‹ Du salaireChapitre 110 sur 136 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

DE l'influence QU'eXERCE LA CONCUEEENCE SUE LE PEIX DES CHOSES.

De rinflaence de la concurrence snr le prix des choses. — Les mots valeur et prix ont des significations différentes quoique dans certains cas elles puissent être confondues. — Effets de la concurrence. Celle qui se fait entre les vendeurs s'appelle offre; eatre les acheteurs, demande. — La concurrence agit comme régulateur du prix et de la quantité des produits.— Difficulté d'apprécier immédiatement les effets de la concurrence. — L'action de la concurrence est toujours bienfaisante. Limites dans lesquelles elle s'exerce. Démonstration par un exemple. — Conclusions à tirer de cet exemple. — Causes qui tendent à entraver l'action de la concurrence. — Du monopole. —Du monopole naturel. Sa légitimité et ses conséquences. — Son utilité.— Du monopole artificiel.il est toujours injuste et nuisible.

On donne souvent la même signification aux mots » valeur » et » prix; « dans le langage ordinaire la confusion que Ton fait entre ces mots n'offre guère d'inconvénients, mais le langage scientifique exigeant plus de précision , nous ferons remarquer que la valeur d'un service ou d'un produit c'est la quantité d'autres services que l'on peut obtenir en échange, tandis que le prix de ce service, c'est la quantité de monnaie pour laquelle on peut vendre ou acheter celui-ci. La valeur d'une chose s'estime donc par la comparaison avec celle des autres choses ; le prix d'un objet s'apprécie en comparant sa valeur avec celle de la monnaie, et comme cet intermédiaire des échanges est d'un usage universel, chacun en mesure la valeiu: plus facilement que celle de toute autre chose, et la monnaie est ainsi devenue l'étalon, le type des autres valeurs; non que sa propre valeur soit invariable, mais seulement parce qu'elle varie moins souvent et

yGoogk

moins brusquement que les autres, et aussi parce que Ton est plus généralement habitué à s'en servir comme de mesure.

Cette réserve faite, ce que nous dirons du prix des choses s'applique également à leur valeur, excepté dans le cas où nous aurons à faire remarquer Tinfluence des variations de valeur que les monnaies elles-mêmes peuvent subir.

On a vu dans le chapitre précédent que la valeur d'un service se mesure tantôt à l'effort qu'il coûte à celui qui le cède, tantôt à l'effort qu'il épargne à celui qui le reçoit en échange d'un autre service.

C'est en effet entre ces deux limites extrêmes que la concurrence fait varier la valeur des services, ou des produits qui en sont le résultat, selon que cette concurrence a lieu entre ceux qui offrent ces services ou entre ceux qui les demandent, ou bien encore suivant que cette offre ou cette demande se balancent ou qu'il y a excès de l'un ou l'autre côté,

D est bien entendu qu'il faut comprendre dans l'offre qui se fait des services ou des produits, toutes les choses de même espèce qui peuvent être mises immédiatement ou très prochainement à la disposition des demandeurs, et par demande, non seulement le désir d'acquérir et de consommer, mais encore le pouvoir de le faire, c'est à dire la condition d'avoir créé des valeurs équivalentes ou de posséder une somme de monnaie de même prix à donner en échange de ces choses demandées.

La concurrence se fait tantôt entre les producteurs, tantôt entre les consommateurs. Le plus souvent, entre les uns et les autres à la fois, et dans des proportions diverses. Dans ce dernier cas on désigne par cette expression : u Rapport de V offre à la demande « la relation qui s'établit entre la concurrence des vendeurs et celle des acheteurs.

C'est la concurrence (en prenant ce mot dans son sens le plus large) ou le rapport de l'offre à la demande, qui règle la valeur ou le prix des services ou des produits, et qui fixe la quantité

yGoogk

des services qui seront offerts ou des produits qui seront créés dans un temps et dans un lieu donnés.

La seule action de cette grande et admirable loi naturelle que l'on nomme la concurrence fixe le prix, la quantité pour chaque temps et chaque lieu, des choses produites avec plus d'équité, d'harmonie et de rapidité que toutes les lois et tous les règlements d'invention humaine.

Mais l'action de la concurrence sur le prix des choses n'est pas instantanée; elle procède par des oscillations, toujours suivies de réactions en sens opposé mais qui s'exécutent dans un temps plus ou moins long et qui ont pour résultat final d'amener le prix des produits à être la juste rémunération des efforts que leur création a coûtés.

