‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 51 sur 209 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

dans un grand lunnel traversant le massif calcaire compact qui sépare le Rhône de la Valserine, lunnel de 8 à 9 mètres de largeur moyenne, 6 mètres de hauteur sous la clef de voûte, 550 mètres de développement, 0 œ ,0015 de pente par mètre courant. La chute obtenue, variant de 9 à 1JL mètres, suivant l’état des eaux représente, avec le débit minimum de 60 mètres cubes, une puissance de 8,000 chevaux. Le tunnel débouche en plein lit de la Valserine dans un bassin d’arrivée. C’est là, dans le fond de la gorge, qu’a été construit le grand bâtiment des turbines, à la jonction même de la Valserine et du Rhône, à la pointe du promontoire calcaire, sorte de piédouche colossal qui sépare les deux lits profondément encaissés entre des falaises à pic de près de 100 mètres de hauteur, fouillées, polies et excavées par le bouillonnement des eaux torrentielles.

La force était transmise au moyen de câbles en fer s’enroulant sur des volants et montés sur de solides piliers en maçonnerie, et marchant à la vitesse de 20 mètres par seconde, c’est-à-dire de 72 kilomètres à l’heure. C’est, comme on le voit, la vitesse moyenne de nos trains express.

Aujourd’hui, la force motrice du Rhône est un puissant générateur d’électricité merveilleusement utilisée et à la portée de tous.

Ce transport à distance et cette division à l’extrême de la force, répartie économiquement en un très grand nombre d’ateliers restreints, pouvant même être distribuée dans des maisons particulières, et mise ainsi facilement à la main de l’homme, ont pour heureux résultat d’affranchir dans certains cas l’ouvrier des servitudes de l’agglomération et de la promiscuité de la fabrique, et de lui permettre de conserver l’intégrité de son foyer domestique. C’est très certainement un des plus grands problèmes sociaux qui s’imposeront dans un avenir prochain à l’attention du moraliste et de l’ingénieur. Il y a là une question de transformation dans l’organisation du travail qui est appelée, peut-être, à modifier pour le bien de tous la nature des rapports si délicats, si complexes, si difficiles à régler entre les différentes classes des travailleurs de nos grandes industries; et tout homme de progrès ne

DE GENÈVE A LYON

peut que souhaiter le développement et le succès de ces entreprises qui tiendront certainement une place des plus honorables dans Thistoire des découvertes de notre temps.

Après le défilé de Bellegarde, le fleuve n’est pas encore sorti de la chaîne du Jura. Toujours torrentiel, encaissé, il descend presque exactement du Nord au Sud jusqu’au bassin de Culoz. A droite, s’élève le haut promontoire du Grand-Colombier, le dernier contrefort de la chaîne jurassique. A gauche, par deux belles échancrures qui rappellent la gorge profonde de la Valserine, débouchent deux torrents savoisiens, les Usses et le Fier. Tous deux ont traversé, avant d’arriver au Rhône, des défilés incomparables. Le premier est célèbre par le pont suspendu de la Caille, d’une seule portée de 190 mètres, tendu à plus de 200 mètres audessus de la vallée. Le Fier, plus pittoresque encore, était le dégorgeoir de l’ancien lac d’Annecy, alors que ce bassin glaciaire n’était pas réduit aux modestes dimensions que nous lui voyons aujourd’hui; et la sombre ruelle qu’il traverse, bordée de murs à pic le long desquels on circule sur une galerie qui surplombe l’abîme, le cède à peine aux gorges du Trient dans le Valais.

C’est près du hameau de Surjoux, entre le château du Parc et le château de Pyrimont, que le Rhône commence à devenir navigable. C’est là qu’apparaît, au milieu du fleuve, un premier banc de gravier couvert de quelques oseraies; et ce premier dépôt est la manifestation évidente de la transformation que vient de subir le régime du cours d’eau. La vitesse n’est plus aussi torrentielle. Le courant n’a plus la force d’entraîner toutes les matières meubles, pierres, rochers, galets, qui lui étaient livrés par ses affluents, ou que les éboulements des montagnes latérales précipitaient dans le thalweg de la vallée. Le torrent commence à déposer et à remblayer son lit; il devient fleuve, et l’industrie des transports peut commencer à l’utiliser. Un petit service de batel-

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