‹ Du salaire (volume 2)Chapitre 8 sur 132 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Nous nous bornerons, pour le moment, à faire remarquer que les faits ne sont pas entièrement d'accord avec cette désolante théorie ; à moins que l'on ne prenne l'accroissement du paupérisme officiel, tel qu'il est signalé par la statistique, pour une preuve d'un accroissement correspondant de la misère, tandis qu'il n'indique, suivant nous, qu'un affaiblissement du sentiment de la dignité personnelle, provoqué, parmi les classes laborieuses, par l'imprévoyance et l'irréflexion avec laquelle se prodigue la charité publique et privée, qui porte de plus en plus l'ouvrier à avoir recours à l'aide d'autrui, plutôt qu'à ses propres efforts, pour sa subsistance.

Nous entendons par ces mots : le nécessaire pour que l'ouvrier puisse vivre et élever sa famille, — ce qui se consomme habituellement, dans ce dessein, par les personnes de la classe, de l'époque et du lieu dans lesquels vit l'ouvrier, et ce nécessaire est loin d'être une quantité fixe, comme se le figurent à tort la plupart des faiseurs de systèmes sociaux artificiels.

Pour s'en convaincre, il suffit de comparer le nécessaire d'un ouvrier américain ou anglais avec celui d'un de nos travailleurs flamands ; celui d'un ouvrier européen avec celui d'un péon de l'Inde ou d'un agriculteur chinois, — ou de se reporter en arrière de quelques siècles et de mettre en parallèle la nourriture, le logement, le vêtement d'un ouvrier de nos jours, même parmi les moins favorisés, avec celui d'un serf du moyen âge, nourri à peine d'aliments grossiers et souvent malsains, vêtu d'un

sayon de laine malpropre et rarement renouvelé, couchant sur un peu de paille, dans une hutte sans autres ouvertures que la porte et la cheminée. Et cependant, le sort de ce serf était bien préférable à celui de l'esclave des Romains, enfermé dans un ergastule avec des centaines de ses semblables, et voué à une souffrance perpétuelle que ne consolaient ni les joies de la famille ni les affections de l'amitié.

Le nécessaire de ces tristes époques ne suffirait plus à empêcher de mourir de misère les ouvriers de notre siècle, habitués à une dose comparativement bien plus forte d'aisance et de bien-être.

Il est très loin de notre pensée de vouloir inférer de ce qui précède que le sort actuel de nos ouvriers ne laisse rien à désirer; nous voulons seulement faire remarquer qu'il y a eu amélioration progressive de ce sort et que des progrès nouveaux peuvent s'accomplir sans qu'il soit nécessaire pour cela de bouleverser l'ordre social ni d'abolir la propriété individuelle.

Le salaire de l'ouvrier qui connaît un métier après en avoir fait un apprentissage plus ou moins long et difficile, doit être plus élevé que celui de l'homme de peine ou manouvrier, car ce qu'il lui faut pour vivre et pour entretenir sa famille se compose d'une plus grande somme de valeurs.

En effet, il vit déjà dans un milieu social plus élevé, ses besoins sont donc plus étendus, et, quoique dans une bien faible mesure encore, plus délicats et partant plus coûteux à satisfaire. En

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