Une loi providentielle qui établit l'harmonie dans la production et la justice dans la rémunération des services, ne peut être traitée de funeste, de ruineuse, d'anarchique, comme le font trop souvent, en parlant de la concurrence, ceux qui ne l'ont envisagée que sous l'un de ses aspects : la hausse ou la baisse de prix qu'elle détermine, suivant que l'on est consommateur ou producteur.

La lenteur avec laquelle ont lieu les oscillations des prix déterminées par la concurrence, fait que le consommateur qui se plaint, ne voit pas que la cherté momentanée de tel ou tel objet qu'il doit acheter, est nécessaire pour amener dans quelque temps une baisse permanente du prix de cet objet, baisse dont il profitera dans une mesure bien plas étendue que la perte qu'il a subie par la cherté, ne lui a été onéreuse.

Cette même lenteur fait que le producteur maudit la concurrence qui amène une baisse du prix, des services qu'il rend, et par conséquent des profits qu'il réalise, parce qu'il ne s'aperçoit* pas immédiatement que cette baisse lui fait accroître sa production dans une proportion bien plus forte que la diminution du profit qu'il fait sur chaque unité produite, ce qui accroît son bénéfice total au lieu de le diminuer» Souvent, lorsque ce résul-

yGoogk

tat arrive, il est disposé à l'attribuer à de toutes autres causes qu*à la seule véritable, la concurrence.

Nous considérons donc comme de la plus haute importance la démonstration des principes suivants :

1° La concurrence tend à abaisser graduellement le prix de toutes choses en proportionnant la valeur des services à l'effort qu'ils ont coûté, et en sollicitant constamment les producteurs à rechercher et à mettre en œuvre les moyens de substituer de Futilité gratuite à de l'utilité onéreuse.

2° Que la concurrence est toujours avantageuse aux producteurs comme aux consommateurs, même quand elle semble léser leurs intérêts, et elle ne peut aller au point d'abaisser le prix des choses jusqu'en dessous de ce qu'il en a coûté pour les produire, en comprenant dans les frais de production ce qu'il faut au producteur pour vivre conformément aux habitudes de la classe de la société à laquelle il appartient; plus un certain profit net qui lui permette d'améliorer sa position et de se tenir an niveau des progrès qui s'accomplissent autour de lui.

3» Que la concurrence détermine naturellement, sans perturbations et sans contrainte la nature et la quantité des services à rendre ou des produits à créer et à transporter dans des temps, des lieux et des circonstances donnés, mieux que ne le pourraient faire des lois et des règlements d'invention humaine et de manière à faire toujours obtenir le meilleur emploi des forces productives dont dispose l'humanité.

Pour démontrer ces trois propositions nous allons discuter des faits et des exemples tirés de l'histoire des progrès de l'industrie cotounière dont nous avons donné un rapide aperçu dans le chapitre V.

Un Anglais invente une machine à filer le coton. Au moyen de cette machine, l'action d'un moteur quelconque surveillée par un petit nombre d'ouvriers remplace des milliers de fileuses sans que, comme nous l'avons démontré au chapitre V, une moindre quantité de travail en soit rémunérée dans la société. L'inven-

yGoogk

teur gagne beaucoup par l'exploitation de son procédé, mais son gain ne lèse personne, car il continue de vendre le fil de cotoa au même prix qu'il avait avant son invention : Le salaire économisé par lai sur les fileuses étant réparti entre d'autres travailleurs, par suite de la dépense de même valeur que ces salaires qu'il fait. A part le bénéfice qu'il se réserve, la société se trouve, par rapport au fil de coton, dans la même situation qu'avant qu'il eût inventé sa machine. Mais, poussé par le désir d'augmenter son gain, il multiplie le nombre de ses machines et en même temps la quantité de fil qu'il fabrique.

Mais ici notre inventeur éprouve un mécompte ; il s'attendait à voir doubler ses bénéfices en doublant sa fabrication, mais il arrive que la société ne s'étant pas enrichie par l'invention, et n'ayant pu par conséquent créer, de son côté, le surcroît de valeurs nécessaires pour acheter une plus grande quantité de fil de coton ou de tissus et de vêtements fabriqués avec ce fils, l'inventeur ne parvient à en vendre une plus grande quantité, qu'en abaissant le prix exactement en proportion de l'augmentation des quantités produites.

