‹ Du Saint-Gothard à la merChapitre 22 sur 51 · delà tarte dt Pt · texte numérisé non relu

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'*''Acad-duGard, 18S4.) '-- RocBETiK, Siude tur la viabiliU romaine dam le département de Vauihtt*.

tillage des transports. Le roulage n'existait pas. On ne connaissait pas les voitures suspendues. On se servait de mauvais chars à petites roues et le plus souvent de bêtes de somme. La circulation sur les voies de terre n'était guère possible que pour les grands seigneurs, les courriers et les hommes d'armes. La véritable route de la vallée du Rhône était le fleuve lui-même; et. lorsqu'on avait besoin de passer d'une rive à l'autre, on le traversait en bateau. Quelques bacs ou des équipes de nautonien assuraient ce service d'une manière plus ou moins régulière.

Telle était la situation il y a deux siècles à peine, à plus /ort.« raison à l'époque gallo-romaine. Les documents antiques nefor»t mention, à la vérité, d'aucun bac à traille; mais l'appareil esl ==' simple, si élémentaire, qu'il est impossible qu'il n'ait pas étéconr» »* de tout temps. De nombreux bas-reliefs, et notamment celui ci e Marc-Aurèle et de Faustine qui orne l'escalier du Capitol^^ > donnent le dessin très exact de pontons en charpente destinés ^ l'embarquement sur la rive d'un fleuve, assez semblables à ceu»- ' que nous employons aujourd'hui. Quant à la traille propremeK"""» ^ dite, qui consiste dans une poulie roulante engagée sur une cord-^*= trochlxa, rpo^i'Xov, tendue à chaque rive sur deux pylônes e=i — ■' maçonnerie, ou plus simplement attachée à deux grands mâts v^ r ticaux maintenus par des haubans, elle était incontestableme:^cïi fort en usc^e chez les anciens ; et les gens de rivière l'ont de Io^^lj* temps connue et pratiquée.

Il est à remarquer enfin qu'indépendamment des difficultés «Je sa construction, un pont sur une grande rivière à courant rapicJc est toujours une gène sérieuse pour la navigation. En fait, presque tous les ponts romains ont été construits sur des rivières à faibfe courant et d'une largeur moyenne, — le Tibre en amont de Rome, le Pô à Rimini, le Petit Rhône à Fourques, — et le plus souvent sur des rivières qui n'étaient guère navigables. Tels sont les magnifiques ponts d'Alcantara et de Méridaen Espagne; et, dans la région de la Narbonnaise, les ponts de Sommières et d'-^*'brussum sur le Vidourle, le pont du Gard, le pont Jullien surle Coulon (Vaucluse), le pont de Vaison sur l'Ouvèze, le pont Fia-

vien sur TArc (Bouches-du-Rhône) . On peut donc regarder comme absolument certain qu'il n'y avait pas à Avignon , à l'époque gallo-romaine, de pont fixe en maçonnerie ou en charpente, ni même de pont de bateaux, et que les communications d'une rive à l'autre du Rhône devaient avoir lieu, d'une manière plus ou moins raiera, au moyen d'un ou de plusieurs bacs à traille réunissant les unes aux autres les tles qui encombraient le lit du Rhône, ou au moyen de bateaux indépendants, peut-être même de simples radeaux portés sur des outres comme à Aramon et à Cavaillon.

Le fameux pont d'Avignon, celui que la légende et la chanson ont rendu populaire,

Les beaux Messieurs font comme ci, Les belles Dames font comme ça, Tout le monde y passe,

^t le premier qui ait été construit et date de la république avignonnaise. Commencé en 1177 et terminé en 1188, il est, par conséquent, antérieur de près d'un siècle au pont Saint-Esprit; ^t c'est sans contredit le plus grand travail de l'époque, celui surtout dont l'exécution fut menée de la manière la plus sûre et ^ plus rapide par une de ces admirables corporations de Frères pontifes dont nous avons dit plus haut l'organisation, les mérites ^^les bienfaits.

La construction d'un pont en maçonnerie à arches surbaissées, ^y^t près de trente mètres d'ouverture et traversant deux bras "^ Rhône qui n'avaient pas moins d'un kilomètre de largeur, ^^^it pour l'époque une œuvre tellement extraordinaire qu'on ne Pouvait manquer d'y voir la marque d'une intervention surnaturelle. La légende de saint Bénézet est fixée dans toutes les ^^moires, on peut même dire dans tous les cœurs de la Pro-

vence et du Comtat; mais, quelque connue qu'elle puisse ètre«

elle a trop d'intérêt pour ne pas être brièvement racontée.

Le jeune Benoît ou Bénézet était un petit bei^er de douze ans qui gardait le troupeau de sa mère aux environs de Viviers en Vivarais. Il entend un jour une voix du ciel qui l'appelle par trois fois. C'est Jésus-Christ lui-même qui lui ordonne d'aller à Avignon et d'y bâtir un pont sur !e Rhône. Bénézet hésite. 11 craint d'abandonner son troupeau. Il ne sait rien; il ne connaît pas le Rhône; il n'a jamais quitté son pays, il n'a pas d'argent, trois deniers à peine. La voix insiste et le rassure : a Obéis, lui dit-elle, un ange te conduira. » Cet ange apparaît sous la forme d'un pèlerin. Tous deux se mettent en route et arrivent en face d'Avignon. Mais l'enfant est saisi de frayeur en voyant la largeui du fleuve : a Ne crains rien, lui dit l'ange, cette barque te passera; entre dans Avignon, montre-toi à i'évêque et à son peuple; l'esprit de Dieu est avec toi. » Et il disparaît.

Le maître de la barque était un Juif. Bénézet l'implore au nom de Dieu et de la Vierge Marie. II est d'abord rebuté et l'objet de plaisanteries de mauvais goût. Il insiste et finît par fiéchir le Juif, qui, ne pouvant lui extorquer davantage, lui prend ses trois deniers et le passe sur l'autre rive. L'enfant monte droit à l'églisï où I'évêque Pons prêchait devant son peuple. Il s'avance résolument devant la chaire, et d'une voix ferme : « Écoutez-moi tous, dit-il : Monseigneur Jésus-Christ m'envoie vers vous pour que je fasse un pont sur le Rhône, a L'évêque, interrompu par un étranger d'une si chétive apparence , entre naturellement en fureur et le fait jeter à la porte, avec ordre de le conduire au prévôt viguier pour être châtié de son insolence et de son imposture, 11 ne s'agissait rien moins pour lui que d'être écorché vif. L'enfant ne se trouble pas plus devant le viguier que devant I'évêque: « Monseigneur Jésus-Christ, luirépète-t-il, m'a envoyé dans cette ville pour que je fasse un pont sur le Rhône, — Un pont sur le Rhône! réplique le viguier, comment toi, vil mendiant qui n'as rien, tu te vantes de construire un pont là où Dieu,

ni saint Pierre, ni saint Paul, ni l'empereur Charles n'a pu ie faire! Cependant, comme on sait que les ponts se construisent avec des pierres, avant de te punir comme tu le mérites, je vais t'éprouver. Tu vois cette pierre? Si tu peux la remuer et la porter au Rhône, je croirai que c'est Dieu qui t'envoie, n

La pierre, dit la l^ende, n'avait pas moins de 13 pieds de long sur 7 de large, et était épaisse à proportion. Trente hommes auraient pu à peine l'éhranler. C'était un de ces énormes mono- Hthes abandonnés dans la cour du palais du viguier, débris de quelque monument romain détruit à la suite du sac de la ville par les Sarrasins. Bénézet s'agenouille, fait sa prière; puis, saisissant le bloc gigantesque, l'enlève aussi facilement qu'un caillou, le porte sur son épaule à travers la ville et le dépose sur la berge du Rhône, là même où il devait fonder la première arche. Le ■viguier se précipite alors aux pieds de l'enfant et le qualifie de saint. La foule l'acclame. La ville entière est dans l'allégresse. Cinq mille sous d'or sont recueillis dans la première journée. Tout ■e nonde veut contribuer à la construction du pont sous la direction du bienheureux étranger visiblement inspiré et envoyé par Oicu, Les travaux sont immédiatement entrepris. Mais le jeune "^nÉiet n'en voit malheureusement pas ta fin. 11 meurt en 1184; ^t son corps vénéré est déposé dans une petite chapelle bâtie sur '^ pont lui-même.

