‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 43 sur 209 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

maxime constante, afin de mieux s’assimiler les peuples vaincus ou annexés, de ne rien changer à leurs mœurs, à leurs convenances, à leurs anciennes limites; ils se contentaient ae les incorporer tout d’une pièce dans le grand ensemble de l’empire, en leur conservant leur individualité et une certaine sorte d’autonomie.

C’est ainsi que, pendant les cinq siècles de l’occupation romaine, le Rhône et le lac ont continué à séparer deux provinces distinctes, la grande Séquanaise et la Viennoise, comme ils avaient séparé, au temps de l’indépendance, deux nationalités très nettement définies, les Helvètes et les Allobroges.

Il existait cependant un pont entre ces deux territoires si bien séparés. Ce pont était appuyé sur l’île qui continue à diviser le Rhône en deux bras et occupait à peu près l’emplacement de l’ancien pont des Frises. Il a disparu depuis près de vingt siècles, et on ignore comment il était construit. Il est probable qu’il devait consister simplement en une série d’estacades plus ou moins bien reliées avec des bateaux plats assez grossièrement amarrés aux berges du Rhône et de l’île.

C’est pour ainsi dire par son pont que Genève entre dans l’histoire écrite; et la première mention qui est faite de la ville allobrogique et du pont qui lui permettait de communiquer avec le territoire des Helvètes, se trouve dans César. Il ressort très clairement du texte latin et du témoignage de tous les historiens postérieurs que le pont ne faisait pas partie de la ville, et que celle-ci était établie à quelque dislance sur la hauteur.

César le fit naturellement détruire et ce fut le prélude de ses victoires et de ses conquêtes dans la Gaule; il a été d’ailleurs rompu et transformé bien des fois encore pendant les guerres de l’invasion germanique et dans les âges si troublés de la féodalité, et a été mêlé à toutes les guerres civiles ou extérieures de l’histoire de Genève. On sait d’ailleurs que le pont qui a succédé à celui que César fil démolir était en pierre, et que, s’il a été plusieurs fois détruit, les fondations ont toujours subsisté et servi à réédifier l’ouvrage après chacune de ses destructions. 11

LE LÉMAN

se composait naturellement de deux parties, établies chacune sur l’un des bras du Rhône; et la désignation de « pont du Rhône » s’appliquait non seulement aux deux ponts proprement dits, mais à la rue qui traversait l’île et dont les vieilles chartes nous ont conservé la désignation : Carreria pontis Rodani , carreria supra ponlem Rodani .

Ce pont plus ou moins ruiné, tantôt par les hommes, tantôt par des inondations ou des cataclysmes, mais conservant toujours ses vieilles assises romaines, était de temps immémorial couvert de maisons et présentait l’aspect de la plupart des ponts italiens du moyen âge, et en particulier du Rialto de Venise et du Ponte- Vecchio de Florence, les deux types les plus pittoresques et les plus connus. Il était fermé à ses deux extrémités par des ponts-levis; et les assises primitives de la construction romaine étaient tellement massives, qu’on y avait successivement greffé une série de constructions parasites fondées sur pilotis et qui avaient jusqu’à trois et quatre étages et un nombre assez considérable de tours. Les anciennes arches du pont servaient de caves ou de bassins. L’eau du Rhône, dont le courant était très violent et qui formait au milieu de l’enchevêtrement des pilotis une série de chutes et de « rapides », était ainsi à la portée et littéralement sous la main des petits artisans groupés sur le pont. Plus d’un millier de personnes habitaient ainsi sur le fleuve ou sur le lac. On y voyait réunis tous les métiers, surtout ceux qui pouvaient utiliser sur place la force motrice du fleuve; des tanneurs, des chamoiseurs, des distillateurs, des couteliers, des armuriers, des horlogers, des fabricants de poudre à canon. Il y avait en outre sur le pont des cabarets et plusieurs hôtelleries importantes; et quelquesunes dont les noms nous sont restés, — la Coupe, la Clef, la Flèche, — étaient très achalandées. Il existait même, au milieu de cette population industrielle entassée dans un si étroit espace et suspendue entre le ciel et l’eau, un assez bon nombre de familles patriciennes, dont les hôtels bâtis avec plus de solidité et de luxe, aux toitures aiguës, et surmontés quelquefois de tours, contrastaient avec la masse des constructions industrielles qui n’étaient,

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