CHAPITRE III
ainsi, ne fût-ce que pour une part infime, à compléter cette démonstration, laissée inachevée par Bastiat, que la Providence n'a pas mis moins de sagesse et de prévoyance, moins de sublime harmonie, dans les lois qui régissent le monde moral, que dans celles qui gouvernent le monde physique, — si nous parvenons à montrer, une fois de plus, combien la vraie économie politique est d'accord dans ses conclusions avec la morale la plus pure, puisqu'il résulte de cette solidarité entre le patron et l'ouvrier, que l'intérêt bien entendu leur donne le même conseil que cette morale : Aimez-vous, aidez-vous les uns les autres.
Hélas ! combien Ion est loin de ce précepte dans la pratique !
Que de fois nous avons entendu répéter par des industriels et par des hommes politiques qui se croyaient profonds, sensés, pratiques : « Il ne convient pas que l'ouvrier soit instruit ni qu'il parvienne à une certaine aisance, car alors il devient indiscipliné, turbulent, exigeant en ce qui concerne son salaire et plus enclin à l'oisiveté et aux plaisirs qu'au travail. »
Et l'on ne manque pas de citer des exemples à l'appui de cette assertion , heureusement aussi absurde qu'elle est inhumaine et peu morale.
« Quand l'ouvrier est dans l'aisance, dit-on, il gaspille son salaire en dépenses insensées; la débauche et la bonne chère absorbent la majeure partie de son revenu et son ménage n'en va pas mieux , au contraire; car le crédit que lui fait obtenir sa paye élevée ne sert qu'à lui faire contracter plus facile-
ment des dettes qui le jettent finalement dans le découragement et dans la misère.
« Il travaille moins assidûment et avec moins d'ardeur que quand il est pressé par le besoin, et on ne le trouve pas quand il faudrait l'avoir pour achever quelque commande pressante. Son indépendance le rend hautain, insolent, capricieux, prompt à se coaliser et à se révolter.
« Quand l'ouvrier est trop instruit, il veut en savoir plus que son maître , et il devient impossible de le dominer; cette instruction ne pouvant jamais être complète, ne le prémunit pas contre les mauvaises lectures ; il veut se mêler de politique et se jette alors volontiers dans les partis extrêmes, mettant ainsi en péril l'ordre et l'existence même de la société. »
Il nous sera facile, croyons-nous, de réfuter ces assertions, qui ne reposent que sur une observation incomplète des faits.
Il est très vrai , et nous avons pu l'observer nousmême, que l'ouvrier dont l'aisance se trouve augmentée par un accroissement subit et considérable de son salaire, ne sait pas toujours, à beaucoup près, faire un bon usage de ce surcroît de revenu; il le gaspille souvent, s'habitue à une vie peu réglée et à de fortes dépenses, qui lui rendront plus tard la misère plus dure, et néglige son travail.
Mais n'en est-il pas exactement de même pour l'homme qui, ayant reçu cependant une éducation plus complète que celle de l'ouvrier, se voit inopinément en possession de grandes richesses? Combien