CHAPITRE II
Cependant les ouvriers auront gagné l'avantage matériel d'une meilleure nourriture, de forces mieux réparées et d'une santé mieux entretenue et plus durable. La société y trouvera cet avantage qu'il n'en coûte pas plus pour élever et pour protéger durant sa vie un travailleur robuste et actif qui lui rend de grands services, que pour un ouvrier chétif et indolent qui lui est peu utile. Enfin le capitaliste trouvera également un avantage à l'accroissement de l'offre du travail et de la consommation qui sera le résultat d'une meilleure alimentation de l'ouvrier. Toutes les classes de la société y trouveraient donc un avantage à des titres divers, elles sont donc toutes intéressées à hâter la réalisation de ce progrès. Un mouvement de rotation régulier peut-être imprimé à un manège pendant des heures entières par des bœufs ou des mulets, pourvu qu'ils soient suffisamment repus et reposés. Si leur marche se ralentit par intervalles, l'aiguillon et le fouet sont là pour l'animer. Mais l'ouvrier est un homme et, par suite, un être sentant et pensant qui ne peut être assimilé à la bête de trait en aucune façon, que l'on ne peut aiguillonner ni fouetter, et qui ne travaille bien que sous l'impulsion d'un mobile ou d'une idée telle que le sentiment du devoir et le désir d'assurer le bien-être des siens. Si ce mobile n'existe pas, si, en moyenne, le travail d'un jour suffit à peine à procurer le pain d'un jour, s'il ne voit aucun moyen de sortir de cette triste condition, un sombre découragement et une apathique indifférence s'emparent de lui, et il n'est plus possible d'en obtenir autre chose
qu'un minimum de travail entièrement machinal auquel son intelligence ne prend plus aucune part, si ce n'est parfois dans la pensée de se venger par quelque acte de méchanceté, de ceux à qui il attribue, à tort ou à raison, la faute de son malheur. Le travail accompli dans de telles conditions, est comme celui de l'esclave, c'est à dire qu'il ne vaut ce qu'il coûte que dans des circonstances exceptionnelles, par exemple, lorsqu'il sert à exploiter un monopole extraordinairement productif.
Le maître doit donc se garder de placer ses ouvriers dans des conditions semblables, si ce n'est par humanité, que ce soit au moins par calcul, car il faut bien se rendre compte de ce qu'en toute circonstance , l'intérêt bien entendu s'accorde avec la morale la plus pure. Si le patron assimile ses ouvriers à des brutes, il n'en pourra jamais obtenir qu'un travail de brute, et celui-là est le moins productif de tous, quand il est accompli par un homme, il ne vaut pas ordinairement le salaire qu'il coûte, tandis que plus l'ouvrier avance en bien-être et en dignité, plus les nobles facultés qui élèvent l'homme au dessus de la brute acquièrent chez lui de vigueur et d'énergie et plus aussi son travail devient productif.
Cette vérité accueillie encore avec tant de doute, quoique d'éclatantes expériences l'aient tant de fois confirmée, que l'ouvrier fait plus et mieux en une journée de 9 à 10 heures de travail qu'en une journée de 12 à 14 heures; cette vérité s'explique mieux encore par le contentement qu'il éprouve de pouvoir être libre et maître de lui-même pendant quelques