquelles celle du belliqueux évéque Donunique Grimaldi, qui commandait à Lépante la flotte de la chrétienté. Ce fut pendant quatre cents ans le campo santo attitri des princes de l'Église.

Dix-neuf conciles se sont tenus à Avignon. Avant 1789, on y comptait une métropole, 7 paroisses dont 5 collégiales, 27 co"" vents de religieux, 22 de religieuses, 7 confréries de pénitents, 32 congrégations religieuses, 7 collèges ou séminaires, 14 ch»pelles ou oratoires, 18 hôpitaux ou maisons de charité. Presque

tous les Ordres religieux du monde y étaient repréaentfo. Chacun deces établissements avait naturellement sa tour, son beffroi ou tout au moins un modeste campanile dont la cloche, presque toujours en mouvement, annonçait à la fois les heures et tous les mercices de la journée. Avec la ceinture d'eau qui l'entourait alors de tous les côtés, c'était bien Visle sonnante de Rabelais; c'est encore aujourd'hui la ville de France oii l'on carillonne peut-être le plus. Non seulement les heures, les solennités et les Wtes, les anniversaires, les cérémonies religieuses ou laïques, nuis les incidents périodiques, quotidiens ou même imprévus de la vie publique — élections, réunions de corps, services municipaux, arrosage, incendie, inondation, mesures de police, etc. — sont annoncés par d'interminables sonneries qui sont pour les habitants un véritable langage.

Au quatorzième siècle, à l'apogée de la puissance pontificale, la ville, peuplée d'églises, de couvents et de palais, présentait un Éclat et une animation incomparables. » Qui n'a pas vu Avignon du temps des papes n'a rien vu. Pour la gaieté, la vie, l'animation, le train des fêtes, jamais une vie pareille. C'étaient, du Witin au soir, des processions, des pèlerinages, des rues jonchées <le fleurs et tapissées de haute lice, des arrivages de cardinaux par le Rhône, bannières au vent, galères pavoisées, les soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crécelles des Frères Siiteurs. Puis, du haut en bas, des maisons qui se pressaient en wurdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour de leur ruche. C'était encore le tic tac des métiers à den- Wles, le va-«t-vient des navettes tissant l'or des chasubles, les pttits marteaux des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie ^'on ajustait chez les luthiers, les cantiques des ourdisseuses. "ir là-dessus le bruit des cloches, et toujours quelque tambourin Su'on entendait ronfler là-bas du côté du pont. Car à Avignon , ^iiand le peuple est content, il faut qu'il danse; et comme en ce teoips-là les rues de la ville étaient trop étroites pour la farandole, Sfres et tambourins se portaient sur le pont, au vent frais du thône; et jour et nuit l'on y dansait... Ah! l'heureux temps!

l'heureuse ville! des hallebardes qui ne coupaient pas, des pii-s^ où l'on mettait lu vin à rafraîchir! jamais de disette, janiais^ guerres... (i) ! »

Celte manière charmante de présenter l'histoire d'Avignon i l'époque des papes comme un scénario d' opéra-comique ne manque certainement pas de couleur locale. Mais la vérité est qudqiit peu différente, bien autrement grandiose et quelquefois tragique.^ Dans ce formidable palais apostolique, entre les murs duquel s'nt concentrée, pendant plus d'un demi-siècle, la vie du monde, et donl l'origine même fut un grand événement historique, sept papa ont régné; et quatre d'entre eux, Jean XXII, BenoEt XII, Cl^ ment VI et Urbain \', ont été à plusieurs reprises les arUtr» suprêmes du sort des trônes et des nations. C'est là que se refr dirent respectueusement les ambassadeurs de Louis de Bavière, de Charles le Bel et de Philippe de Valois, et que se décida le sort de la France, de l'Italie et de l'empire d'Allemagne, quelej Pape reçut le roi de France Philippe VI, les envoyés du khan des Ttftares et de l'empereur de Constantinople, le roi de Majorqutlj et les glorieux trophées de la bataille de Tarifa.

