CHAPITRE XI
et tout ce que le patron dépense ce même lundi et sans compensation, pour l'intérêt, l'amortissement et l'entretien de son capital et pour sa propre subsistance.
Que dirions-nous, en Belgique, si des étrangers, venant envahir notre pays à l'improviste, s'y établissaient contre notre gré, et nous imposaient, pour vivre à nos dépens et sans travailler, un tribut égal au sixième du produit du travail des ouvriers de nos villes, augmenté du sixième de l'intérêt, de l'entretien et de l'amortissement du capital de nos fabriques et de nos manufactures.
Nous saisirions nos carabines pour chasser ces intrus hors du pays, et aucun effort, aucun sacrifice, ne nous semblerait trop grand pour atteindre ce but. Et, cependant, quand il s'agit d'extirper cette habitude si funeste, qui se nomme le chômage du lundi, et qui a pour tout le pays les mêmes conséquences qu'une invasion de conquérants étrangers, personne ne s'en inquiète, ni patrons ni ouvriers, ni hommes éclairés et philanthropes ne font le moindre effort, le moindre sacrifice pour extirper le mal.
Ce mal ne se borne pas cependant à la simple perte pécuniaire, dont nous avons essayé de donner une idée plus haut et qui, pour la Belgique, peut être évaluée à plusieurs millions de francs annuellement. L'ouvrier ne passe pas le lundi, chez lui au milieu de sa famille, jouissant des douceurs de cette société, si rare pendant le reste de la semaine, il n'occupe pas ses loisirs à embellir ou à rendre plus
confortable son foyer domestique, à cultiver les fleurs ou les légumes de son petit jardin; non, il passe la plus grande partie, sinon la totalité de cette journée au cabaret, où il achève l'orgie commencée le samedi soir et continuée le dimanche. Une bonne partie, sinon la totalité de son salaire, y est absorbée, et il ne lui reste rien ou presque rien pour apaiser la faim de sa famille, pour faire donner des soins à un enfant malade, pour abriter toutes les pauvres créatures qu'il délaisse, contre le froid et l'humidité. Lui-même, mal nourri et affaibli par l'ivresse et la débauche, ne livre à son patron qu'un travail insuffisant et mal fait, et il est congédié et risque de demeurer sans emploi, aussitôt qu'il peut être remplacé par un travailleur plus rangé.
Mais ce n'est pas tout encore, et les maux que nous venons de dépeindre : la misère, la faim, la maladie et l'étiolement des enfants, tout cela est peu de chose en comparaison des souffrances morales de la pauvre mère de famille, réduite à contempler le navrant spectacle de tant de douleurs, sans pouvoir rien faire pour les soulager, ne jouissant jamais d'aucun plaisir, d'aucune distraction, torturée dans ses affections d'épouse et de mère, obligée de haïr et de mépriser le père de ses enfants, tandis que celui-ci, insensible a tant de souffrances s'amuse au cabaret.
Ce n'est pas tout encore, comment la malheureuse sollicitera-t-elle la charité du riche pour ses pauvres enfants mourant de faim et de froid, quand on saura que leur misère est causée par l'inconduite de