CHAPITRE TROISIÈME
en fait, que d’énormes entassements de masures souvent très élevées, surplombant quelquefois au-dessus du fleuve et dissimulant leur légèreté et leur misère par des peintures, des imitations de marbre ou de pierre et des enjolivements de toute nature. Tout ce bariolage, indice du voisinage de lTtalie, formait un quartier original, bruyant, populaire, où le bruit des roues des moulins et des outils de toute sorte se mêlait au grondement de l’eau du Rhône se brisant contre les pilotis, s’engouffrant dans les caves et ressortant en gros bouillons à travers les artifices les plus variés. C’était, en un mot, une petite ville à part, ayant un cachet spécial d’étrangeté, véritablement amphibie, et que l’on comparait quelquefois avec assez de justesse à un gros navire ancré dans le port et dont le mât aurait été figuré par la grande tour qui en occupait le centre (1).
Il ne reste plus rien aujourd’hui de l’ancien état des lieux. Des ponts nombreux, véritables monuments, joignent les deux rives du Rhône. L'un d’eux, celui du Mont-Blanc, a près de 300 mètres de longueur, traverse le petit lac et est l’une des plus admirables promenades du monde. La division qui subsistait, depuis l’origine des temps historiques, entre les deux côtés n’existe plus qu’à l’état de souvenir historique et archéologique.
Tout le passé de Genève semble avoir disparu depuis près d’un siècle. La ville moderne a absorbé la ville ancienne, qui ne se manifeste que par quelques monuments et quelques vieilles maisons de la cité haute. Ce n’est plus la Rome protestante du seizième et du dix-septième siècle. La sombre figure de Calvin y est de plus en plus oubliée; et sa discipline austère, son âpre intolérance ont fait place à des mœurs plus douces, à des goûts de luxe, de civilisation et de plaisirs inconnus des générations précédentes. Les vieilles murailles du moyen âge ont été détruites. De riches hôtels, de magnifiques jardins, de larges quais, de somptueux édifices d’utilité publique, des bibliothèques, des
(1) Galiffr, op. du
LE LÉMAN
musées, un théâtre même, et l’un des plus beaux de l’Europe, ont pris la place des anciens remparts.
La ville rajeunie s’est ouverte à tous; et cette heureuse transformation est due — on doit le dire à son honneur — à la plus noble et à la plus féconde des causes, à l’intelligente sympathie, on pourrait presque dire au culte que l’on professe, un peu trop extérieurement peut-être, pour tout ce qui touche à l’étude, à la science et aux choses de l’art et de l’esprit. Pendant près de deux siècles, Genève a marqué au premier rang dans le monde des sciences et des lettres, et a marché de pair avec les plus grandes cités pour le nombre de ses hommes d’élite. Ce fut la patrie de Rousseau, d’Horace de Saussure, de Necker, de Sisinondi, de Candolle, de Casaubon. Nulle part on n’a eu en plus haute estime le travail, l’étude, et surtout l’esprit de discussion, de critique et d’observation. Ce fut la ville des controverses par excellence. Voltaire, qui raillait tout, n’avait pas manqué de relever l’exagération de cette tendance, qui a touché bien souvent à la manie, surtout dans les questions philosophiques et religieuses. « On ne parle à Genève, dit-il quelque part, que des supralapsaires, des infralapsaires, des universalistes, de la perception de Dieu différente de sa vision, de la manducation supérieure, de l’inutilité des bonnes œuvres, des> querelles de Vîgilantius et de Jérôme, et autres controverses sublimes nécessaires à la santé, et par le moyen desquelles on vit fort à l’aise et on marie avantageusement ses filles. » Le trait ne manque certainement pas de finesse; et malgré le mouvement des idées modernes, le va-et-vient incessant des hommes et des choses, Genève a conservé par certains côtés une sorte d’appareil et de mise en scène scientifiques qui semblent rappeler les souvenirs d’un autre âge. Il est juste cependant de constater que c’est une des premières villes du monde pour l’instruction. Ses écoles, ses laboratoires, ses collections sont des modèles que beaucoup de capitales de l’Europe pourraient lui envier. C’est l’un des centres intellectuels où on travaille, on lit, on observe, on écrit surtout le plus, sinon le mieux. Tout homme d’étude s’y trouve en quelque