Quatre ans après, l'ouvrage est entièrement terminé par les com- P^^nons mêmes de Bénézet. Ilmesure près de 900 mètres de long; il * dix-neuf arches d'une hardiesse et d'une élégance jusqu'alors iQconnues, des piles admirablement défendues par des éperons, '*es tympans ingénieusement évidés pour permettre l'écoulement 'Icsgrandes eaux d'inondation. C'est, en un mot, le plus admirable 'ïuvrage d'art de toute la région du Rhône, et pour la ville **'Avignon et tous les pays voisins, un lieu de pèlerinage et *ï' incessantes promenades, en même temps qu'un sujet de légitime orgueil.

Telle est la légende avignonnaise ; et, pour tout bon Avignon- **^s, quelque merveilleuse qu'elle paraisse, elle est plus vraie que

l'hiatoîre elie-mème. La croyance populaire, la tradition o stante de sept siècles, et même une sorte de vanité loa sont d'accord pour affirmer l'intervention divine, et toute » série d'épisodes miraculeux intimemenl liés à la construction pont, Œuvre incomparable qui n'aurait pu être conçue et mené bonne fin que par des moyens surnaturels et l'efTet de grâsupérieures.

Les textes d'ailleurs ne manquent pas, et permettent tout moins de reconstituer les principaux éléments du fait historiq' La légende du pont d'Avignon a tout d'abord ce caractère pai culier, qui lui donne incontestablement plus de valeur qu'à plupart des récits merveilleux du même ordre, qu'elle n'a jara varié , que c'est une légende écrite et non parlée , et qu'elle a t composée au lendemain même des événements. Elle est neti précise, n'a rien de flottant ni d'indécis; elle contient en outi comme annexe, un consciencieux procès-verbal d'information des dépositions sinon très judicieuses, du moins absolument si cères, de témoins contemporains (i). Elle constitue donc, dans sens critique du mot, un véritable document sur lequel il est pc mis, sans doute, de faire bien des réserves, mais que l'on nepe absolument n^liger et que l'on doit même sérieusement discute

Le pont d'Avignon a été commencé en 1177 et terminé 1 188. C'est là d'abord un fait indéniable.

Lepremierchroniqueur.certainement contemporain de Bénéï* qui ait parlé de son œuvre, est le Frère Robert, Robertus Ant. siodorus, d'abord chanoine de la cathédrale d'Auxerre, puis moi prémontré de l'abbaye de Saint-Marien, séparée d'Auxerre par rivière de l'Yonne, et fondée aux premiers temps apostoli<)u par saint Germain, sous l'invocation de saint Côme et de saî

(l) Voir pièce justificativi

Damien. La chronique de Robert d'Auxerre commence aux âges pnmitifsdu christianisme, et s'arrête à l'année 12 10, qui a précédé sa mort (i). Elle se recommande à la fois par un certain I mérite littéraire, de la précision, et surtout l'absence de tout épisode merveilleux ou visant à l'effet. La haute vertu de son auteur et ses connaissances historiques, bien supérieures à celles de ses contemporains, lui donnent en outre une réelle autorité.

Cinq autres chroniqueurs , presque contemporains aussi , et qui paraissent avoir reproduit le souvenir de traditions encore vivantes, ont confirmé le récit du moine d'Auxerre. Ce sont :

Kenre Coral, auteur de la Chronique de Saint- Martin de Limc^es (2) ;

L'illustre Dominicain Vincent de Beauvais, l'une des gloires du treizième siècle, qui a parlé avec détails de Bénézet, dans la par- ^ « historiale » de sa vaste et savante encyclopédie des connais- ^ces de l'époque (3) ; I Martin le Polonais , archevêque de Gnesme en Posnanie , mort « 1278 (4) ;

L'auteur anonyme de la Chronique de Tours, qui était chanoine <!« cette ville (5) ;

Guillaume de Nangis, enfin, qui vivait sous le règne de saint Louis (6).

*^e ces six chroniqueurs, un seul, Guillaume de Nangis, parle u une éclipse de soleil survenue à la sixième heure du jour, c'està-aire vers midi, le 13 septembre de l'année 1177, et coïncidant ^vec l'arrivée de Bénézet à Avignon. Les autres se contentent de '"rationner l'émotion profonde produite par l'arrivée du jeune

'O Ckrotiologia sérum temporum. (Trecis, 1607, in-4*, p. 84.) ^^^^Ides kist. des Gaules, t, XII, Chronicon Antissiodorense, p. 298. '*) Chronicon S. Martini Lemovicensis. {Recueil des hist. des Gaules, t. XII,

^^ ViNCENTiUS Belzx>vacensis, Speculutn historiale, lib. XXIX, cap. xxi.

^ Martinus Polonus, voir Th. Raynaud, Antemurale. Avignon, 1662.

^^ Chronicon Turonense. {Recueil des hist. de France, t. XII, p. 477.) ^^) Cuill. de Nangis, sive Nangiaci, ord. S. Bened. {Recueil des hist. de '^'•'«cr, t. XX, p. 759.)

étranger, son inspiration divine et l'enthousiasme avex lequel ht entreprise, par une population d'abord hostile, une œuvre jugée jusque-là impossible, comme si une force surhumaine était immédiatement intervenue, divino nutu incitait an commoti (i).

Tous les auteurs ecclésiastiques ou laïques qui ont écrit la vie de saint Bénézet — et le nombre en est grand — se sont appuyé» sur deux documents qui remontent incontestablement au treizième siècle.

Le premier est ce qu'on peut appeler la charte avignonnaJse des Actes de saint Bénézet ; le second est la charte lyonnaise d« mêmes actes. Ces deux documents sont d'accord quant aux faits principaux ; ils ne diffèrent que par quelques détails, ce qui s'explique facilement par les circonstances différentes de temps et de milieux; mais ils se complètent et se vérifient ainsi l'un jar l'autre.

La charte avignonnaise contient deux parties bien dîstinctestt d'une valeur très différente : la première est un récit absolument légendaire de l'arrivée de Bénézet à Avignon, et de tous les faits merveilleux et miraculeux de sa mission; on l'appelle Vhiitara; la deuxième est une sorte de procès-verbal d'enquête, dressi après l'audition de témoins contemporains de la construction do pont; on l'appelle la notatio. Ces deux textes sont écrits Tunàlî suite de l'autre sur un vieux parchemin mutilé qu'on appeU' Vantitjua membraua. et qui a été conservé, jusqu'à ces dernier temps, dans la tour du beffroi englobée dans le nouvel hôtel de ville d'Avignon. Ce parchemin est aujourd'hui classé dans labelit collection des archives municipales (2). Un Chartreux éruèt, M. Neri, devenu après la Révolution archiviste du départemen' de V'aucluse , eut la bonne fortune de le découvrir , froissé connue un vieux chiffon, dans un tas de balayures. Le précieux manuscn' avait beaucoup souffert. Il était percé et déchiré en plusieurs

(1) Voir le teite complet de ces chroniqueurs da.na le travail posthume »uf '''°' Biatiet de A. B. de Saist-Venant. Bourges, 1889.

(2) Archives d'Avignon, AA, n* 35, boite 37.

r endroits. Quelques passages avaient été plus ou moins détruits I par le frottement et l'humidité. Des efforts peu intelligents, dans I le but louable de faire reparaître des caractères altérés, avaient eu pour résultat de les effacer presque complètement. Quelques additions malencontreuses avaient été faites en outre au-dessus de plusieurs lignes; mais, malgré toutes ces mutilations, il est facile de reconnaître que l'écriture est de la fin du treizième siècle (1).

On en a d'ailleurs des transcriptions authentiques, dont la plus connue est celle qui fait partie de la collection magistrale des Bollandistes (2). Enfin, on en connaît une vieille traduction en texte provençal ou roman qui paraît remonter au quatorzième siècle et ne manque pas d'intérêt (3}.

Toutes ces copies, tant latines que provençales, se trouvent en outre consignées dans le volumineux dossier du fameux procès du R-hône ijirocessus Rhodani et jura pontis), qui s'éleva vers l'an 1500 entre le Pape et le roi de France. Le Pape, qui possédait Avignon, prétendait posséder en même temps le pont du Rhône avec tous ses péages, droits et dépendances, ce qu'on appelait les jura pontis. Le roi de France, de son côté, qui était propriétaire de la rive droite et y tenait garnison dans la tour de Philippe le Bel, établie à l'extrémité même du pont, soutenait que le domaine royal comprenait tout le Ht du fleuve, ses deux rives submersibles, ses îlots et le pont lui-même. La question était délicate. Des arbitres furent nommés ; et , parmi les pièces qu'ils durent examiner, se trouvait en première ligne le fameux parchemin mentionnant les actes de saint Bénézet, qui était alors à peu Lprés intact, et qui dut être vérifié contradictoirement et fidèlement

I) D'ipcès l'examen attentif d'un savant paléographe, M. Deloye, bibliothé

■Oircdumasëe Calvet à Avignon, l'écriture du texte paraît être de 1270 a 13S0,

« 'a ojttcctions et raturej de 1330 à 1330.

