CHAPITRE DIXIÈME
gaine de Diane d’Ephèse et toutes les œuvres de l’école éginétique, dont la raideur rappelle les divinités solennelles et tranquilles de l’Assyrie ou de l’Egypte, et montre le lien et la parenté qui unissent la Grèce primitive à l’Orient terrible et mystérieux.
Cet art raide s’assouplit bientôt. La forme se dessine et s’épure. Le sentiment du beau parfait et de la noblesse idéale semble envahir Pâme des Grecs. C’est la grande époque de la sculpture antique. La statuaire devient un art tout à fait supérieur, voué uniquement à la représentation de la divinité ou à l’ornementation des temples. L’art est presque un culte religieux. Rien de plus tranquille, de moins sensuel que ces grandes midités paisibles et •sereines que l’on peut contempler sans scrupule et sans arrièrepensée. On les nommait quelquefois « les vierges », et les Grecs voyaient en elles des ôlres surnaturels et protecteurs (1). La seule passion qui a présidé à leur naissance a été l’amour du beau, et le seul sentiment qu’elles inspirent est encore l’admiration, presque le respect.
Le vêtement et la parure altèrent, en effet, bien souvent la vraie chasteté de l’art, et le paganisme de la Renaissance ne l’a que trop prouvé. Mieux vaut la nudité calme et altière que l’agitation désordonnée sous une draperie engageante et savamment entr’ouverte; et rien n’est plus contraire au sentiment religieux que ces Madeleines aux yeux vagues et troubles, au sein gonflé sous un voile transparent, et dont l’extase rappelle des émotions d’une nature quelque peu équivoque. Les Grecs de la grande époque répugnaient à de pareils artifices. La volupté était entièrement écartée de leurs œuvres. L’art, pour eux, était noble, sévère, presque sacré.
La Vénus n’est pas le seul trésor qu’on ait retiré des décombres du théâtre; et, parmi les nombreux fragments recueillis, quelques-uns ont une valeur de premier ordre.
En 1823, un bas-relief en marbre, représentant le triomphe d’Apollon et le supplice de Marsyas, a été exhumé des ruines du
(1) E. Vinet, l'Art et VArchéologie, 1874.
LA RÉGION D'ARLES
proscenium. Ge bas-relief devait occuper le devant de l’orchestre; c’est là, en effet, qu’on plaçait ordinairement l’image ou les attributs d’Apollon, l’un des dieux les plus grecs que l’on connaisse et le protecteur spécial des arts et des lettres. Le marbre est assez mutilé, mais d’un beau style.
A la même époque et presque au môme endroit, on découvrait une tête de femme qui est restée l’un des types les plus nobles et les plus gracieux de la beauté grecque. Le nez a été brisé, et des fractures heureusement très légères aux oreilles indiquent qu’on a brutalement enlevé les pendants, mutilation qu’ont aussi subie les Vénus de Mécidis et de Milo. Cette tête intelligente, calme et pure, est réellement divine, bien qu’on n’y remarque aucun attribut qui caractérise une divinité. Un trou au-dessus du front permet de supposer qu’on pouvait y fixer un symbole ou un ornement; mais on ignore lequel. La tête est détachée très nettement à la naissance de la poitrine, et il est évident qu’elle devait être fixée et rapportée sur un corps drapé, probablement formé de marbres et de métaux variés et de couleurs différentes. Le visage porte des traces très faibles de coloration. La noblesse des traits, la pureté des lignes, la souplesse et l’élégance de la coiffure, le modelé délicat du cou placent cette tête merveilleuse au premier rang des premières œuvres de la statuaire grecque.
L’hellénisme, d’ailleurs, depuis la conquête de la Grèce, avait envahi Rome et l’empire. Sculpteurs, peintres, architectes avaient délaissé en masse la patrie conquise et dépouillée, étaient venus se réfugier en Italie et se mettre sous la tutelle de Rome riche et victorieuse. En cela, on doit le reconnaître, ils faisaient acte d’artistes plus que de citoyens. Mais les artistes vivent moins qu’on ne le croit d’ordinaire dans le monde de l’idéal. Le bienêtre, le luxe, la tranquillité sont presque toujours nécessaires à la production régulière de leurs œuvres. Le caractère est rarement chez eux à la hauteur du talent; et un peuple d’artistes comme étaient les Grecs, était incapable de supporter avec dignité l’isolement et la misère. L’art est essentiellement cosmopolite