C'est dans une des salles de ce palais, Vkospi'tium audicntit, i qu'eut lieu le singulier procès de Hugues Geraudi , évéque Je ' Cahors, compatriote du pape Jean XXII, accusé d'un complol peut-être imaginaire et de pratiquesde sorcellerie; et c'estdei'uiit des prisons placées au-dessous même des appartements duPs[< que le malheureux évêque sortit pour être livré au bras sécufa et conduit à son atroce supplice {2). C'est encore dans ce palais que le pape Clément VI fut couronné en présence du fils dur» de France, de Jacques de Bourbon et de Humbert, dauphimln \'iennois; que le tribun Rienzt, chassé de Rome, fut gardé comiH'

(Il A.Dkvoki, l.» •«hU du Fapf.

(3) n ...fut dégradé entièrement par le cardinal éveaque de Toscnium et lod

Sainte-Clère et Petit Paradis dudict Avignon. .. (CAro Arch, d'Avignon.)

prisonnier; que Jeanne de Naples vint faire amende honorable et vendre Avignon ; qu'Innocent VI traita avec les Grandes Compagnies; qu'Urbain V excommunia Duguesclin et conclut la paix entre ta France et l'Angleterre ; que l'antipape esp^nol Pierre de Luna et ses neveux, appuyés par la flotte aragonaise mouillée dans les eaux du Rhône, soutinrent pendant onze ans contre les I troupes du roi de France un siège véritablement épique. C'est là, 1 mot, que tous les événements qui ont agité le monde ont ' en, pendant plus d'un siècle, leur écho ou leur solution (i),

Avignon était bien alors, en effet, la première ville de l'Occident. Autant qu'on peut en juger par les actes et les documents del'époque, sa population fixe devait approcher de 80,000 âmes, sans compter un nombre considérable d'étrangers qu'il est impossible d'évaluer : — marchands et pèlerins de toutes les nations , Juiis exerçant tous les métiers, fabricants et artistes de toute sorte, pénitents de toutes les couleurs, docteurs et hérétiques de toutes les écoles, religieux de tous les Ordres, princes, seigneurs, évÉques, clercs, hommes d'armes, aventuriers, astrologues, jongleurs, spadassins, rufiens et ribauds de tous les pays.

Le va-et-vient de cette population cosmopolite, le train princiet d'une cour opulente, prodigue de fêtes et protectrice attitrée de tous les arts, et par-dessus tout le tempérament de cette jolie race provençale, vive, impressionnable, toujours amie du mouvement et du plaisir, ne pouvaient guère s'accommoder avec le Calme et le recueillement de la vie religieuse simplement et honnêtement pratiquée; et, en fait, Avignon passait pour être la ville la plus frivole et même la plus dépravée du monde latin. Il faut lire à ce sujet les lettres secrètes de Pétrarque. C'est pour lui un Uième inépuisable de diatribes et d'accusations. « Les mœurs de Babylone, dit-il, l'orgueil de Nemrod et de Cambyse, les infâmes Voluptés de Sémiramis, toutes les turpitudes de l'antiquité se reproduisent à Avignon... Tout ce qu'il y a sur la terre de pL;rfidie, de ruse, d'impiété, de moeurs détestables est amoncelé sur

0 L. Duhamel, Lis arigines du palais des Papei. Congrts archiol. de

l'Huée, 1

36ti SECONDE PARTIE. — CHAPITRE HUITIEME.

les bords du Rhône... On y méprise Dieu, on y adore l'aident, ofc-^ y foule aux pieds les lois divines et humaines... C'est un égoi». ^ dans lequel viennent se réunir toutes les immondices de l'univers ^ un marais infect. . . Tout y respire le mensonge : l'air, la terre, l&s malsons et surtout les chambres à coucher (i)... «

C'est un peu à la cour pontificale que Pétrarque attribue la cause de cette dépravation. Assez peu respectueux pour les pape* qui l'avaient cependant comblé de bienfaits, ÎI s'en prend surtout à leur entourage, aux cardinaux et à tout ce qui les louche; il les appelle des n satrapes (2) n. h Parce qu'ils portent, dit-il, ud petit morceau de pouqjre rouge sur le dos, ils se croient supérieurs aux autres hommes et méprisent le reste du genre humain; ils se couvrent d'or comme des despotes de l'Asie, sont avides de présents et n'accueillent bien que ceux qui les payent, n II leur reproche d'aimer le luxe, d'habiter des palais somptueux, de boire plus que de raison des vins de France, de mentir effrontément, d'avoir des mœurs déplorables, de se livrera d'infâmes plaisirs, d'entretenir des pourvoyeurs qui battent le pays pour leur découvrir et leur amener de belles femmes; et une de ces lettres contient même l'histoire étonnante entre toutes d'un cardinal ingénieux qui rev£tlt un jour un costume de pourpre pour triompher des scrupules d'une jeune fille [3). Il est assez curieux de rapprocher de c^ invectives, trop passionnées pour ne pas être un peu calomnieuse*' l'anecdote assez scabreuse, si bien racontée par Chapelle *^ Bachaumont, du chevalier gascon et de son mignon page; et *^ ne peut manquer de relever la mordante critique de ces mai** d'Avignon à demi orientales, qu'il est impossible cependant d'^-T" peler efféminées, — car c'est le contraire qu'il faudrait dire Et y mologiquement, — dans le récit des vicissitudes et des poursuit ** auxquelles fut en proie ce singulier personnage jusqu'à ce q*^'' pût trouver asile et sécurité sur les terres papales, où, paraît — "<