Ceci lui prouva que les valeurs ne croissent pas avec la quantité des produits créés, et qu'un surcroît de produits d'une espèce en déprécie la valeur, quand il n'est pas compensé par une multiplication proportionnelle des autres produits.

A peine eut -il abaissé le prix du coton manufacturé, afin de faire écouler l'excédant de sa production, et eût-il fait profiter ainsi le public d'une partie de l'utilité rendue gratuite par son invention, qu'une réaction se manifesta dans la société. La partie riche de celle-ci qui, déjà, consommait des tissus de coton, en put acheter davantage par suite de la réduction des prix sans y consacrer une plus grande partie de son revenu; une autre fraction de la société, bien plus grande que la première, puisqu'elle se compose des personnes peu aisées qui partout forment la grande majorité, pût à son tour faire usage de tissus de coton, usage que le haut prix de ceux-ci lui avait interdit jusqu'alors.

yGoogk

Par ce double motif la demande du fil de coton s'accrut dans une proportion considérable, et le producteur ne se trouvant pas assez approvisionné pour y satisfaire, une nouvelle hausse se manifesta dans le prix d«i coton fabriqué.

Instruit par l'expérience, et craignant que cette hausse, si elle se prolongeait, fît diminuer rapidement la consommation, notre inventeur écrivit aussitôt à tous les producteurs de coton brut, pour leur demander des approvisionnements et il engagea de nouveaux travailleurs pour les élaborer. Mais les planteurs et les marchands de coton, d'une part, les ouvriers, de l'autre, voyant leurs services plus demandés, augmentèrent leurs exigences d'oii hausse du coton brut et des salaires.

Pendant ce temps l'inventeur ayant réussi à perfectionner encore ses machines, et le débouché de ses produits s'étant augmenté parce que l'habitude de consommer des tissus de coton s'était étendue et enracinée dans le public. Ses bénéfices toujours croissants soufiraient peu de la hausse des salaires et des cotons, qui d'ailleurs ne tarda pas à produire un résultat qui lui fut extrêmement favorable.

En effet, le prix élevé auquel les manufacturiers consentaient à acheter le coton brut, et surtout la perspective d'une demande régulière et toujours croissante de cette matière textile, encouragèrent les planteurs à étendre la culture du cotonnier sur de plus grandes surfaces, soit en défrichant des terres vierges, soit en abandonnant la culture d'autres denrées moins productives, et à employer à la production et au transport du coton une plus grande somme de capitaux, chose qui leur fut d'autant plus facile que les bénéfices antérieurement réalisés sur la culture du coton leur avaient permis d'accumuler de grandes épargnes.

Aussi vit- on successivement se perfectionner les procédés de culture et s'introduire des machines à nettoyer et à emballer le coton ; en môme temps que les moyens de transport par terre et par mer se multipliaient et se perfectionnaient. Il résulta évi-

yGoogk

déminent de cette grande extension donnée à la culture et au transport du coton, de l'application plus large qui y fut faite du capital, de l'introduction d'inventions et de perfectionnements nouveaux, qu'une quantité considérable d'utilité onéreuse fut transformée en utilité gratuite, qui, sous l'influence de la concurrence fut successivement cédée aux consommateurs sans qu'il en résulta de perte pour les producteurs.

La hausse des salaires produisit un effet analogue sur les travailleurs ; l'espoir d'une bonne paie attira vers les manufactures de coton les ouvriers sans travail ou employés à des travaux moins lucratifs, et l'aisance répandue dans les familles augmenta le nombre des ouvriers par l'accroissement des naissances et la diminution des décès, de telle manière qu'au bout de quelques années les manufactures de coton purent disposer, moyennant un salaire modéré, d'une population ouvrière nombreuse et devenue habile dans le travail des matières textiles.

