‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 48 sur 209 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

n’était plus qu’une simple caserne que nos troupes reprirent facilement en faisant rouler sur elle des quartiers de roc qui l’écrasèrent. Elle a été reconstruite en 1824 et mise en état complet de défense.

Le second fort, tout à fait moderne, est établi beaucoup plus haut, sur une sorte de terrasse de l’éperon de la Sorgia, et domine toute la vallée. Des galeries habilement dissimulées sont percées dans le rocher pour l’installation de batteries et font communiquer les deux forts par une série de pentes et d’escaliers fort raides. L’ensemble présente un système défensif assez respectable. Les deux petites citadelles sont pour ainsi dire accrochées aux flancs dénudés de l’âpre montagne; et leur relief est tellement accentué, qu’elles paraissent être en encorbellement et suspendues sur l’abîme au fond duquel serpente le fleuve qui servait, il y a quelques années, de limite entre la France et la Savoie.

Par une sorte de confusion de mots qui, en fait, est assez bien justifiée par la nature des lieux, celte cluse du Rhône est appelée généralement « Pas de l’Ecluse »; et les deux forts portent aussi l’un et l’autre le nom de « forts de l’Ecluse ». L’échancrure étroite et profonde creusée par la nature est, en effet, comme une porte du fleuve ouverte sur la France. C’est la seule issue qui lui permette de sortir des montagnes de la Suisse. Si cette ouverture venait à être fermée par un accident subit, les plus hautes collines du pays de Genève seraient submergées, et toute la vallée supérieure transformée en un vaste réservoir qui ne pourrait se décharger qu’en passant par-dessus la région des hauts plateaux qui s’étend entre le Vuache et les Salèves, et dont la terrasse principale est le mont de Sion.

Ce serait, il faut en convenir, un véritable cataclysme; mais l’histoire de la terre est malheureusement assez fertile en accidents de ce genre; et, sans sortir de la vallée du Rhône, il nous suffit de rappeler l’effondrement assez récent du versant Nord de la Dent du Midi, dont nous avons parlé avec détail dans l’un des chapitres précédents.

DE GENÈVE A LYON

Il y a près d’un quart de siècle, un accident du même genre s’est produit à la base de la montagne du Credo et, bien que d’une importance assurément moindre, a cependant causé pendant quelques heures un véritable émoi.

Dans la nuit du 3 janvier 1883, à la suite de pluies persistantes qui avaient détrempé les talus de la gorge de l’Ecluse, un glissement presque instantané entraîna dans le lit du Rhône la partie de la montagne située immédiatement au-dessous du fort et traversée par le chemin de fer de Lyon à Genève. Cent cinquante mètres de voie furent emportés, et un souterrain de 45 mètres de longueur disparut complètement. Terres meubles, ballast, maçonneries, matériel de la voie, arbres et rochers, tout fut entraîné, disloqué, et s’effondra dans le fleuve. La petite citadelle demeura littéralement suspendue sur l’abîme au-dessus de la plaie béante qui venait de s’ouvrir sur le talus de la montagne; et on crut un instant qu’elle allait être précipitée à son tour. La masse des débris barra complètement le cours du Rhône. A l’aval, le lit était à sec, et les établissements hydrauliques de Bellegarde furent arrêtés. En amont, les eaux, accumulées par le barrage, formèrent, sur plusieurs kilomètres, un véritable lac et recouvrirent les berges, les terres et les maisons riveraines jusque pardessus les toits. Après la terreur de l’éboulement, on eut un moment celle de la débâcle. Si le barrage fût venu à se rompre tout d’une pièce, on pouvait en effet appréhender une inondation funeste pour la vallée inférieure. Il n’en fut rien, heureusement. La désagrégation du grand remblai éboulé se fit peu à peu, laissant écouler graduellement les eaux retenues en amont. Le désastre se réduisit à la destruction de la voie ferrée et eut seulement pour conséquence l’interruption, pendant plusieurs mois, de la circulation entre Lyon et Genève.

Une étude approfondie du cataclysme, de ses causes et de ses effets a été faite par les ingénieurs du chemin de fer. Contrairement à ce qu’on avait craint tout d’abord, l’énorme massif du Credo n’avait pas été ébranlé sur sa base. S’il en eût été ainsi, il n’y aurait eu, pour ainsi dire, aucune sécurité pour l’avenir,

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