CHAPITRE QUATRIEME
lerie met en communication les deux rives du Rhône entre Pyrimont et Seyssel pour l’exploitation des couches d’asphalte dont les affleurements zèbrent les talus de la montagne. Mais le fleuve est encore étroit et resserré entre deux remparts de falaises calcaires; et ce n’est qu’à l’aval de Seyssel, un peu après le confluent du Fier, que les collines riveraines s’abaissent et s’éloignent. La vallée s’élargit alors, et la plaine commence. Le fleuve ramilié y serpente en larcis innombrables qui s’entre-croisent et donnent naissance à un nombre considérable d’îles basses, submersibles, aux contours variables et indécis, que chaque crue colmate, ronge, agrandit, déplace, quelquefois même fait disparaître, et qui sont désignées sous le nom générique de « brotteaux ». A gauche, la plaine marécageuse de Chautagne conduit par degrés insensibles, et sans la moindre dépression de terrain, au lac du Bourget, dont elle constitue en fait l’extrémité septentrionale, récemment comblée par les alluvions.
De même que le lac d’Annecy, le lac du Bourget est géologiquement un affluent du Rhône. Les grands blocs erratiques que l’on retrouve, alignés à 500 mètres de hauteur, sur les pentes des deux versants du lac, et qui couronnent le poétique coteau de Tresserve, attestent le séjour et le retrait do l’ancien glacier delphino-savoisien qui se bifurquait au Sud même de Chambéry, et dont l’une des branches suivait la vallée de Grésivaudan, en recevant sur la route l’apport des glaciers secondaires du Drac et de la Romanche, tandis que l’autre s’engageait dans le couloir du Bourget, entre la Dent du Chien et le Semnoz, et se soudait par Culoz au grand glacier du Rhône. Lorsque les glaces commencèrent à fondre et que la période torrentielle succéda à la période glaciaire, un grand lac sinueux remplit toutes les gorges du Drac, de la Romanche, de l’Isère et du Rhône, formant une sorte de mer intérieure dont le niveau s’est peu à peu abaissé. Les deux lacs d’Annecy et du Bourget sont les modestes restes de cet ancien bassin; et le Rhône a serpenté dès lors librement, en frayant son lit dans la vallée couverte de boues et de débris glaciaires, depuis Culoz jusqu’à Lyon.
DE GENÈVE A LYON
Toutefois, de distance en distance, cette large vallée se rétrécit brusquement; et le fleuve traverse encore quelques gorges étroites qui rappellent, dans des proportions moindres, les grandes cluses du Valais et la cluse de Bellegarde. Les Alpes sont déjà loin; les grandes montagnes ont fait place aux collines boisées; tous les reliefs du sol ont diminué; la nature est moins grandiose et en quelque sorte plus adoucie.
La première cluse que Y on rencontre, en sortant de la plaine marécageuse de Culoz, est celle de Pierre-Châtel. C’est la dernière faille du Jura. Sur le sommet de la roche qui domine le Rhône, se détachent les bâtiments à demi ruinés d’une ancienne chartreuse fortifiée, avec son église ogivale, ses enceintes et ses terrasses superposées à plus de 170 mètres de hauteur, commandées elles-mêmes par un fort moderne qui défend les approches de Lyon.
Après ce charmant décor, la vallée s’ouvre de nouveau; mais elle se resserre bientôt entre les rochers arides du Bugey et les escarpements plus ombragés de la rive dauphinoise. A droite et à gauche de cette nouvelle cluse, des châteaux forts démantelés rappellent que ces passages étaient autrefois absolument à la discrétion des petites garnisons féodales qui occupaient en maîtres les hauteurs fortifiées. C’étaient bien alors, dans la rigoureuse acception du mot, de véritables « cluses », clusæ, fermetures dont les seigneurs tenaient les clefs. De distance en distance, des débris de fortifications et de canalisations gallo-romaines, des tombeaux, de nombreuses antiquités témoignent de l’importance que la vallée du Rhône avait aux premiers siècles de notre ère, importance aussi grande tout au moins que celle de nos jours, puisque le fleuve était la principale voie de communication entre Lyon et Genève, et que la grande route de terre en longeait fidèlement les rives, tandis qu’aujourd’hui le principal courant des voyageurs et des marchandises est détourné à Culoz, s’engage dans la vallée industrielle de l’Albarine, et va rejoindre, — par Ambérieu, la vallée de l’Ain, — par Mâcon, la grande ligne de Marseille à Paris.