Enfin (et ceci est un des effets les plus remarquables de la concurrence, quoiqu'il soit en même temps le moins remarqué ou le plus contesté), le gain immense réalisé par l'inventeur et qui était la légitime rémunération d'un service rendu à l'humanité, ce gain lui suscita des envieux qui lui firent une concurrence acharnée par des moyens qui ne furent pas toujours honnêtes et loyaux, les uns pour lui enlever la propriété de son invention, d'autres pour la partager, d'autres enfin dans le but plus louable de faire dos inventions qui auraient le même résultat que la sienne, ou de faire fortune également en lui achetant le droit de se servir de son invention pour leur compte. Il semblait que tant de moyens réunis dussent avoir pour effet la ruine de l'inventeur ou, tout au moins, la cessation de tout bénéfice; il n'en fut rien ; la concurrence ne pouvait le ruiner : avec l'habileté qu'une longue pratique lui avait donnée , et la clientèle étendue qu'il s'était acquise, il pouvait supporter des prix de vente tellement bas que ses concurrents eussent été ruinés avant lui, s'ils avaient fait la folie de vouloir soutenir la lutte. La concur-

yGoogk

rence ne put donc aller qne jusqu'au point de faire profiter les consommateurs de tout ce qui était devenu utilité gratuite dans la fabrication du coton, mais en laissant toutefois un certain bénéfice au fabricant, bénéfice suffisant pour lui ofîrir des moyens d'existence et un certain profit net.

Or il se trouva que, grâce au bas prix des tissus de coton, amené par la concurrence, la consommation s'en accrût tellement, que le faible bénéfice laissé au producteur sur chaque kilogramme de fil vendu, multiplié par la quantité immense qu'il en devait fabriquer pour satisfaire à la demande des consommateurs, constituait un produit total bien supérieur au gain qu'il fesait dans l'origine , quand son bénéfice provenait de la vente d'un petit nombre de kilogrammes sur chaque unité desquels il réalisait un bénéfice plus grand.

De leur côté les consommateurs ont gagné par l'effet de cette concurrence, l'immense somme d'utilité gratuite créée par l'invention principale d'abord et par tous les perfectionnements et inventions accessoires auxquels elle a donné lieu, ce qui a abouti pour le monde entier à une satisfaction plus complète et plus étendue du besoin de vêtement, satisfaction qui a pu être obtenue en échange d'une bien moindre quantité d'efforts. Cette somme d'efforts ou ce qui est la même chose, cette portion rendue disponible du revenu social, a servi à rémunérer une large série d'autres travaux, qui ont accru le bien-être général, et procuré les moyens d'existence d'un très grand nombre de travailleurs.

Ce que nous venons de voir des résultats de la concurrence sur les progrès de l'industrie du coton et sur l'accroissement du bien-être général qui en a été la conséquence, s'applique également à toutes les autres manifestations de cette même concurrence; nous pouvons donc en conclure :

1° Que la concurrence n'agit sur l'inventeur protégé par son âroit de propriété et par la difficulté de faire d'autres inventions analogues ou meilleures, qu'après un temps assez long pour lui permettre de s'enrichir, ce qui est la juste récompense de son

yGoogk

génie, en se fisdsant payer ses services non en raison des efforts qu'ils lui coûtent, mais en raison de ceux qu'il épargne à autrui. — Plus tard, quand la concurrence intervient, elle diminue bien le bénéfice réalisé sur l'unité de service ou de produit, mais en multipliant dans \me proportion beaucoup plus forte, les nombres de ces services demandés, elle reconstitue ce bénéfice et l'augmente même, puisque l'un des deux facteurs qui le composent s'accroît plus que l'autre ne diminue ;

2» Le^ inventeurs, les possesseurs de dons naturels, les capitalistes, mus par leur intérêt personnel chercbent à profiter des avantages qu'ils possèdent pour remplacer le plus possible leurs efforts par le concours de la nature, et pour se faire payer les services qu'ils rendent à la société, en raison de la peine qu'ils épargnent ; mais la concurrence qu'ils se font entr'eux les force bientôt à céder gratuitement toute l'utilité qui n'est pas le résultat médiat ou immédiat de leurs propres efforts ; de cette manière l'humanité entière parvient à jouir d'une quantité toujours croissante et toujours plus également répartie d'utilité gratuite, c'est à dire de bien-être.

Mais ce résultat ne se manifeste pas immédiatement ; il n'a lieu qu'à la suite de plusieurs oscillations dans la valeur des services consommés par la société, chaque hausse de cette valeur agissant sur les producteurs comme un stimulant pour étendre leurs moyens de production et pour multiplier leurs produits ; chaque baisse tendant à accroître la consommation et à étendre ainsi le débouché des produits destinés à y pourvoir, en même temps qu'elle engage les producteurs à perfectionner leurs moyens de production. La concurrence est donc une force bienfaisante et providentielle, par l'action de laquelle l'intérêt personnel s'harmonise avec l'intérêt général et concourt, sans le savoir ni le vouloir, au bien-être universel.

