‹ Du salaire (volume 2)Chapitre 102 sur 132 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

un monopole, mais ceux qui l'emploient ne doivent pas perdre de vue qu'il est de l'essence du monopole de susciter une concurrence d'autant plus vive qu'il est lui-même exercé avec plus d'âpreté. Or, s'il est difficile de former un bon ouvrier verrier ou même cigarier sans maître, il ne l'est peut-être pas autant de simplifier leurs procédés, ou de perfectionner leur outillage de manière à les mettre à la portée d'ouvriers moins intelligents ou moins exercés, ce qui causerait forcément l'abaissement des salaires anciens en réduisant les frais de production du travail et en augmentant la concurrence des travailleurs.

D'après nos informations, il n'existe en Belgique d'associations permanentes entre les ouvriers (non compris les sociétés de secours mutuels ou de prévoyance), qu'à Bruxelles, à Anvers et à Gand. La plus ancienne des sociétés de Bruxelles est celle des typographes, dont les statuts ont servi de modèle à celles qui se sont formées depuis entre des ouvriers appartenant à d'autres professions. Pendant longtemps, aucun lien de solidarité n'a existé entre ces unions ouvrières, qui se montrent au contraire très disposées à se jalouser, à rivaliser entre elles pour des choses de peu d'importance, à se disputer même. Dans chaque société, aussi, il n'y a pas toujours d'union très intime entre les associés et leur comité, ni individuellement entre les membres de celui-ci. Les reproches, fondés ou non, de vouloir exploiter l'association dans un but personnel d'intérêt, d'ambition ou de vanité, sont fréquents, et ces dissentions

DU SALAIRE, il 7

paralysent une bonne partie des forces résultant de l'action commune. Chez tous les membres de ces associations, il existe aussi une grande défiance à l'égard des personnes, qui, n'appartenant pas à la classe ouvrière, offrent cependant de mettre gratuitement leurs talents et leurs services à la disposition de celle-ci. Cette défiance prive les associations ouvrières d'un concours qui leur serait très utile, surtout dans les premières années de leur existence, et c'est sans doute au manque de ce concours gratuit et bienveillant que sont dus, d'une part le peu de sûreté et de fermeté des principes adoptés comme règles de conduite par ces sociétés, et d'un autre côté, la tendance de leur rivalité à se perpétuer.

Quoi qu'il en soit du peu de succès de ces premières tentatives d'association, il n'y a là de quoi décourager, ni les ouvriers, ni les hommes qui ont voué une partie de leur temps et de leurs talents à la tâche si noble et si utile, mais en même temps si ingrate et si ardue, d'émanciper les classes laborieuses. Car tous défauts sont inhérents à chaque nouvelle tentative de l'application du principe de l'association; la famille, la tribu, la commune, la nation ont passé par toutes ces phases si longues et si pénibles de la gestation, de l'enfantement et de la première éducatio"n, et elles sont loin encore, pour la plupart, d'en être sorties victorieuses, tandis que les associations modernes, pour grandir et se fortifier, peuvent profiter de l'expérience du passé.

Quelques ouvriers intelligents et dévoués, appartenant à diverses branches de l'industrie bruxelloise,

Page 1