U) Adasaitctarum, aprilis, t. U. {De sancto Bentdicto fundatere ponlis Avt-

I ■NWtini.l Acta tx ttianuscriptis archivii Aveniotumsis. Def>osilioKts tcstittm fx

aallunlicîs manuicrifitis arekivii. (S. Dancel Papebrock.)

(jt Archives de la ville d'Avignon, a" vol, des documents du procis du Rhàne,

I '']i6 etiuivints. — Voir Pièces justificatives, 111.

transcrit dans le dosùer. La pièce présente donc toutes les guanties désirables d'exactitude. On sait d'ailleurs que les arbitra jugèrent que le pont était une œuvre tout avignonnaise et donnèrent gain de cause au Pape.

Les deux parties de la charte avignonnaise — le récit légeor daire ou kistoria, et le procès-verbal d'information ou notalie — ont été visiblement rédigées à des époques un peu diflérenles. L'enquête, qui contient les dépositions sincères de témoins <jiii ont assisté à la construction du pont, ont vu le Frère Benoit i l'œuvre et ont été édifiés par sa piété et son zèle, présente im réel caractère d'authenticité; et, bien qu'elle ne porte pas la mention du dignitaire ecclésiastique qui en a rédigé le procès-verbili il est à peu près certain que cette rédaction doit être de très p« postérieure aux événements. On peut la placer, sans erreur seosible, vers Tannée 1230. A cette époque, les quinze témoiiu entendus devaient avoir déjà un âge assez avancé, puisque Upont a été commencé en 1177 et terminé en 11 88. Ces témoins, d'ait leurs, ne déposent que sur des faits qu'ils ont vus [vidit) ouU sujet de merveilles qui leur ont été racontées (audt'vit dùi). V& sont en somme assez raisonnables; ils ne parlent ni de 1'^ enfantin du jeune berger, ni de l'éclipsé de soleil qui aurait eaucidé avec son arrivée, ni de la voix de Jésus-Christ qui l'aurait appelé, ni de l'ange intervenu sous la forme d'un pèlerin et qa l'aurait accompagné, ni de la menace de l'évëque qui voulait le faire écorcher vif et qui paraît n'être qu'un conte, ni du transport à pied d'œuvre de cette pierre colossale que trente hommes n'auraient pu mouvoir et que le faible enfant aurait chargée sur ses épaules aussi facilement qu'une brique ou le gros caillou d'une | fronde. Tous les témoins , au contraire , sont unanimes à louer It ' saint jeune homme de sa piété, sanctx admodum vitx juvenà, \ comme le dit si bien le moine d'Auxerre ; ils racontent qu'il a édlÉ* le peuple par ses vertus, qu'il a guéri des infirmes et soui^d** malades pendant sa vie, qu'après sa mort il s'est étabh un pèleO nage à son tombeau, et qu'on obtenait par son intercessioo A* guérisons et des grâces miraculeuses, quem ferunt eliatn *•

!r clarutsse miraculis (i). Ce procès-verbal est en somme un ment tout à fait historique.

■Tout autre est Vhisioria, qui n'est, dans le vrai sens du mot, qu'une légende, née évidemment de l'enthousiasme et de la crédulité populaires, composée ensuite, vers 1260, par quelque clerc plus ou moins illuminé qui ne s'est préoccupé que de faire une œuvre de piété, et transcrite immédiatement après sur le vieux parchemin en même temps que la notatio. Le tout a été enfin 1 roman vulgaire dans le courant du quatorzième siècle, iscopié en 1500 dans les pièces du procès du Rhône. C'est «renient un monument fort curieux ; mais la critique ne peut

■e l'accepter comme un document de valeur. Ben est de même de la charte lyonnaise. Cette charte est une «écrite par le pape Innocent IV, ou adressée de sa part, et i son nom, à la chrétienté. Elle est datée de Lyon la deuxième Se de son pontificat, c'est-à-dire l'an 1245. Le Pape dit qu'il eidère comme son devoir d'informer les évéques, abbés, [urs, prêtres et fidèles du monde entier de a tout ce qu'il a Bidu dire depuis son arrivée à Lyon sur la sainteté de Bénézet Wr la merveilleuse construction que ce jeune pâtre, dénué de sources, a faite récemment à Avignon d'un grand pont reliant ideux rives du Rhône, et d'un hôpital contigu destiné au soula- Dent des malheureux et à l'abri des pèlerins a. Un des exems de cette lettre un peu douteuse d'Innocent IV se trouve ^bibliothèque de l'École de médecine de Montpellier (2). Le it miraculeux n'y diffère pas dans ses traits les plus essentiels celui de la charte avignonnaîse. C'est toujours un jeune berger Mize ans qui a entendu la voix de Jésus-Christ, qui a été iBmpagnë par un mystérieux pèlerin à Avignon , y a interpellé Biple et, comme preuve de sa mission divine, a transporté sur tfpaule et a jeté dans le Rhône une pierre d'un poids fabuleux.

CoUectioi

La charte avignonnaise ne donne pas le lieu de naissance dt Bénézet ; mais elle dît qu'il traversa le Rhône pour se rendre i Avignon; et il n'en a pas fallu davantage pour que le Vivaraii ait revendiqué l'honneur de lui avoir donné le jour. On montre encore avec émotion la petite maison qui a abrité son enfance au hameau du Villard , dans la commune de Burzet (Ardèche). U charte lyonnaise dit, au contraire, qu'il gardait les troupeaux de sa mère dans un lieu habité du nom d'Almilat. Or, il existe, à trois kilomètres environ de Saint-Jean de Maurienne, une localité appelée Hermillon ou Armîllard, qu'on retrouve dans les actes jusqu'au septième siècle, sous la rubrique à'Armariolum (1'.^' moire). C'était là que se trouvaient les magasins à provisîonset les celliers de l'évêché de Saint-Jean, La tradition de ce paji a de tout temps été fidèle au Bienheureux petit Benoît. Tout comme dans le V'ivarais, on y montre sa maison natale. La prairie où il garda son troupeau continue à s'appeler le « Pâturage île Saint-BénéKet n; et on conserve dans l'hôpital de Saint -Jean de Maurienne un vieux tableau de 1695, représentant les différents épisodes de la vie du jeune saint (i).

Cette pieuse rivalité entre la Maurienne et le Vivarais n'est pas étayée, comme on le voit, de preuves bien sérieuses; et, en admettant même l'existence de l'enfant prédestiné, il est impossible de savoir au juste son origine. j

Sans attendre une décision formelle de l'Église, la voix publiqw a de très bonne heure béatifié le jeune Bénézet. L'Église a ratine cette sanctification rendue par une sorte d'acclamation populairei mais la vérité est que la bulle de canonisation a été jusqu'à présent introuvable (2) , On sait d'ailleurs qu'il existe un assez gra""^

(1) Voit pour plus de détails S. Bhifmtt, par A.-B, DE Saint- Venakt, tf. "'■ DOteL.

(3) Lei nombreuses recfaerclies faites sont toujours demeurées saassuccii'''*

nombre de saints, ou admis comme tels par l'Église, pour lesquels on n'a jamais suivi les formes juridiques si sages et si prudentes qui sont aujourd'hui adoptées. Mais , à défaut de titre régulier, saint Béûézet n'a cessé de jouir, depuis près de sept cents ans, de la feveur des fidèles de la Provence, du Vivarais et de la Maurienne; et les indulgences spéciales accordées par les papes Innocent IV, AlexandrelV. Clément IV, Nicolas m, Boniface VIII, Clément V et Urbain V, sont une preuve que son culte a été de très bonne heure autorisé et encouragé.