L'action de la concurrence est quelquefois ralentie, limitée ou même arrêtée par certaines causes qu'il est important de connaître.

yGoogk

Ainsi, théoriquement, lorsque deux quantités données de deux marcliandises différentes s'éehangent Tune contre l'autre, ou se Tendent au même prix, les frais de production (dans lesquels nous comprenons toujours le bénéfice nécessaire du producteur) sont égaux de part et d'autre. Si, par exemple, 120 kilogrammes de froment se vendent au même prix que 100 kilogrammes de fer, c'est que l'une de ces quantités a coûté autant à produire que l'autre. Car, s'il en était autrement, si la production de 100 kilog. de fer exigeait moins de frais que celle de 120 kilog. de froment, les producteurs de fer auraient un avantage sur les producteurs de blé, et, ils s^nrichiraient plus rapidement que ces derniers, ce dont ceux-ci ne tarderaient pas à s'apercevoir. Alors ils convertiraient le capital qu'ils possèdent sous forme d'instruments à produire le blé, en instruments à produire le fer.

Le fer devenant ainsi plus abondant, et le froment dont la culture aurait été délaissée devenant plus rare, la première de ces marcliandises baisserait de prix, tandis que la seconde hausserait jusqu'à ce que l'équilibre • fût rétabli entre le prix et les frais de production respectifs de quantités données de ces deux produits.

Mais, dans la pratique, il n'en est pas ainsi, ou du moins les faits théoriques ne se réalisent pas immédiatement. En effet, en supposant qu'il y ait plus de bénéfice à produire du fer qu'à cultiver du blé, cet avantage ne déterminera l'agriculteur à devenir métallurgiste, que pour autant que le surcroît de profits qu'il retirera de sa nouvelle industrie balanceront amplement les inconvénients et les pertes qui résulteront pour lui de l'abandon de son ancienne profession et de l'apprentissage qu'il doit faire de la nouvelle. Si l'agriculteur est dans une situation défavorable par rapport aux autres industries, il ne pourra se défaire de sa terre, de ses bâtiments de ferme, de ses instruments aratoires, de ses chevaux, de son bétail, et de ses matériaux et provisions qu'avec une certaine perte ; il en fera une

yGoogk

très considérable en tous cas, c'est celle des connaissances théoriques et de Texpérience acquises dans sa profession d'agriculteur, et qui ne lui serviront plus à rien dans une autre profession.

Il devra de plus acquérir de nouvelles connaissances dans celle-ci et une nouvelle expérience qui vient lentement et coûte cher ; en outre les situations les plus avantageuses ayant déjà été choisies par les anciens métallurgistes il devra, le plus souvent, se contenter d'une position qui lui offrira moins d'avantages, et tendra par suite à diminuer ses profits.

Dans tous les cas un temps assez long est presque toujours nécessaire pour opérer la conversion d'une industrie en une autre, surtout lorsqu'elles sont très dissemblables, comme celles que nous venons de citer.

On le voit donc , les producteurs de fer peuvent jouir pendant longtemps d'un avantage assez marqué sur les cultivateurs, quant à leurs profits respectifs, avant que ces derniers soient en mesure de leur disputer cet avantage en leur faisant concurrence.

Lorsqu'une personne ou une association possèdent des avantages, tels qu'une invention, la possession de grands capitaux ou la découverte de quelque doji naturel, et qu elle en profite pour donner aux services qu'eller rend à la société une valeur supérieure à la simple rémunération de ses efforts, on dit qu'elle jouit d'un monopole.

Il faut distinguer deux espèces de monopole : le monopole naturel et le monopole artificiel. Le monopole naturel est celui qui résulte de la possession par une seule personne ou par un petit nombre de personnes, d'un moyen de rendre à la société des services d'une grande valeur par un effort comparativement foible, lorsque ce moyen consiste dans la propriété d'un don naturel, d'une invention ou d'un procédé pour faire usage d'une des forces de la nature, ou d'un capital consacré à tirer parti de ces dons ou de ces forces. Ainsi le savant hors ligne, l'artiste éminent

yGoogk

possèdent dans leur génîe un don naturel auquel l'éducation a joint un capital propre à faire valoir ce don ; la rémunération exceptionnelle que la société accorde à leurs œuvres, et qui est fort supérieure à celle que tout autre travailleur eût obtenue à efforts égaux, est le fruit de ce monopole.

