CHAPITRE VI
Une disette, ou la cherté des denrées alimentaires, est donc une double calamité pour l'ouvrier, car elle diminue son salaire ou son revenu en argent, et elle amoindrit en même temps la quantité d'aliments qu'il aurait pu acheter, si son salaire était demeuré le même.
Comment pourrait-il en être autrement? N'est-il pas évident, à priori, que la masse des richesses produites dans une année par le travail aidé du concours de la nature venant à être diminuée par le manque partiel de ce concours, la somme des satisfactions dont la société peut jouir en retour de son travail sera diminuée aussi, sans qu'aucune des classes dont celle-ci se compose, pas plus la classe ouvrière qu'une autre, 'puisse se soustraire à cette calamité générale?
Il est bien vrai, au moins à l'origine, que tous les autres objets de consommation baissent de prix par suite de la moindre demande qui s'en fait, mais qu'importe à l'ouvrier cette baisse dont il ne peut profiter que dans une mesure tout à fajt insignifiante?-Peut-il songer à l'achat de produits manufacturés, quand son salaire suffit à peine à lui procurer du pain?
Il est certain que si la cherté du blé se prolonge, le salaire finit par hausser; mais au prix de combien de douleurs et de sacrifices pour l'ouvrier cette hausse sera-t-elle obtenue? Et celle-ci sera-t-elle exactement proportionnée à renchérissement des denrées alimentaires ?
C'est ce qu'il importe d'examiner avec d'autant
plus de soin qu'il est assez d'usage d'affirmer à la légère que cette hausse des salaires ne tarde pas à suivre celle des denrées, sans qu'il en résulte dans la société ni perturbations ni souffrances.
Funeste et impitoyable erreur!
Le taux des salaires ne se remet au niveau du prix des subsistances (si tant est que ce niveau soit atteint) que quand la misère, les souffrances, les épidémies , le crime peut-être ont détruit une partie de la population ouvrière. C'est ainsi, et ainsi seulement, que l'équilibre se rétablit entre l'offre et la demande du travail.
Mais pendant cette lutte que l'ouvrier cherche à prolonger le plus longtemps possible avant de succomber, et dans laquelle il est aidé par la charité , qui ne suffit le plus souvent qu'à prolonger son agonie, quelles souffrances !
La misère engendre la paresse, la malpropreté, l'insouciance et l'imprévoyance ; l'excès du travail en même temps que la perte des forces; le désir d'oublier ses peines, de s'étourdir sur un avenir effrayant, qui amène l'ivrognerie; le besoin d'adoucir son sort soit par quelques éphémères jouissances, les excès et la débauche, dont les conséquences sont l'hébétement, la croyance au fatalisme, l'esprit d'inertie, la haine aux riches, l'excitation au crime.
Les mariages, et partant les naissances, diminuent; les hôpitaux, les hospices, les prisons, les bagnes et finalement les tombeaux, se peuplent ; les mieux avisés, les plus courageux parmi les ouvriers, ceux qui n'ont pas encore épuisé leurs dernières