(i) Petrarch., Famil.. XII, 2.

ID.. Episl. sine tU-uU,. VIII, IX. XII, XV, 7.

<2) Petrarch-, Senil,, XII, 3.

<3l Petrarch., Epht. sine fitulo, IV.

1 manière de vivre était jugée avec plus d'indulgence (i). Ce ne sont là, sans doute, que d(;s pamphlets ; mais ils peuvent ' îiien contenir un certain fond de vérité. La cour pontificale d'Avignon était certainement loin d'être un modèle de vertu ; et, sur celle terre de Provence, où tout tourne si vite à la fête et à la dissipation, la splendide maison du Pape, qui offrait sî libéralement aux poètes et aux artistes une somptueuse hospitalité, avait moins les apparences d'une maison religieuse que d'une cour d'amour. Les pontifes présidaient et jugeaient parfois de curieuses joutes littéraires. Dans les jardins qu'ils avaient merveilleusement suspendus au haut de leurs terrasses, dans les salles de sur palais couvertes de peintures et meublées avec tout le luxe W4t l'époque, sous les ombrages des villas princières qu'ils s'étaient r les bords du Rhône et de la Durance, à Châteauneuf, à JNeves, à Sorgues, ils donnaient des fêtes dont l'éclat surpassait Mlles de beaucoup de maisons souveraines.

Sans doute, Jean XXII, qui était un ami fervent de l'étude, et Benoît XII un Cistercien assez rude et d'un grand sens pratique, furent beaucoup préoccupés de l'organisation du pouvoir pontiil sur ta terre de France, de la construction et de la défense du tobis apostolique, du soin surtout d'assurer à la papauté cette ■dépendance et ce prestige que donne la possession d'un immense

Tout autre fut Clément VI. 11 était d'une grande famille et 'Vait tous les goûts d'un gentilhomme. 11 trouva la maison monet il en fit somptueusement et même galamment les honneurs. aimait, on doit le reconnaître, plus qu'il ne convenait certainelentàun pape, la société des femmes. La belle vicomtesse de "renne et la non moins belle comtesse de Périgord ont peut-être 't dans ses appartements des séjours beaucoup trop prolongés ; et **" peut regretter de trouver dans sa ''berté de mœurs que ses exemple;

Ht t< ) Vsyagf de MM. F.

l'empêchaient sou vent de réprimer. Mais ces défauts de grand ; gneur étaient rachetés par de charmantes qualités et de réc vertus; et on ne saurait oubher sa conduite héroïque pcndaik terrible peste qui enleva à Avignon plus du dixième de sa pop* lion, l'intelligence avec laquelle il organisa et dirigea les secou la libérale protection qu'il accorda aux Juifs traqués de lou( parts en Europe, ses efforts pour modérer les rigueurs de l'Inq» sition, sa bonté inépuisable et son exquise charité, qui répondt si bien à la douceur de son nom.

Ce fut, en somme, un très noble et très brillant pontUe; et 0 ne peut s'empêcher de trouver bien sévères les critiques d Pétrarque envers celui qui fut son bienfaiteur et qui le traitait a ami. Le poète, d'ailleurs, qui était clerc et même secrétaire apOsU liquc, amant attitré d'une femme mariée, père de deux eaEaot naturels, dont l'un, à l'âge de quatorze ans, obtenait, à sa demamif une dignité ecclésiastique, ce qui était, comme on le voit, caria tcmcnt compatible avec toutes les dissipations de la vie de cov aurait pu avoir plus d'indulgence. Nul doute que les cardinaux < tous les familiers de la maison du Pape ne vécussent à peu prt de la même façon, et, à leur exemple, tous ceux qui, de priso' de loin, touchaient à cette cour brillante et frivole, amie suit» du luxe, du bruit et du plaisir; et on peut citer, comme tm caractéristique du temps, le testament de l'un des princes d l'Église, le cardinal Arnaud de Via, neveu du Pape, fondateur<i la collégiale de Villeneuve-lez- Avignon, où l'on trouve d« regrets, des souvenirs et des legs fort profanes (i). C'étaient,* somme, les mœurs de l'époque, et personne ne songeait alors s'en offusquer.