Un premier office régulier, en l'honneur de saint Bénézet, fut établi, en 1331, dans l'église Saînt-Agrîcol d'Avignon. Cette ^ise était primitivement dédiée à saint Magne, père de saint Agricol et son prédécesseur. Tous deux furent de saints évêques Wvignon au septième siècle; et leurs corps reposent ensemble dans le même temple et sous le même autel. Ni l'un ni l'autre ne sont, à la vérité, régulièrement inscrits sur aucun catalogue de saints. Mais les pieuses recherches et les travaux des Bollandistes lïur ont donné une véritable consécration , et leurs fêtes sont sujourd'hui reconnues et célébrées. Saint Agricol est le premier patron d'Avignon ; le second est le Bienheureux Pierre de Luxembourg; le troisième, qui a même été pendant le moyen âge le plus populaire, est le petit berger Benoît, spontanément acclamé par 11 effet de la reconnaissance publique , et classé comme saint par une sorte de possession de fait.

L'élise Saint-Agricol était primitivement desservie par des niMncs de l'Ordre de Saint-Benoît, que l'évèque Foulques avait 'ait venir, vers l'an 1235, du célèbre monastère de Lérins. Elle *tait alors simplement curiale; mais, en 1 331, le pape Jean XXII , qui avait été évêque d'Avignon , l'éleva au rang de collégiale , et unit à son riche chapitre la chapelle du pont, dans laquelle était tlÉposé le corps de Bénézet, ainsi que la petite église de l'hôpital,

*'*MuItmenl constaté que Bénézcl a reçu le litre de u Bienheureuit 11 au '"otembie 1202, dans un acte de donation du comte de Forcalquier, et ccl ■Winlii au mois d'avril 1233, dans un inventaire des biens d p'Aïigntrti. (Mss. et Chartes du musée Calvet.)

aafi SECONDE PARTIE. — CHAPITRE HUITIÈME-

dont on voit encore le bâtiment principal encastré dans le mi. d'enceinte de la ville. L'office de saint Bénézet fut alors céléb«— é avec une grande solennité. Ce même office fut adopté dans tout 1 e diocèse de Viviers. 11 a été modifié depuis, et aujourd'hui un noLivel office en l'honneur du saint est récité dans les quatre diocèses d'Avignon, de Nîmes, de Viviers et de Saint-Jean de Maurienn^,

L'Église a donc pleinement adopté la légende. Elle a autorisa la représentation des miracles attribués au saint sur les tableaux de ses chapelles et les bannières de ses confréries; elle encourage les prières qu'on lui adresse; mais cette approbation n'est pas une affirmation positive de la vérité absolue des faits. L'office de saint Bénézet n'est en somme récité que par les clercs de tout ordre le jour de la fête du saint. Pour le commun des fidèles, c'est une dévotion surérogatoire et une croyance facultative.

Toutes les personnes qui sont au courant des détails pratiqu^^ du culte catholique savent que l'office nommé n matines d, et daxit la lecture, soit isolément, soit au chœur, est une des obligaliox^s quotidiennes de ceux qui ont reçu les ordres majeurs, se compo^^ de trois m nocturnes ii, ainsi nommés à cause de l'heure ancienne" ment très matinale de la récitation en commun. Chacun de c^s trois nocturnes est divisé en trois lectures ou leçons {lection^s. choses qu'on lit) . Les trois premières leçons sont tirées de l'Écx"'ture sainte; les trois dernières sont en général des fragmer»*^ d'homélies des Pères; les trois leçons intermédiaires sont <3^ courtes narrations rappelant les principaux actes de la vie «i>* saint du jour, les faits miraculeux qui se sont accomplis sur s^ tombe ou au contact de ses restes. On sait aussi que l'Eglise • avant d'autoriser l'inscription des leçons, antiennes et oraisoï^* propres à une liturgie de saint, a soumis les faits de sa vie à uï^^ critique sérieuse à trois degrés, d'abord celle de l'évêque, ensui*^ celle de la congrégation romaine des rites, en dernier lieu l'esam^^ et l'autorité suprême du Souverain Pontife. Malgré ces saç** précautions, tout en proposant à la vénération des fidèles 1*^ personnages dont elle a reconnu les mérites et les actes hér*^'" ques, elle n'impose pas la croyance à ces actes comme un arti-^'^

r foi et laisse à chacun une absolue liberté d'appréciation. Tel est le cas pour saint Bénézet.

II est donc permis, sans manquer de respect aux décisions de l'Église, sans même contester la sainteté de Bénézet, de s'inscrire en faux contre la plupart des détails de la légende. La foi et It; respect peuvent très bien se concilier avec une saine et prudente critique. Admirer en aveugle et croire à tout, c'est en réalité ne rien voir et ne rien croire; c'est un droit et même un devoir de discuter avec une entière liberté et une parfaite indépendance d'esprit des questions qui sont après tout purement historiques, alors même qu'elles touchent à l'hagiographie; et, dans le cas spécial qui nous occupe, si l'on pèse bien la valeur des termes employés par les chroniqueurs dont les textes seuls ont une valeur critique, on voit que l'incitation supérieure ou divine attribuée à Bénézet et si bien désignée par les mots de nutus divtntis, est en quelque sorte l'équivalent de ce que les poètes appellent tous les jours le « coup d'aile », les artistes 1' a inspiration géniale » et tous les profanes le « feu sacré ».

Il est donc juste et même facile de faire avec discernement la P^Lrt des actes qui appartiennent réellement à saint Bénézet et des &p>isodes fantaisistes qui ne sont dus qu'à des excès d'imagination ^t de piété. Tous les chroniqueurs sont d'accord pour fixer à ''^jinée 1177 la date de l'arrivée de Bénézet à Avignon; et la '^^nde affirme de la manière la plus formelle que c'est l'année "^i^mc oii eut lieu l'éclipsé totale de soleil. Cette affirmation a ^lle seule suffit pour démontrer que la légende n'est qu'un docu- ■*>ent de seconde main composé plusieurs années après les événe- ■ï^ents par un clerc ignorant ou peu scrupuleux, uniquement préoccupé de frapper l'imagination des fidèles et d'exalter leur

rté, lln'ya.paseu en effet d'éclipsé de soleil à Avignon en 1177. Les mouvements relatifs du soleil, de la terre et de la lune sont tellement connus aujourd'hui qu'on lit dans le ciel d'il y a trente siècles aussi bien que dans le ciel de nos jours, et qu'on retrouve par le calcul toutes les phases de l'éclipsé la plus ancienne du

monde avec une exactitude tout à Fait mathématique. Ce calo se trouve d'ailleurs tout fait, en ce qui concerne le douzième sièdi dans le savant tableau de Pingre auquel se rapportent tous l< érudits et qui indique les heures de toutes les éclipses depu l'an 1" de notre ère jusqu'à l'an igoo (i). On y voit qu'il n'y eu en 1177 qu'une éclipse de soieil invisible en Europe, et qi c'est seulement le 13 septembre 1178, à midi, qu'il y a eu ur éclipse totale, centrale au 46" degré de latitude, et par conséquei presque centrale à Avignon. Cette éclipse, qui arrivait au milii de la journée, a dû profondément troubler les Avignonnais; e dans ces temps d'ignorance et de superstition, un pareil phém mène pouvait être très bien regardé comme un symptôme pr curseur d'une fin prochaine. Resté dans la mémoire des popul tions , rapproché de la construction extraordinaire du pont q avait été commencé l'année précédente sous la direction d't jeune étranger, commenté, développé par deux ou trois génér tions, l'imagination de chacun brodant sur le tout, il a été englol dans la légende; et le clerc qui l'a rédigée n'a pas manqué d introduire ce nouvel élément de merveilleux qui devait ajout considérablement à l'effet. L'Église, à son tour, a adopté Yhistor du clerc; et on la retrouve, en effet, presque entièrement repi duite dans l'ancien office de Saint-Agricol.

La critique moderne, systématiquement hostile aux traditio et à tout ce qui touche de près ou de loin au surnaturel et merveilleux, considère la légende comme une simple allégori une fiction poétique et religieuse. Pour elle, la qualité de berg donnée à saint Bénézet indique qu'il était pasteur ou supérie

([) Voir te grand onvrage intitulé a L'Art de vÉrifier les dates m commence 1743 par te Bénédictin dom Maur d'Antînes et continué par dom Charles C mencet et dom François Clément. Le tableau des éclipses de Ping-ré (a' et 3* éi tion de l'ouvrîge) a été approuvé le 9 juillet 1766 par l'Académie des sciencf sur le rapport de d'Alemberl et de Le Monnier.

d'une maison de Frères hospitaliers ou de Frères constructeurs de ponts de la région du Midi. Son âge de douze ans représente le nombre d'années depuis lesquelles il était à la tête de cette maison. La voix de Jésus-Christ invisible, c'est l'inspiration qu'il eut de construire un pont à Avignon. Le troupeau de sa mère qu'il abandonne n'est autre chose que le troupeau de sa mère l'Église dont il était le gardien en sa qualité de moine. La pierre colossale qu'il charge sur ses épaules signifie que la foi transporte les montages, et que Bénézet a vaincu à lui tout seul des obstacles qu'un grand nombre d'hommes n'avaient pu surmonter avant lui, puisqu'aucun n'avait osé entreprendre la construction du fameux pont (i). Tous ses actes ont été symboliquement écrits suivant l'usage d'alors et dans le style imagé et allégorique des encomiastes et des panégyristes du temps.

