CHAPITRE VIII
ce genre est accueillie par un concert de malédictions, proférées non seulement par la foule ignorante, mais -même par des savants et des philanthropes parmi lesquels il est regrettable de devoir ranger Sismondi?
Cela provient d'une funeste confusion que l'on fait et dont il est difficile de se défendre, entre le travail et ses résultats; confusion par suite de laquelle on déplore comme une perte pour la société tout travail anéanti ou rendu inutile, même lorsque ses produits lui demeurent acquis.
C'est aussi parce que le premier effet de l'introduction d'une machine nouvelle ou d'un procédé perfectionné dans les arts est de faire renvoyer et de priver momentanément de travail les ouvriers que la machine remplace ou que le procédé rend inutiles. Cet effet se produit dès l'origine de l'invention , les résultats avantageux demeurent cachés ou tardent davantage à se montrer, et lorsqu'ils sont devenus évidents, on en a déjà oublié la cause et on est disposé à les attribuer à des mobiles souvent chimériques.
L'influence de l'introduction de machines nouvelles sur le bien-être de l'ouvrier mérite donc d'être soigneusement étudiée jusque dans ses effets les plus lointains, surtout afin de détruire les fâcheux préjugés qui ont cours à cet égard et qui ont pour tendance d'enrayer le progrès dans une de ses manifestations les plus utiles.
Pour indiquer comment les choses se passent, prenons un exemple simple, mais qui montre l'action
des inventions sous son point de vue le moins avantageux; supposons qu'un fabricant, ayant inventé une machine nouvelle ou un procédé perfectionné, qui lui permet de renvoyer neuf ouvriers sur dix qu'il employait dans ses ateliers , ces neuf ouvriers seront privés de travail jusqu'à ce qu'ils aient pu en trouver ailleurs , ce qui n'est pas toujours facile. Nous allons voir cependant que le travail n'est que déplacé et non anéanti, comme on se le figure communément. En effet, l'inventeur économise chaque jour la valeur des salaires de ses neuf ouvriers renvoyés, puisque les frais de production de ses marchandises sont diminués d'autant, tandis que le prix et les quantités vendues n'ont pas varié. Ce gain vient augmenter son bien-être, et la société en profite, en lui d'abord, pour tout le monde ensuite, comme nous le verrons plus loin. L'inventeur ne peut cependant jouir de cette économie qu'à la condition de la dépenser d'une manière quelconque, c'est à dire en achetant des produits ou des services, et dès lors il rémunère, de tout le montant de cette dépense, un travail nouveau équivalant au travail ancien, qu'il avait économisé.
Le résultat définitif de l'invention est donc jusqu'ici : neuf ouvriers manquant d'ouvrage, — travail nouveau fourni à neuf ouvriers qui n'en avaient pas, — ce qui se compense, et un revenu nouveau, créé au profit de l'inventeur, sans dommage pour personne, qui est le produit net de l'invention, et la récompense anticipée d'un service dont toute l'humanité sera appelée à jouir plus tard.