‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 162 sur 209 · CHAPITRÉ DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ DIXIÈME

Le culte trop exclusif du beau et de l’idéal éteint peu à peu le sentiment de la nationalité. Les Grecs étaient avant tout des délicats, et, pour tout dire en un mot, ils avaient de trop charmantes qualités pour avoir de bien grandes vertus.

La Grèce conquise se consola donc sans trop de peine de sa liberté perdue, et, ne pouvant plus triompher par les armes, continua de régner par les arts et par le génie. Son rôle, du reste, fut encore sinon très noble, du moins très brillant et fort applaudi. Au lieu d’orner seulement un petit coin de l’Europe, elle inonda le monde entier de ses produits; et, de môme que les artistes italiens en France à l'époque élégante de la Renaissance, les Grecs furent à la mode pendant quatre à cinq siècles non seulement à Rome, mais dans toutes les provinces que le luxe avait envahies. Ce luxe devenait chaque jour plus exigeant; et les Grecs ingénieux, raffinés, désireux en véritables artistes de plaire et de jouir, étaient seuls en état d’y satisfaire. Partout ils étaient accueillis avec faveur. On parlait leur langue; on copiait leurs mœurs et leurs costumes; on reproduisait leurs statues; on pastichait leurs monuments; et les moindres objets de la vie usuelle n’avaient de valeur que s’ils portaient ce cachet d’élégance et d’archaïsme dont ils avaient conservé le secret et qui, après près de vingt siècles, est resté une des formes les plus fines et les plus délicates de la beauté.

Tout était donc grec dans ce pays romain : le type, les monnaies, la langue, les monuments, les œuvres d’art; et l’on comprend dès lors la parfaite justesse de celte qualification de Grèce, Ghetia, donnée par la carte de Peutinger à toute cette partie de la Provence qui s’étend de la mer à la Durance, et dont Arles était le centre intellectuel, politique, artistique et commercial.

La prospérité de la ville d’Arles était intimement liée à sa double situation fluviale et maritime. La mer, le fleuve et les étangs étaient la condition même de sa vie. Dès le huitième siècle cependant, les étangs commençaient à perdre sensiblement de leur profondeur, et l’ancienne mer d’Arles se transformait peu

LA RÉGION D’ARLES

à peu en marécage sans écoulement. Presque toutes les villes littorales, noyées dans l’intérieur d’une lagune, présentent les mômes dispositions que la Rome des Gaules, ont passé par les mêmes phases et sont un jour destinées à périr de la môme mort. La mer est en face. Tout autour, un cercle de marais indéfinis. Au milieu de ces étangs, un réseau de canaux navigables permet à la batellerie fluviale de se prolonger en quelque sorte et de se transformer en batellerie maritime.

L’ancienne Alexandrie, Amsterdam, Narbonne, Venise &ont placées dans des conditions à peu près identiques; et les grandes lagunes que le Nil, le Rhin, l’Aude, le Pô, forment et modifient sans cesse, sont la cause de leur éclosion, de leur fortune et de leur ruine.

L’homme essaye en vain de lutter contre l’invasion incessante des atterrissements. A force d’art, de travail et de génie, il peut, pendant quelques siècles, ralentir la marche des phénomènes naturels. Mais cette marche est fatale; et toutes ces villes flottantes doivent un jour périr dans la lagune môme qui leur a donné la vie et deviendra pour elles un linceul de boue.

Arles, autrefois ville maritime, dépérit lentement dans le cloaque de ses étangs fiévreux; et il faudra peut-être bien des années avant que les irrigations, le colmatage et les travaux agricoles rendent à sa campagne transformée son ancienne richesse et apportent une compensation à la perte de sa prospérité maritime. Mais elle ne retrouvera plus ni ses trois flottes ni ses deux ports. La mer qui lui donnait la vie s’est retirée à jamais d’elle. La lagune qui fut son berceau est devenue presque sa tombe.

L’activité maritime des anciens temps n’existera plus. La batellerie du Rhône a été paralysée par les chemins de fer. Les étangs atterris se sont transformés en marais croupissants et en prairies verdoyantes et malsaines. La physionomie de la campagne d’Arles s’est complètement modifiée, et tout est devenu vulgaire dans cette ville autrefois patricienne. Malgré d’heureuses tentatives de renouvellement, le costume national tend à disparaître. Le type fin et délicat de l’hétaïre grecque s’efface chaque

Page 1