C'est passer d'un extrême à l'autre. L'examen impartial des textes ne permet pas en effet de rejeter en bloc la tradition de saint Bénézet comme une légende absolument fantaisiste. On peut, on doit même faire bon marché de la première partie de la charte avignonnaise, Vhistoria, évidemment composée pour l'effet et dans une intention pieuse. On peut aussi faire toutes les réserves au sujet de la charte lyonnaise, qui n'a pas la forme habituelle des *ctes pontificaux, et qui n'est que le récit de seconde main, par le pape Innocent IV, — il le déclare d'ailleurs très sincèrement lui- 'ïïfime, — de faits qu'il a entendu raconter par des hommes de "ïen. Il est permis aussi de ne considérer que comme une œuvre •l'imagination et un exercice de piété les leçons et les prières de l'office approuvées par l'Église, et nous avons dit que celle-ci se garde bien de les imposer comme articles de foi.

Aucun de ces textes ne constitue sans doute un document supportant la critique. Mais il n'en est pas de même de la seconde partie de la charte avignonnaise, la nolatio, procès-verbal authentique de dépositions recueillies auprès de quinze témoins qui ont vu Bénézet sur son chantier, ni surtout de la chronique du moine

(') Françoy, Mrlangcs si

;. Man. biblioth. Calve

SECONDE PARTIE. -

d'Auxerre, presque contemporaine des événements. Ces deux textes ne mentionnent aucun fait surnaturel ou merveUleus, Il n'y est question ni de la voJx de Jésus-Christ, ni de l'apparition d'un ange, ni du tour de force exécuté par le jeune enfant en soulevant une pierre énorme, encore moins de cette fameuse éclipse si malencontreusement mêlée à l'arrivée du saint parles légendaires et les hagiographes. En les rapprochant de la tradition, dont il est impossible de ne pas tenir un certain compte, on peut donc croire sans témérité et même sans naïveté que le pont d'Avignon a été exécuté dans des circonstances tout à fait exceptionnelles ; et en somme l'élimination du surnaturel que la critique sérieuse doit toujours rejeter, n'en rend que plus étonoante la mission que Bénézet se serait donnée à lui-même et qu'il a a merveilleusement remplie. On se trouve alors en effet en présence d'un homme jeune, étranger, moine ou laïque, maïs dépourvu de ressources, aux prises avec des éléments redoutables, en luHC avec tous les préjugés de l'époque, et qui accomplit en onieans une œuvre incomparable, sans précédent, jugée au-dessus (icS' forces ordinaires par tous ses contemporains.

En s 'affranchissant donc des épisodes miraculeux de la l^ende et en ne s'attachant qu'à des documents d'une réelle valeur et qui, malgré quelques variantes, ont un fond identique, il nouspantt rationnel d'établir de la manière suivante les principaux traits ik l'histoire du pont d'Avignon et de son illustre architecte.

En l'an 1177, la ville d'Avignon vit arriver devant ses murï on inconnu, d'une naissance obscure, appartenant probablement i l'une de ces corporations de Frères pontifes ou hospitaliers, quîK donnaient pour mission d'assurer le passage des rivières piti» construction de ponts et de maisons de secours. Ces maisons Jt secours ou hospices, hospitia, étaient toujours établies à côtèâ* pont et recueillaient les voyageurs et surtout les pèlerins it Rome, de Saint-Jacques et de Jérusalem, L'étranger s'appelât Benoît ou Bénézet. Il sut se créer bientôt une très grande pop»-, larité et triompha rapidement de la première opposition W

lagistrats de la ville. On le crut dès lors animé d'une sorte d'inspiration divine. Il parcourut les provinces voisines d'Avignon. Les ressources pécuniaires, les privilèges et les franchises lui arrivèrent de tous côtés en même temps qu'un nombre considérable <Je collaborateurs bénévoles. Les carrières de Villeneuve, situées sur le Rhône, fournirent la plupart des matériaux. Par son zèle, sa foi ardente, son éloquence persuasive, il exerçait sur son personnel une autorité incontestée. Son action morale était en quelque sorte surnaturelle. Autour de lui il soulageait et guérissait les malades et les infirmes; et la foule le considérait comme un saint. Toutefois, il se contentait du titre modeste de procureur. Jugeant avec raison qu'il serait impuissant à régler à lui seul le temporel de sa ■ maison », il s'unit aux principaux personnages qui représentaient les intérêts au nom desquels il accomplissait sa vaste entreprise ; et, pour former cet être moral qu'on appela « la fabrique ou l'ceuvre du pont », l'évêque et les consuls de la République avigtionnaise joignirent leur autorité spirituelle et administrative à l'autorité personnelle du jeune thaumaturge (i).

La renommée du pieux bâtisseur s'étendit bientôt au delà des limites de son chantier d'Avignon. Il fut appelé à Lyon. La charte lyonnaise dit même que c'est à lui qu'appartient l'honneur d'avoir fondé le pont de la Guillotière et l'hôpital contigu. De Lyon il passe en Bourgogne (2) ; mais il en est presque immédiatement rappelé pour relever une arche de son pont d'Avignon, qui avait été construite pendant son absence d'une manière défectueuse et s'était écroulée. La mort le surprend en 1 184 au milieu *le ses travaux ; mais le succès de l'œuvre était assuré; et il put sendormir en paix avec la satisfaction de l'ouvrier parvenu au butdc sa tâche. Il laissait à ses collaborateurs, à ceux qu'il appelait ses ■ frères u, des ressources de toute nature, en argent, en immeubles, en droits, en privilèges reconnus; et la corporation,

('! Voir le tarif du péage du pont dans un acte notarié d '(vtqnePons et les consuls de la ville.

'^) Diuxième déposition de la charte avignonnaise {nalalia).

- ooie dans le souvenir de son chef vénéré, se transforma en conv

^bianauté régulière.

^^ Trois ans après, en 1 187, le chapitre de la cathédrale d'Avignon accordait au prieur de l'œuvre, Jean Benoît, qui portait It m6mc nom que Bénézct, la faculté d'avoir une église, un cimetière et un chapelain pour sa communauté, dont les membres se soumirent alors aux trois grands vceux monastiques, chasteté, pauvreté et obéissance, s'engageant en outre à servir les voyageurs dans l'hospice qu'ils avaient construit à l'entrée du pont.

Pendant toute la durée de la construction, les Frères pantifes avaient conservé le costume laïque, plus favorable à l'exercice de leur profession manuelle. Les travaux de maçonnerie et le soin des pèlerins malades prenaient leurs journées entières; aussi ne vit-on jamais les hautes études prospérer beaucoup parmi eux. ■ Le Frère Élie de Barjols, qui fit profession en 1222, est le seul qui ait été revêtu du sacerdoce et qui paraît avoir cultivé les belles-lettres; mais avant d'entrer en religion il était déjà prêtre, et il passait en Provence pour un troubadour distingué (i). » Tous les autres étaient des hommes simples, absorbés par le travail manuel ou leur métier d'infirmiers. Ils consacraient exclusivement les revenus de leur œuvre et les donations qu'ils recevaient à l'entretien du pont et aux soins des pèlerins et des voyageurs infirmes ou indigents. Ils se tenaient dans une retraite absolue et ne sortaient de leur hospice que pour aller à la quête ou pour travailler aux bâtisses du pont. Telle est l'histoire vraie.