L'inventeur qui trouve quelque nouvelle et utile application des forces de la nature à la production de l'utilité, l'investigateur de la nature qui y découvre des sources nouvelles d'utilité gratuite, le capitaliste qui accumule du travail pour en faire un emploi avantageux jusqu'alors inconnu, jouissent aussi d'un monopole naturel, juste rémunération aussi d'un travail plus difficile et plus méritoire que celui du commun des hommes.

Ce travail exceptionnel, étant à la fois utile et rare, peut réclamer un prix élevé.

L'existence d'un monopole naturel est un fait si fréquent, qu'il arrive ordinairement que de deux producteurs d'un même genre de services, l'un jouit d'un monopole sur l'autre. En effet, quand la demande d'un produit usuel augmente, les moyens de production restant les mêmes, le prix en augmente aussi, et ce prix plus élevé engage d'autres entrepreneurs à créer de nouvelles quantités de ce même produit, en se servant de moyens de production moins avantageux que ceux qui ont été employés jusqu'alors, tels que des ateliers moins bien situés, des matériaux de qualité inférieure, une main-d'œuvre plus chère, etc., et dans le cas d'une demande croissante, ce sont toujours les frais de production les plus élevés qui règlent le prix sur le marché. Alors les producteurs qui, vendant à ce même prix, ont obtenu leurs produits avec de moindres frais, jouissent d'un monopole naturel, fruit d'une plus grande prévoyance des besoins sociaux, et d'une meilleure entente des moyens de pourvoir à ces besoins. En vertu de ce monopole, ils réalisent sur leur production un bénéfice égal à la différence entre les frais de production les plus élevés du marché, et les frais que la production leur coûte à eux-mêmes.

yGoogk

M. G. de Molinari, (dans son Cours d'Économie politique) propose avec raison, selon nous, de donner le nom de rente à tout surcroît de profit qu'un producteur retire de la possession d'un monopole. Ricardo (principes d'Économie politique, ch. II) a décrit avec une admirable lucidité la manière dont la rente prend naissance et se développe progressivement avec l'accroissement de la demande, lorsque la production de nouvelles quantités du produit demandé exige des frais de plus en plus élevés; mais Ricardo a eu, selon nous, le tort grave de n'attribuer la rente qu'à la possession de la terre ou des autres agents naturels appropriés, tandis que la rente naît partout où il existe un monopole attribuable à une cause quelconque tendant à rendre inégales les conditions de la formation d'un même produit.

Un tort plus grave encore de la célèbre théorie de Ricardo est d'attribuer cette rente à l'utilité produite par les agents naturels, utilité que nous avons démontré être toujours gratuite, tandis que les services nécessaires pour que l'on puisse en tirer parti sont seuls susceptibles d'avoir une valeur, variable suivant des circonstances parmi lesquelles il faut ranger le monopole. Ricardo dit expressément dans l'ouvrage cité plus haut : « La rente est cette partie du produit de la terre que l'on paie au propriétaire pour avoir le droit d'exploiter les forces productives et impérissables du sol, « Cette assertion da célèbre économiste anglais est si grave, et les conséquences qui en résultent ont une telle importance en Économie politique que nous avons jug6 utile de consacrer un chapitre spécial à l'examen de cette question dans la troisième partie de cet ouvrage (ch. XXI).

Le monopole naturel est à la fois juste et utile. Nous avons démontré plus haut qu'il est juste en faisant voir qu'il est la récompense d'un effort extraordinaire et immédiatement ou prochainement profitable à la société. Le monopole naturel est utile en ce que, chaque fois qu'un besoin nouveau ou plus intense se fait sentir dans la société, il agit comme stimulant

pour faire rechercher et mettre en œuvre les moyens les plus propres à satisfaire ce besoin.

Ainsi, la valeur élevée qu'acquièrent les services rendus par ceux qui en possèdent le monopole excite à acquérir celid-ci, en stimulant le génie des inventions et des découvertes, en encourageant la persévérance au travail, Tesprit d'épargne et les autres facultés morales et intellectuelles qui concourent à la formation du capital.

