‹ Du Saint-Gothard à la mer. Le Rhône, histoire d'un fleuve. Nouvelle éditionChapitre 83 sur 209 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Mais, en revanche, le grand fleuve lui forme depuis Givors une magnifique avenue naturelle largement ouverte, presque en ligne droite, semée de longues lies d’oseraies qui émergent à peine et semblent flotter au-dessus de l’eau comme des radeaux de verdure. Sur les deux rives, des collines boisées et des pentes doucement inclinées et en pleine culture se déroulent avec une harmonieuse variété de couleurs et de contours. Le coude très brusque que le Rhône dessine à Vienne même permet à la ville de se présenter de face comme un véritable décor de fond; e* on embrasse d’un seul coup d’œil l’amoncellement de ses vieilles maisons étagées aux différents niveaux de la rive gauche, sa basilique, ses églises anciennes et modernes, les ruines de son acropole, le pont suspendu qui la relie à la rive opposée, la tour et le faubourg de Sainte-Colombe.

Au centre du tableau, la façade de Saint-Maurice appelle tout d’abord l’attention. Saint-Maurice est, sans contredit, un des beaux monuments religieux du midi de la France à l’époque ogivale; mais c’est bien certainement aussi l’un des plus dégradés et des plus pauvrement entretenus.

La faute en est tout d’abord à la mauvaise qualité de la pierre, gélive à l’excès, qui s’effrite tous' les jours, est devenue en quelque sorte poreuse et dont toutes les arêtes, toutes les moulures se sont émoussées, fendillées, et tombent en poussière sous l’action des agents atmosphériques.

Mais les hommes ont une plus grande part de responsabilité encore. En 1562, les sculptures de la façade sortaient à peine des mains des « ymaigiers » que le baron des Adrets, auquel peu d’églises de la vallée du Rhône ont échappé, fit occuper Vienne par une de ses compagnies. Tous les édifices religieux de la ville et la cathédrale surtout furent mis à sac, les statues mutilées, les tableaux et la toiture brûlés, les vitraux brisés, les cloches fondues, les ornements sacerdotaux, le trésor, les archives et le chartrier pillés ou détruits. Trois siècles après, ce qui avait pu échapper aux dévastations des guerres religieuses était de nouveau l’objet de cette aveugle fureur de destruction

qui a si tristement marqué la période révolutionnaire. Pour comble de malheur, en 1869, un incendie a détruit presque en entier le clocher du Nord. Tous ces désastres n’ont pu être réparés. L’édifice reste à jamais mutilé et, bien que conservée au culte, la célèbre église primatiale des Gaules n’est plus aujourd’hui qu’une grande ruine.

Ce qui frappe le plus à Vienne, c’est la disproportion manifeste qui existe entre son cadre grandiose, son relief imposant, l’ensemble des ruines qui l’entourent et la dominent, et la vulgarité, la mesquinerie des constructions modernes. On dirait un gros village, une épaisse cité industrielle, — et ce n’est guère beaucoup plus aujourd’hui, — bâtie sur les ruines d’une élégante capitale. Vienne n’est plus que l’ombre d’elle-même. C’est à peine un faubourg oublié de Lyon et cependant, alors que Lyon naissait à peine, que Paris n’existait qu’à l’état d’embryon, modeste station de batellerie dans l’ile de la Cité, Vienne était déjà célèbre, populeuse, riche et depuis longtemps constituée.

C’est peut-être après Marseille la ville la plus ancienne de la vieille Gaule.

Il est sans doute assez difficile d’avoir des notions à peu près historiques sur ces temps sans histoire qui correspondent pour l’Occident au huitième ou au dixième siècle avant notre ère. A une aussi grande distance de nous, tout se perd, s’altère ou s’efface dans la nuit du passé et le crépuscule de la légende. Mais les recherches modernes ont cependant depuis quelques années éclairé ces époques lointaines d’une lumière assez nette, et on commence à suivre aujourd’hui avec quelque méthode l’émigration ou les oscillations des grandes peuplades qui ont tour à tour occupé le territoire de notre vieille Gaule.

On peut classer ces grandes agglomérations en trois groupes principaux qui présentent chacun une nationalité distincte : les Lighyes ou Ligures, Affveç, les Ibères, et les Keltes ou

Celtes, K&rou, Celtx.

L’un des principaux groupes de la grande agglomération celtique était celui des Allobroges. Ce nom d ’Allobroge ou d’Al/o-

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