Le pont fut terminé en 1188. C'était une œuvre magistrale^ Avignon était relié à la rive droite du Rhône au moyen de vingts trois arches, dont une sur le quai ou bas port. Toutes ces arch^ affectaient la forme d'un arc de cercle surbaissé; elles avaier=

(i) CMiKOU, Histoire de saint Bén

clsacune exactement loo pieds (32", 50) d'ouverture et reposaient

^«^r des piles dont l'épaisseur variait de 23 à 25 pieds (y". 50 à

S^.io). Les voûtes étaient composées de quatre bandeaux dis-

™t».«icts en pierre d'appareil, véritables arcs-doubleaux, qui, dans

^ft'csngine, paraissent avoir été peu ou point reliés entre eux et

HS» 'étaient rendus solidaires que par les massifs de maçonnerie qui

I^£S surmontaient et les chargeaient. Le pont, dans sa longueur

totale, approchait de 3,000 pieds (974 mètres), et présentait cinq

^Jignements droits assez inégalement distribués. Mais, d'une

rr»anière générale, il se composait de deux grands alignements

formant chevron suivant un angle saillant opposé au courant du

KJiône, disposition très rationnelle adoptée plus tard au Pont

Saint-Esprit- La largeur de la voie charretière était de 12 pieds

Sur la troisième pile du côté de la ville s'élevait une petite chapelle. C'est là, au milieu du Rhône, que fut enseveli Bénézet. Pendant près de cinq siècles, le corps du pieux architecte reposa en paix dans ce petit sanctuaire qu'il avait choisi pour le lieu de sa sépulture. La chapelle fut détruite en partie par les schismatiques, mais le tombeau fut respecté. Dans la débâcle qui suivit le "goureux hiver de i66g, d'énormes quartiers de glace charriés P^r le fleuve vinrent ébranler les piles du pont. Deux arches 'Urent renversées, et la pîle qui supportait la chapelle tellement compromise, qu'on jugea prudent de mettre à l'abri les retiques ■iu fondateur. Elles furent transportées solennellement, le 18 mars ' "70, à dix heures du soir, dans l'église même de l'hôpital contigu *** pont. La journée entière avait été employée à l'ouverture du ^'nbeau et à la rédaction d'un procès-verbal de reconnaissance **** corps, que l'on trouva, paratt-îl, dans un remarquable état de ^***ïservation {2) .

Cette première translation donna immédiatement lieu à un con-

'0 Voir au musée Calvel d'Avignon et à la Bibliothèque nationale les nom- '^«x dessins de l'ancien pont.

^ (if F. Lefori, La Ugmde de lainl Bhtèmet. Examen hiiterigHC et critiqut, "^^Ha, 1878.

Ait entre le roi de France et le Pape. Le Roi, qui prétendait tou- — jours à une souveraineté exclusive sur le Rhône et sur le pont,^ ^ ordonna le transport des reliques dans l'église des Célestins, à^î. Avignon, qui était de fondation royale et sous la protection de i;=^ . France, tandis que celle de l'hôpital était sous la juridiction ecclé— ::^ siastique. Mais avant que cet ordre fût exécuté, le 3 mars 1G72 -ri l'archevêque d'Avignon avait fait consolider avec des liens en fe^^ la pile ébranlée qui supportait la chapelle et replacer le corps d. .i Bénézet dans sa sépulture primitive. Louis XIV aimait à être obé^S. Il s'adressa au Pape. Après de longs pourparlers, celui-ci di:^^t céder; et une troisième translation du corps eut lieu, le lundi cK. e Pâques, 26 mars 1674, dans l'église royale des Célestins. t ' Révolution ne devait pas l'y laisser en paix. L'Assemblée cottmstituante avait prononcé la suppression des Ordres religieux r=^t ordonne la mise en vente de leurs monastères. Les Célestir:^"* furent dépossédés de leur couvent et de leur temple. Le ciicr~c constitutionnel de la paroisse Saint-Oidier, dans un sentiment ^ la fois chrétien et patriotique, recueillit alors la dépouille <^^3' Bénézet dans son église. Cette quatrième translation se fit nati — ■* rellement sans pompe et dans les fonnea les plus modestes,

Alais les prctrcs coiiiàûlulioiiiiels ne jouirent pas longtemps <^^^^ plus de liberté que ceux qui avaient refusé d'accepter la constiti tion civile du clergé. Ils furent chassés à leur tour. L'églîse SainI Didier fut transformée en maison de détention ; on y entas! pêle-mêle des personnages de tout ^e et de toute condition des^^^^* tinés à la commission révolutionnaire d'Orange. En juin 1795. Is--* lie de ces prisonniers, principalement composée de soldats réfrac :^^^^"*" tMres, brisa le cercueil du saint et dispersa ses ossements. Quel-K^* ques-uns de leurs codétenus parvinrent à soustraire la plut -*-"* grande partie de ces reliques, à les cacher, et purent les traosporte:^^^'^ chez eux, après avoir obtenu leur élargissement. Enfin, en i84( on put rassembler une grande partie de ces pieux débris. Un-i information canonique régulière permit de constater leur authena ticité. Une cinquième et dernière translation solennelle fut fai^dans l'église Saint-Didier. C'est là qu'après bien des vicissîtud'.^

osent aujourd'hui les restes de l'illustre fondateur du pont Avignon.

Malgré sa hardiesse et surtout sa légèreté remarquables pour époque, l'œuvre de saint Bénézet avait été conçue et exécutée le manière à pouvoir résister pendant plusieurs siècles : fondaions établies sur des enrochements en gros blocs, piles massives :t solidement appareillées avec des matériaux énormes, tympans îvidés par de petites voûtes élégantes allégeant la charge et augnentant en même temps le débouché des grandes eaux. L'exisence du pont a été cependant très précaire. On a vu déjà qu'au :ours même des travaux une pile mal fondée, probablement penlant le voyage de Bénézet en Bourgogne, fut renversée; mais ce le fut qu'un accident. Les véritables causes de la ruine préma- Urée de l'ouvrage ont été les guerres et surtout le défaut d'entreien. Les blocs qui protègent les piles dans une rivière torrenielle comme le Rhône doivent être soigneusement entretenus et féquemment renouvelés. Il n'en fut pas malheureusement ainsi u pont d'Avignon. Peu après l'achèvement des travaux, ladireclon du pont fut abandonnée à des mains séculières. En 1235, à la uite de dilïérends dont la cause est encore inconnue, les consuls e la ville obligèrent les Frères du Pont à les reconnaître pour les

recteurs de l'Œuvre », Le zèle et les ressources diminuèrent «» médiate ment.

b^D '331. '^ pape Jean XXll, qui résidait à Avignon, dont il Byt été évèque, remit la chapelle de Saint-Bénézet au chapitre fe Sainl-Agricol et confia aux consuls le soin des affaires du pont :t de l'hospice. L'œuvre ainsi sécularisée était destinée à une 'apide décadence. Après chaque inondation du Rhône, les fondaions étaient affouillées et ébranlées; et on vit alors se produire Ji>e succession presque ininterrompue d'écroulements. On réparait tant bien que mal les désastres, tantôt par de nouvelles arches en

maçonnerie, le plus souvent par des passerelles en charpente. L^e^ auteurs de l'histoire de Languedoc racontent que, pendant un assaut du siège de 1226, le poids des troupes du roi de Francs qui encombraient le pont entraîna la rupture de plusieurs arches; et un chroniqueur contemporain va même jusqu'à dire que | 3,000 soldats furent précipités dans le Rhâne. En faisant une bonne part à l'exagération, on voit qu'il y eut à ce moment uS désastre considérable.

Un nouvel effondrement eut lieu en 129S; et on trouvedani les archives de la ville un fort curieux legs d'une dame de la famille de Sade pour subvenir aux réparations (1),

Un procès-verbal d'enquête dressé en 1331, à la diligencedes Frères pontifes, constate que, chaque fois que le pont venait à se rompre, ils établissaient provisoirement un bac ou un servlcede bateaux sur lesquels on percevait un péage.

Eu 1339, lorsque Pierre IV, roi d'Aragon, se rendit à AiTgnon, pour faire hommage de son royaume de Sardaigne et de Corse aux pieds du pape Benoît XI I , celui-ci envoya au-devant de lui, à Lunel, un ambassadeur, pour lui dire que le pont venait de se rompre et pour l'engager à traverser le Rhâne à Beaucaire (*'). En 1345, nouvel écroulement mentionné dans l'histoire de l'abbaye de Saint-André (3), En 1352, le pape Clément VI fît reconstruira les quatre grandes arches les plus voisines de la ville et que l'on voit encore aujourd'hui; et Hugues de Sade, le mari de la c^èbra Laure, y contribua par un legs de 2,000 florins d'or. Cette somme, énorme pour l'époque, valut au testateur l'honneur de pouvoir faire sculpter ses armoiries sur la voûte de la première arche du pont, La réparation fut en somme une reconstruction partielle. I^ niveau du pont fut élevé, et l'on voit encore contre les piles le* retombées des anciennes voûtes écroulées à un niveau inférieur» celui des voûtes nouvelles. Celles-ci sont restées intactes, et

(i) Legs de la moitié du prix de ses hardes, robes, etc., fait par damïR'T' monde Garnie r, épouse de Hugues de Sade. (Massilian, Manuscrit Ju 'I^ Calvet.)