Cinq siècles ont passé. Le temps a tout amoindri, appauvri rapetissé. Mais Avignon semble avoir gardé quelque chose <

(i) ... Item Ifgo Domine Hugue de GriaHHo. domine mee. guadragmta Utr TurOHensium parvorum semel solveHdas... 24 novembre 1335. (Arch, àv dtf lement du Gard. Fonds de U Collégiale de Villeneuve-lei-Avigoon, G, II4 Di.n* c« ^MTÎeMu testament, les legs pieux sont mentionnés les premien; p vient le legs f^it i, \:i mailiesse. Huguette de Criannon -, les legs h la famille > Wderoiers. (L. D;:haiiki„ Arnaud dt Via. Bull, mon., 1883, fasc. 5.) .

allu

l'él^ance et de la galanterie de sa belle époque, Hérissée de flèches et de tours, entourée de murailles crénelées, couronnée par son fomiîdabie château , la vieille résidence des papes a tout d'abord une apparence de ville sainte et guerrière. L'intérieur de la ville répond même assez à cette sévérité extérieure : rues Étroites et tortueuses, grands murs de couvents, hôtels déserts, anciens palais cardinalices aux fenêtres géminées, portes à moulures surmontées d'écussons, ferrures massives aux ouvertures des rez-de-chaussée. De distance en distance, de vieilles églises abandonnées, des tours à créneaux, des clochers qui se dressent comme des minarets, A tous les carrefours, de jolies niches de madone au devant desquelles un petit lampadaire est suspendu par une console en fer du travail le plus délicat et le plus varié, allumé chaque soir par les habitants du quartier. Sans la Révolu- ,qiiî a. tout détruit ou mutilé, et les Jésuites qui ont tout laidi, — nous avons à peine besoin de dire que nous ne parlons lu'au point de vue de l'art, — Avignon présenterait certainement une collection de monuments religieux aussi riche que les plus iKlIes villes de l'Italie.

Tout cela n'est plus aujourd'hui qu'un décor un peu disloqué, peine un souvenir. Sous son armure de chevalier et son vêtent d'église, la ville n'a rien de mystique et garde, au contraire, vieux fonds de sensualité toute païenne. Depuis qu'elle a cessé I être la ville des papes, elle est devenue celle des félibres et des cigaliers ii, sortes de tziganes de la poésie provençale, qui sont iD peu les continuateurs des troubadours. Le carillon de leurs 'mes s'ajoute à celui de ses églises. Leur langage accentué, leurs périodes vibrantes font retentir tous les échos de la ville et de la banlieue. Ils sont partout les rois des fêtes populaires; et Avignon est presque toujours en fête : fêtes officielles, religieuses, artistiques, votives, champêtres, et surtout fêtes de quartiers qui se déplacent successivement dans tous les faubourgs et durent "fis semaines entières, avec leurs bals, leurs concerts en plein air, leurs processions, leurs champs de foire, leurs feux de joie et '*Urs interminables banquets. C'est le pays des couleurs vives et

tranchées, de la gaieté bruyante, des plaisirs faciles, de U V dehors. Dans ce grand ciel bleu de Provence, sous ce scddl digue dont l'ardeur est tempérée par la brise du Rhône, Av^ baignée par son large fleuve, dominant de son acropole H mentale une immense plaine qui ne le cède en rien aux plu tiles de la Toscane, se dresse noblement avec des allures cienne capitale; mais l'aimable petite souveraine presque d a surtout une grâce, une harmonie et des mœurs toutes fl tines. Ville élégante, sonore, artiste, chantante, parfunt^EiU frivole peut-être et amoureuse, mais charmante entre tt véritable perle de cette vallée historique du Rhône dont «jîe pelle les plus grands et les plus poétiques souvenirs.

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