CHAPITRE XVII
devrait être passible des pertes que pourrait faire celle-ci, au même titre qu'il serait participant à ses bénéfices éventuels, et, dans ce cas, il assumerait une responsabilité d'autant plus lourde à porter, qu'il n'est nullement habitué à prévoir des pertes, ni à mettre en réserve la part de bénéfice qui doit les compenser.
Les ouvriers, cependant, n'envisagent pas la question au même point de vue que les philanthropes qui se donnent la mission de défendre leurs intérêts. Quand ils s'engagent à coopérer à une entreprise, ils ne s'informent guère des chances de succès qu'elle présente, encore moins des dividendes qu'elle distribue à ses actionnaires; ils s'enquièrent uniquement de la quantité et de la qualité du travail que l'on exigera d'eux et du prix qu'ils en recevront. L'ouvrier, en effet, n'est rien de plus qu'un producteur de travail, et, comme tel, il doit se borner à vendre ce produit de la manière la plus avantageuse pour lui, et aux conditions les plus simples, c'est à dire, sans le compliquer de chances, plus ou moins aléatoires. L'ouvrier se trouve, à l'égard de l'entreprise à laquelle il coopère par son travail, clans la même position que le capitaliste qui prête ses fonds à cette entreprise. Quelles que soient les chances de celle-ci, qu'elle réalise des bénéfices ou qu'elle subisse des pertes, il retire de son capital prêté le même intérêt, et celui-ci est déterminé, non par les circonstances particulières où se trouve l'entreprise, mais bien par le rapport général de l'offre à la demande des capitaux.
Si le capitaliste arguait de son indispensable coopération à l'entreprise pour exiger une part dans les bénéfices produits par celle-ci, l'entrepreneur n'admettrait cette exigence qu'à la condition que le capitaliste participât également aux chances de perte, au moins jusqu'à concurrence de la valeur du capital prêté.
A cette condition, l'entrepreneur consentirait aussi à ce que le capitaliste, devenu commanditaire, surveillât la gestion de l'entreprise et eût sur cette gestion, le droit de critique et de conseil. Mais si le capitaliste, à son tour, voulait intervenir, d'une manière active, dans celle-ci, l'entrepreneur le rendrait responsable des résultats de l'entreprise à laquelle le commanditaire aurait ainsi pris part comme associé, non plus seulement jusqu'à concurrence du capital versé par lui, mais en y engageant la totalité de ses biens. Et l'on ne peut nier que les exigences de l'entrepreneur ne soient de tous points conformes à l'équité. Or, n'en serait-il pas de même pour l'ouvrier, si celui-ci prétendait avoir droit à une part dans les bénéfices de l'entreprise, et droit aussi à en surveiller la gestion, et même à y prendre une part active? Encore, l'avantage, sinon la justice, estil ici en faveur du capitaliste, car, d'un côté, son capital, et, d'un autre côté, la totalité de ses biens servent de garantie à son intervention, passive ou active, dans la gestion de l'entreprise, tandis que l'ouvrier ne peut offrir aucune garantie de ce genre, et que, participant aux bénéfices, il ne pourrait prendre sa part des pertes, ce qui ne serait pas juste.