(2) Histoire de Languedoc, t. IV, p. 232.

(3) Dom Chantelou, Hisl. manuscr. de saint Andrf. Avignon, Bibl. C»l'«**

Vêcusson de la famille de Sade s'y détache toujours avec une partaite netteté. C'était l'époque de la grande puissance pontificale à Avignon. On vit alors s'élever en peu d'années l'immense palais dts papes et l'enceinte des remparts; et les travaux de restauralinndu pont avaient une si grande importance qu'un chroniqueur Ljlii seizième siècle ne craignait pas de dire que le pont SaintinÉzet était l'œuvre des papes eux-mêmes (i) . Quarante ans après, de nouveaux désordres se produisent. . arches menacent ruine; et on les soutient provisoireil par des charpentes. Mais, dans la nuit du 20 au 21 juin 1395, ces charpentes sont incendiées, et trois arches disparaissent Douveau. L'antipape Benott XIII résidait alors à Avignon. On :usa d'avoir provoqué cet incendie dans le but de se débardes obsessions des ducs d'Anjou et de Berri, qui résidaient Villeneuve et venaient fréquemment à Avignon menacer le itife et le solliciter d'abdiquer. Quoi qu'il en soit, Benott XIII ipressa de faire réparer plus ou moins bien les arches dispamais l'entêtement du terrible Aragonais provoqua le fameux ;e du palais, au cours duquel il s'esquiva, abandonnant la défense à ses deux parents, Antoine et Rodrigues de Luna. Ce siège fut désastreux pour tous les monuments de la ville. Un torps nombreux d'Aragonais et de Catalans soudoyés par l'antipape y commettaient toutes sortes d'exactions. Le palais se reliait avec le rocher des Doms et le pont Saint- Bénézet, et faisait avec eui un ensemble formidable. Rodrigues de Luna fit abattre la tourdu clocher de la cathédrale. Le pont ne fut pas épai^né. Une itthe fut coupée ; la petite chapelle Saint-Bénézet fut en partie liÉlnjite, l'hôpital incendié. On fit sauter à la mine la tour qui commandait le passage ; et l'entrée du pont ne présenta qu'un Mias de décombres.

"J Bu.L'iE, Vita paparum, t. I, p. 178 et 198.

''ttidalMi et extrucius a summis fantificibus Clemfnie VI et aliis. 1 ' ^"^"'1 Avfnian. Maouscr. Correnson.)

'^ SagniEK, Lt pt/Hl Saint-BéniMct. Con^r. archéol. de France, 49* i

Depuis lors, les consuls de la ville, le Pape et même les rois de France y donnèrent à plusieurs reprises leurs soins; mais le trfsor pontifical, les quêtes et les aumônes n'étaient plus là pour subvenir aux dépenses. On put cependant assurer le passée, pendant près d'un siècle et demi, tantôt avec des raccords provisoires, tantôt avec des bacs ou des bateaux amarrés lea uns aux autres. Au milieu du quinzième siècle, deux nouvelles arches s'étaient encore effondrées, et l'on fit alors quelques réparations plus sérieuses. Les carrières de Villeneuve furent de nouveau mises à contribution. La tour d'entrée fut relevée, l'hôpital réparé. Les choses se maintinrent à peu près en bon état jusqu'à la fin du seizième siècle; mais, le 15 mai 1603, une pile fut emportée par l'inondation. En 1633, une autre fut renversée. Puis, en 1668, commence une lamentable série de ruines et d'écroulements. La débâcle des glaces de 1669 faillit tout détruire; et, i partir de cette époque, on renonça raôme à l'établissement de travées en charpente. En 1679, le pont fut abandonné sans retour..

Le Rhône put alors continuer lentement son œuvre de destruction, respectant seulement les quatre arches de rive, qui sont restées intactes jusqu'à nos jours. L'année suivante, on établissait un bac à traille sur les deux bras du fleuve. Les communie*tions étaient rares entre le territoire papal et les Céveilnes p^ testantes; et les deux bacs ne servirent guère, pendant plus ^* cent ans, qu'à des échanges locaux entre Avignon et Villeneu*^' Mais, dès le commencement du siècle actuel, le besoin de facilît^^ les relations commerciales entre les villes de Montpellier, "^ Nîmes et d'Avignon motiva l'établissement d'un ouvrage perx***' nent. Une loi du 26 nivôse an XIII (16 janvier 1805) ordoO'*' l'établissement d'un pont en charpente. L'ouvrage devait se 00*" poser de trois parties : la traversée du bras d'Avignon, au moj^^ de seize travées de 14 à 15 mètres; la traversée de l'île de Pi* au moyen d'une chaussée insubmersible; la traversée enfin * bras de Villeneuve, au moyen de trente-deux travées semblât^' à celles du bras d'Avignon, Le pont ne fut terminé qu'en iS ^ 11 n'avait fallu que onze ans à saint Bénézet, avec les seules »^

sources de la charité publique, pour fonder et bâtir l'un des plus iiimirables monuments en maçonnerie des temps modernes. Il nous en coûte un peu de dire que nous en avons employé treize, avec les budgets de l'État, de la ville d'Avignon et des départements du Gard et de Vaucluse, pour établir une assez médiocre conslmction en bois de mélèze. Encore ces deux ponts en charpente laissèrent-ils beaucoup à désirer. Trois travées furent emportées sur le grand bras du Rhône en 182 1. Une deuxième nipture eut lieu en 1830, après laquelle on assura le passage au moyen d'un pont de bateaux; puis, on revint à l'ancien système des bacs intermittents. Ce ne fut qu'en 1843 que fut établi le pont suspendu que l'on voit aujourd'hui et qui a été récemment l'objet d'importantes restaurations. Le bras de Villeneuve est toujours franchi par un pont en charpente tout à fait primitif. Après sept siècleSinoussonimesloind'avoir égalél'œuvre des Frères pontifes. Les reconstructions successives de plusieurs arches du vieux pont ont eu lieu presque sur place et ont laissé des traces et des «notces qui permettent de reconstituer l'histoire de ses vicissitsdes (i). Le pavé de la chapelle romane qui existe sous la troi- >hne pile se trouve à un niveau inférieur de 4", 50 environ par çport à la voie charretière telle qu'elle existe aujourd'hui. On (cédait à cette chapelle par un escalier élégant et pittoresque m partait du sommet de l'arche et aboutissait au couronnement e l'avant-bec servant de fondation, de manière à ne gêner aucuement le passage sur le pont. Cette disposition très ingénieuse txiste plus. Nous avons vu, en effet, que, cent ans environ prts la construction de l'ouvrage, les quatre premières arches icent reconstruites sur les mêmes fondations; mais la naissance ts voûtes fut alors placée à un niveau beaucoup plus élevé , tant •"ir faciliter la circulation sur le bas port du Rhône que pour ■Burer l'accès de la ville d'Avignon pendant les grandes crues. •i chapelle primitive fut aussi surexhaussée. La nef supérieure, tstyle <^ival, est postérieure à la partie inférieure, qui est du

01 U. Rovvn-, Liponl d^AvIgnon, Mém. de la Soc. acad. du Nivernai», 1

SECONDE PARTIE, — CHAPITRE HUITfÈME.

pur roman. La chapelle a été ainsi divisée en deux étages; et L .^^ nef d'en bas, sorte de crypte, a conservé le caractère du oni:ièm ^ siècle.

Les retombées des arches démolies, que l'on distingue encot— ^ contre les piles à un niveau très inférieur à celui des retombées actuelles, ont donné un instant le change ; et on a voulu y trouvie^r des indices d'une construction carlovingîenne. Cette hypotht^e n'a rien d'admissible. Il n'y avait pas plus de pont en pierre sur le Rhône à l'époque carlovingienne qu'à l'époque romaine. Ou huitième au milieu du douzième siècle, on se souciait assez peu d'établir et d'assurer des voies de communication, et on ne trouve nulle part de grands monuments d'utilité publique. Les hommes d'alors se divisaient en deux catégories : ceux qui croyaient et q \m bâtissaient des églises et des couvents quand ils en avaient lc=s moyens, et ceux qui ne croyaient pas qui les démolissaient. Mat^i dans ces temps de violence et de demi-barbarie, on circulait tr^S^ peu sur les routes; les rivières étaient des obstacles presq«3e infranchissables ; et les provinces, les villes et l'autorité royale Kr~ic se sont manifestées que très rarement par des constructions bit- -^^ faisantes d'œuvres de paix et de civilisation.

