CHAPITRE XI
son mari? On soulage volontiers des maux dont on entrevoit le terme, mais la charité la plus bienveillante se lasse à remplir le gouffre sans fond d'une irrémédiable misère.
Puis que diront les hommes généreux qui demandent au patron de meilleures conditions de travail et un salaire plus élevé pour aider l'ouvrier à tirer sa famille de la misère, quand ce patron leur répond : « Si j'accorde à mes ouvriers, un salaire plus élevé et de meilleures conditions de travail, l'unique résultat de ma générosité sera qu'ils chômeront encore le mardi en sus du lundi, qu'ils boiront davantage, mais la misère de leur famille n'en sera pas moindre? » A entendre ces paroles qui certes ne sont pas toujours sans fondement (voir au chapitre III, la réponse que l'on peut y faire), bien des gens seront tentés* de considérer la misère physique et la dégradation morale de la classe ouvrière comme un mal sans remède et de borner leurs tentatives d'amélioration à d'impuissantes et injustes invectives contre les progrès de l'industrie, qu'ils rendent responsable de ces maux.
Le chômage du lundi, lorsqu'il est accompagné de l'abus de la bière et des liqueurs alcooliques, comme cela arrive le plus souvent, est un mal dont les conséquences sont la misère et la dégradation de la classe ouvrière. Il est essentiel et urgent de porter remède à ce mal, aujourd'hui qu'il est impossible de le nier et d'en arrêter les conséquences, qui contribuent, peut-être plus
que toute autre cause, à propager et à maintenir cette misère endémique et presque irrémédiable que l'on appelle le paupérisme.
Le mal causé par le chômage du lundi et sa conséquence qui l'accompagne toujours : l'ivrognerie, serait sans remède, si l'ouvrier se livrait à l'inconduite de propos délibéré et sachant quelles sont les suites qu'elle entraîne, car une telle manière d'agir dénoterait chez lui une incorrigible perversité ; mais il n'en est pas ainsi, il y est entraîné de bonne heure par l'exemple de ses propres parents et de tous ceux qui l'entourent et ne s'imagine guère que les choses puissent se passer autrement, il y trouve une certaine satisfaction d'amour-propre et il n'a jamais songé sérieusement aux conséquences de sa conduite, dont la vue lui est dérobée par l'habitude delà misère dans laquelle il se trouve plongé, qui est le milieu même où il est né et qui lui semble sans issue.
Le remède ou plutôt les remèdes existent donc, mais ils sont d'une application difficile et leur résultat est d'autant plus lent, qu'ils ont à combattre un mal plus invétéré. Une preuve que le mal est susceptible d'être guéri, c'est que les manufacturiers de Sedan sont parvenus à abolir le chômage du lundi dans cette ville. A la vérité, les ouvriers Sédanais constituent une population d'élite, et dont l'activité et les bonnes mœurs ont pu rendre plus facile ce triomphe de la raison sur les mauvaises habitudes.
Voici donc quels seraient, selon nous, les remèdes