CHAPITRE IV
elle gagnera plutôt à ce que le salaire du travail des femmes soit plus élevé; non, l'élévation de ce salaire n'aura pas pour conséquence nécessaire et inévitable, renchérissement des produits du travail féminin qui enlèverait aux femmes, par la consommation, tout ce qu'elles gagneraient de plus par la production.
Cela résulte de ce que, dans l'état actuel des choses, les femmes ne donnent qu'une très faible quantité de travail en échange de leur salaire insuffisant; quelque peu payé qu'il soit, ce travail est donc cher, car on n'y utilise, en général, que les moindres forces des femmes , celles qui résultent de l'emploi de leurs facultés matérielles, tandis qu'on les utiliserait d'une manière beaucoup plus complète et plus fructueuse, si on leur permettait d'y joindre le concours des facultés intellectuelles et morales, ainsi que nous l'avons démontré au chapitre précédent. Or, pour que ces facultés puissent se développer par l'éducation et par l'instruction, il faut précisément que les femmes puissent acquérir le loisir qu'elles nécessitent et couvrir les dépenses qu'elles occasionnent, par un salaire plus élevé.
Il nous paraît donc incontestable, que la production des choses utiles, et par conséquent, le bienêtre de tous, aurait beaucoup à gagner à ce que le travail des femmes fût mieux rémunéré; puisque c'est là une condition indispensable pour qu'elles puissent appliquer à ce travail toute leur intelligence, et pour que celle-ci à son tour^ soit toujours
guidée par un judicieux usage de leurs facultés morales ■.
Ce n'est pas d'ailleurs, d'une simple question d'intérêt matériel qu'il s'agit ici, mais d'une question bien autrement importante de moralité et de dignité humaine, qui se lie plus intimement qu'on ne le pense à celle de l'équité dans la rémunération du travail (1). *
(1) Ce chapitre était écrit quand nous avons eu connaissance du livre de M. Jules Simon, intitulé : l'Ouvrière. Nous sommes heureux de voir l'éminent philosophe-moraliste arriver par ses méditations, à des conclusions à peu près semblables à celles de l'économiste. Le seul point sur lequel nous ne partageons pas entièrement l'opinion de M. Jules Simon c'est en ce que celui-ci admet la nécessité qu'il y a, pour beaucoup de femmes d'ouvriers, de travailler dans des ateliers, pour suppléer, par le produit de ce travail, au salaire insuffisant de leurs maris. Nous ne pouvons admettre cette nécessité, nous croyons qu'au contraire, dans la plupart des cas, l'absence de la femme de son ménage, porte à la famille un préjudice matériel au moins égal à la valeur du salaire qu'elle retire de son travail, sans tenir compte du préjudice moral qui résulte de cette absence , préjudice que M. J. Simon , loin de le contester, dépeint sous les couleurs les plus vives et les plus saisissantes.
Le véritable rôle de la femme dans la société, ne consiste pas tant à fournir directement un travail productif, qu'à bien aménager et à dépenser convenablement le produit du travail de son mari. Pourvoir aux besoins du ménage avec économie et prévoyance, faire régner dans la maison l'ordre, la propreté, le contentement, vaquer aux divers travaux du ménage, préparer l'éducation matérielle et morale de ses enfants, occuper à quelque travail lucratif, exécuté chez elle, le peu de temps qui reste disponible après tout cela, telle est sa tâche réelle, et cette tâche n'est certes pas moindre que celle du mari, et, tout calculé» ce qu'elle crée et conserve de valeurs par ce travail est bien supérieur à ce qu'elle pourrait gagner dans un atelier, même sans porter en compte le bonheur de la famille, la santé, la force d'esprit et de cœur des enfants.