Le pont Saint-Bénézet est, en résumé, le premier grand po^^' en maçonnerie qui ait été construit sur un fleuve torrentiel e'

d'une largeur comme celle du Rhône. Ce fut le plus importar=3it ouvrage du siècle ; et ce sera l'éternel honneur des Frères pontit-'=^« de l'avoir conçu, entrepris et mené à bonne fin avec une intel -ligence, une sûreté et une promptitude d'exécution qui peuve=iit être regardées par nos ingénieurs modernes comme un sujet d'à ^miration et un exemple.

Au commencement du treizième siècle, le rocher des Doir-^s, sur les pentes duquel devait s'élever le palais des papes, comp*:"'*' nait la métropole ou Notre-Dame, dont l'architecture dénote u ■^***

époque très reculée, le cloître et les bâtiments du chapitre métropolitain, aujourd'hui disparus, le palais du podestat et celui de l'évfejue, une aumônerie, l'église paroissiale de Saint-Étiennesous-Avjgnon et quelques petits vergers et pâturages coupés par des rues étroites bordées d'assez pauvres maisons. C'était la partie la plus ancienne de la ville. De toutes ces constructions, la métropole seule subsiste aujourd'hui (i).

On sait à la suite de quels démêlés violents avec la cour de France et dans quelles circonstances singulières le siège de la papauté fut transporté de Rome à Avignon. L'élévation au pontificat de Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, fut en grande partie l'œuvre personnelle de Philippe le Bel. L'une des conditions imposées au nouveau pontife était d'habiter ta France. Le Roi tenait à avoir l'Église chez iuj et sous sa main. Les Italiens avaient, à la vérité, rendu depuis longtemps la maisoa de saint Pierre à peu près inhabitable au Pape, Les factions désolaient le pays, et, n de Charlem^ne à Bonifacc VIII, on ne trouverait pas dix pontifes qui n'aient été persécutés, outragés par le ^Aeuple romain ou les nobles, chassés, rappelés, chassés de nou- ^Hfeau, parfois à coups de pierres, sans cesse humiliés par le Capi- Bfae, toujours effarés et tremblants en face de ces barons dont les tours se dressaient comme une forêt sur la ville et allaient, à travers le désert de la Campanie, des murs de Rome aux monts de la Sabine et à la mer (2) ».

^L Les patriotes italiens ne s'indignèrent pas moins de l'abandon ^pBiles papes du siège séculaire de Rome, lis les couvrirent d'in- T^res, de calomnies, de malédictions. Ils crièrent à l'apostasie. Mais, malgré toutes ces imprécations, sept papes, tous Français, <)"i comptent peut-être parmi les meilleurs, les plus savants et "ï^me les plus humains du moyen âge, se sont succédé régulière- "'^nt à Avignon pendant une période de soixante-dix ans : Clément V (1305-1314), Jean XXII {1316-1334), Benoit XII (1334-

P) BibHalk. d'Avignon, fonds Requi

s de la Républiqi

<t 1234 par U podestat Parceval de Darîa. Carlul. îles st

1342). Clément VI ( 1342-1352), Innocent VI ( l353-r3&3jj, Urbain V (1362-1370), Grégoire XI (1370-1376). Les Italiens ne leur pardonnèrent jamais d'être de leur temps, d'être Françaà, d'aimer la France et surtout d'y demeurer. Ils regardèrent rclte période de soixante-dix ans comme un exil sur la terre étrangère, et ils l'appelèrent « la seconde captivité de Babylone n. L'Église d'Avignon avait perdu pour euK ce caractère œcuménique et catholique qui est le propre de l'Église romaine {1). Ce n'était que l'Eglise nationale de France, vassale du Roi, affiliée à l'Univcrsiti de Paris, scolastique, pédante, dépourvue d'autorité et surtout assez peu disposée aux illuminations et au mysticisme, si cbers aux tempéraments méridionaux.

Il V avait sans doute quelque chose de vrai dans ces critiques. Le Sacré Collège, jusqu'alors presque exclusivement composé d'évêques italiens et de moines d'une piété un peu farouche, était entièrement renouvelé. Presque tous ses membres étaient des évêques français, de mœurs plus faciles, grands seigneurs pour !i plupart, amis personnels et souvent parents du Pape. Rome était oubliée et abandonnée à tous ses déchirements. La Ville éternelle avait beau gémir et fulminer, on n'écoutait pas plus ses plaintes que ses objurgations. Sous la pression de Dante et de Pétrarque. Urbain V essaya bien timidement de rentrer à Rome; mais cette tentative échoua misérablement. Effrayé par la violence des paf tis, harcelé par les prières des cardinaux français qui regrettaient leurs palais d'Avignon, il ne tarda pas à revenir dans sa belle Pf*" vence; et, pour réussir dans cette restauration où avaient écho"* lamentablement les deux patriotes les plus puissants et les pi"* idéalistes de l'Italie, il ne fallut rien moins que la fine diplomatie' les douces et ferventes prières et l'action presque surnaturelle "^ cette petite nonne toscane que l'Église vénère sous le nom ^* sainte Catherine de Sienne, et qu'une école mystique de f)eintu** presque contemporaine des événements, a si amoureusement:- * gracieusement idéalisée.

<i) E. Gebhart, Sainte Calkerine de Siennr, op. cit.

Le retour de Grégoire XI, conduit par la main délicate de la -une Dominicaine, fut considéré comme un véritable miracle. L'épouse fidèle était consolée de son long veuvage. Pour le peuple, c'était comme une rentrée de l'enfant prodigue et égaré. Pour l'Église de Rome, ce fut le retour aux traditions séculaires, la j reconnaissance de ses droits, la restauration définitive du succèsirde Pierre sur son siège antique et vénéré, dans la ville pro- I videntielle que Dieu avait sacrée du sang de ses martyrs, reine [ étemelle du genre humain.

Quoi qu'il en soit, les papes avaient cru plus prudent pour eux [ et surtout pour leurs biens de rester, pendant soixante-dix ans, à I Av^on. Mais, au lendemain même de leur arrivée sur les bords u Rhône, rien n'était prêt pour les recevoir. Un peu surpris sans doute par sa brusque intronisation, Clément V ne songea pas à se construire une résidence spéciale ; et il se contenta d'habiter assez modestement le couvent et les jardins des Frères Prêcheurs (les Doniinicains) , aujourd'hui disparus.

Son successeur, Jean XXII, commença à s'installer. Il était évéque d'Avignon avant son élection. Il continua cependant à habi- [ terson ancien palais épiscopal ; mais il l'agrandit, le restaura et le l transforma en lui donnant des proportions mieux appropriées aux besoins nouveaux de la cour pontificale. Il jugea, du reste, que le diocèse pouvait très bien être administré par la chambre apostolique, et il supprima la dignité épiscopale d'Avignon comme faisant double emploi avec son autorité suprême. Comme évéque, il n avait pas de chapelle spéciale dans le palais épiscopal, et il avait j jusqu'alors officié naturellement à la cathédrale de Notre-Dame ■^KsDoms (i). Devenu pape, il voulut avoir sa chapelle indépen-

' (M Motre-Dame des Doms. Il convient de rejeter 1( •■antes : dt damino, du seigneur évéque ; de dominis. des

""U, des dons ou des grâces: l'étymologie grecque 3cûiia et latine domus, àtme, •^"pole; l'étymologie celtiqtie diinum, diin. lieu élevé, donjon, dune, qui ■l'ns la comnosition d'un i;rand nombre de villes bâties sur une haute : en face d'Avignon, de I

s, des seigneu

étymologies sui-

"^ns la composition d'un grand nombre de villes bâties sur une hauteu "«•tamment PuyAndaim a^Andunam, situé en face d'Avignon, de Tautre eût '^h&Dc, et sur lequel a été bâti le fort Saiot-André. Le mot domus s\ea\fia. '^oyenjge l'église principale, la major en Provence, le duomo en Italie. '■«thédrjles gothiques et à flèches de Trêves et de Cologne se sont longtt

cûtédu Les

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