CHAPITRE SIXIÈME
supplanté; et les voies de chemin de fer, établies dans les vallées, le long même des fleuves, ont absorbé la plus grande partie du trafic des marchandises et tout ou presque tout le mouvement des voyageurs.
Le Rhône, de Lyon à la mer, est cependant une roule magistrale. C’est peut-être la plus ancienne, certainement l’une des plus pittoresques et des plus célèbres de toutes celles de notre vieille Gaule. La descente du fleuve est à la fois un sujet d’études et un véritable enchantement. Laissons derrière nous le bec effilé de Perrache. Le Rhône et la Saône roulent pendant quelque temps dans le même lit sans que leurs eaux se confondent. Le mélange se fait peu à peu, et les vitesses si différentes des deux cours d’eau tendent à s’égaliser. Les eaux paresseuses de la Saône sont graduellement attirées et comme absorbées par son impétueux voisin. Le Rhône ainsi doublé perd un peu de son allure torrentielle. Il est désormais navigable. Une véritable flotte de bateaux à vapeur a son départ à Lyon même, dans la Saône, au pied de la colline de Saint-Irénée. C’est le point de passage de la navigation de la Saône à la navigation du Rhône, la tête de ligne du Rhône commercial, dont le point terminus est Saint-Louis, dans le golfe de Fos, en face de la rade de Marseille.
A quelques kilomètres en aval de Lyon, un nuage épais couvre la rive droite et annonce la présence d’une agglomération industrielle considérable. On stoppe le long d’un quai noirci par la poussière du charbon. C’est Givors.
La petite rivière du Gier est le premier affluent un peu sérieux du Rhône au-dessus de Lyon. La vallée du Gier, assez largement ouverte sur le grand fleuve, est orientée presque en droite ligne du Nord-Est au Sud-Ouest et dessert une interminable série d’établissements industriels. Verreries, fours à coke, hauts fourneaux, forges, fonderies, aciéries, sont échelonnés des deux côtés de la rivière. Un petit canal d’une vingtaine de kilomètres et qui ne compte pas moins de.quarante-trois écluses, longe la rivière et sert, concurremment aveç le chemin de fer, à la manutention
des houilles, des minerais el de tous les produits métallurgiques du bassin. Cette modeste voie de navigation a été pompeusement décorée autrefois du nom de « canal des deux mers » et avait pour but, dans la pensée de ses auteurs, de joindre la Méditerranée et l’Atlantique. On dut lui donner bientôt le nom moins ambitieux de « canal du Forez »; elle ne porte plus aujourd’hui que celui de « canal de Givors ». Le canal de Givors n’est qu’un simple affluent du Rhône. Quant au Gier lui-même, que la nature avait fait assez riant et qui côtoie, suivant de gracieuses ondulations, le flanc Nord du massif du mont Pilât, ce n’est plus qu’un horrible fossé, souillé par toutes les déjections industrielles de la vallée. Tout est brûlé, noirci et enfumé dans ce bruyant couloir du Forez, à l’extrémité duquel se développe le puissant gîte carbonifère de Saint-Etienne. C’était autrefois une jolie rivière; ce n’est plus aujourd’hui qu’un grand égout. L’artiste, l’archéologue, l’érudit n’ont rien à voir dans cette ruelle où des amas de scories ont partout recouvert les pâturages, et où les cheminées des usines semblent vouloir prendre la place des anciennes forêts. C’est le véritable domaine des ingénieurs; et nulle part l’activité humaine n’a plus savamment, plus fiévreusement exploité et mis en œuvre les richesses souterraines du sol. La nature y a presque disparu sous les empiétements de l’industrie.
On compte à peine une dizaine de kilomètres de Givors à Vienne.
Le chemin de fer pénètre brutalement dans la vieille ville de Vienne par deux souterrains qui laissent à peine entrevoir entre eux une étroite échappé.e de ciel au passage du ruisseau de la Gère. Les trains rapides, d’ailleurs, ne font pas à l’ancienne capitale des Allobroges l’honneur de quelques minutes d’arrêt.