CHAPITRE QUATRIÈME
et le meilleur parti à prendre eût été d’abandonner la voie ferrée, d’évacuer les deux forts de l’Ecluse et de se résigner à subir les effets d’une dislocation géologique à laquelle aucune force humaine ne pourrait s’opposer.
La seule partie meuble du Credo est le contrefort à talus rapide constitué par des terrains récents d’origine glaciaire, et le long desquels se déroule la ligne de Lyon à Genève, sur plusieurs kilomètres de développement, entre Bellegarde et la limite francosuisse. Tous ces terrains de transport s’appuient sur la masse calcaire du Jura et forment des talus en général assez raides, plus ou moins dénudés et très perméables. Les eaux qui s’infiltrent peu à peu dans cette masse poreuse la gonflent comme une éponge, détruisent lentement son adhérence et, après une série de pluies tièdes et les brusques fontes de neige qui en ont été la conséquence, ont fini par provoquer sa destruction et son éboulement.
Des galeries de sondages et de recherches habilement pratiquées à différents niveaux ont permis de reconnaître que les eaux d’infiltration se réunissent dans un bassin inférieur formant une sorte de lac souterrain. Lorsque cette grande poche est remplie, les eaux doivent inévitablement chercher leur issue au dehors, et elles remontent comme par un siphon à la surface en traversant une épaisse couche de cailloux roulés. Une forte dépression de terrain — le ravin de la Buna — écoule les eaux superficielles. Mais, en réalité, il existe deux cours d’eau superposés : — l’un apparent, extérieur, qui ravine le talus de la montagne, c’est la Buna — l’autre caché, souterrain, qui la fouille dans ses couches profondes, dont le débit très intermittent est formé par le trop-plein du petit lac dont nous venons de parler, et qui a fini, à la longue, par amener la désagrégation subite et l’éboulement des terres meubles supérieures.
DE GENEVE A LYON
Uu phénomène géologique bien autrement curieux signale cette partie du cours du Rhône. C’est la disparition subite et à peu près complète de ses eaux.
C’est ce qu’on appelle la « Perte du Rhône ».
Le fleuve, resserré depuis quelque temps dans son étroit couloir, se précipite avec fureur dans une sorte de bouche béante qu’il couvre de son écume et disparait sous terre. L’impétuosité du courant dépasse de beaucoup celle des torrents aux époques de leurs plus fortes crues et se fait sentir déjà à plusieurs centaines de mètres en amont de l’abîme. Aucun corps flottant ne peut résister à cet appel du gouffre; et, à une assez grande distance déjà il y aurait une grave imprudence à s’aventurer sur ce « rapide », dont la vitesse s’accélère à chaque pas avec une effrayante progression. On s’éloigne par instinct de cette rive escarpée. En bas, un grondement de tonnerre semble ébranler les deux parois de la fissure. Une poussière d’eau s’élève comme une fumée du fond de la noire allée de roches. Au-dessus, tournoie lentement une nuée de faucons gris dont le cri rauque et strident se détache sur le sourd mugissement de l’abîme; ce sont les seuls habitants de ce site sauvage. Le fleuve et ses abords sont tout à fait déserts; et on se rappelle encore avec terreur le sort récent d’une petite embarcation montée par deux rameurs exercés qui, après avoir franchi entre Genève et l’Ecluse les passages les plus difficiles, se laissèrent inconsidérément engager dans le terrible défilé dont ils ne devaient plus sortir. On les vit passer avec la rapidité d’une flèche, à plus de 500 mètres de la gorge fatale. Des pêcheurs leur firent des signaux de détresse, leur crièrent de s’échouer sur la rive au plus tôt. Le bruit du torrent couvrit leurs voix. L’embarcation continua sa course folle. Le gouffre l’attirait. En quelques secondes il l’avait engloutie, broyée, et tout disparut à jamais.