Ceux qui possèdent un monopole naturel sont intéressés à n'en pas abuser, car le maximum de rémunération de leurs services correspond à un faible bénéfice sur l'unité multipliée par un grand nombre d'unités échangées ou vendues, puisqu'il est démontré que toute baisse du prix des choses est suivie d'une augmentation de la demande dans une proportion très supérieure à cette baisse. H est très rare aussi qu'un monopole naturel soit de longue durée, même sous l'empire d'une législation qui consacre de la manière la plus absolue le droit de propriété sur les fruits du travail, même quand celui-ci consiste en une invention. Tout monopole naturel, en effet, porte en lui-même le germe de sa destruction plus ou moins prochaine.

Plus il est productif, plus il déchaîne contre lui la concurrence qui parvient à le vaincre d'autant plus facilement que, tout en détruisant ses effets nuisibles pour le consommateur, elle maintient ses avantages pour le producteur (même chapitre,

Il est peu d'inventions, de quelque garantie que le droit de propriété soit entouré, dont la valeur ne s'altère et ne disparaisse même entièrement avec le temps, sous le stimulant de la concurrence qui est elle-même aiguillonnée par les bénéfices extraordmaires que procure le monopole, ou même par le simple changement que les progrès de la civilisation opèrent dans les besoins et les habitudes des hommes.

Ainsi l'arc et la flèche dont l'invention fut un si grand bienfait pour le sauvage, dépourvu d'armes, ont disparu devant le

yGoogk

fusil à mèohe qui lui-même est remplacé par la carabine à percussion, et mieux encore, comme arme de guerre, par le canon rayé. La galère à rames d'autrefois est devenue le navire à voiles qui bientôt aura cédé le domaine des mers au bateau à vapeur. Il en est ainsi de presque toutes les inventions, et comme le fait remarquer M. G. de Molinari, s'il en est qui résistent aux effets des progrès et de la concurrence, quelle injustice y aurait-il à ce que le monopole qu'elles ont engendré, stimulât à perpétuité l'esprit d'invention des générations à venir ?

Le monopole naturel est le résultat libre et spontané de l'excès de la demande d'un service sur l'offre qui peut en être faite ; le monopole artificiel est toujours le résultat forcé d'une diminution de l'offre, s'il est exercé par les producteurs, ou de la demande s'il est l'œuvre des consommateurs. Autant le monopole naturel est juste et utile, autant le monopole artificiel est injuste et nuisible ; l'un se produit spontanément au milieu des nations les plus libres; l'autre est toujours le résultat de la contrainte, la négation de la liberté, et ce seul fait est une preuve à la fois de son iniquité et de sa nuisance. Tandis que le monopole naturel se suscite toujours à lui-même une concurrence sous laquelle il finit tôt ou tard par succomber, le monopole artificiel n'existe et ne se maintient que parce que la concurrence est écartée par la force. Mais l'absence de celle-ci entre les producteurs leur permet d'élever le prix de leurs services à la hauteur de l'effort qu'ils épargnent à la société ; et la cherté des services monopolisés ayant pour résultat inévitable d'en diminuer la demande dans une proportion beaucoup plus forte que la hausse du prix, il s'ensuit que le profit engendré par le monopole se compose d'un grand bénéfice sur l'unité produite, multiplié par le très petit nombre de ces unités que l'on parvient à vendre sous le régime d'une demande restreinte. D'où résulte que le prétendu profit du monopole n'en est pas un, et qu'il est plutôt une perte, en comparaison de celui qui résulterait de la concurrenoe, dont le premier effet serait d'accroître la

demande bien au delà de la proportion de l'abaissement du prix.

L'absence de concurrence chez les producteurs Mi donc cesser ou tout au moins diminuer la concurrence entre les consommateurs; dans ces conditions la demande du produit monopolisé demeurant précaire et restreinte, rien ne vient stimuler le développement de la production des matières premières, le progrès des industries accessoires, ni le développement de la population ouvrière. La cherté des produits monopolisés, conséquence nécessaire du monopole, une fois établie, rien ne tend plus à la faire cesser ; Tindustrie ainsi privilégiée tombe dans l'immobilité et le marasme, et ceux qui Texercent s'occupent davantage des moyens de maintenir et même d'accroître leur monopole, que de faire progresser les moyens de production. Enfin le maintien du monopole exige l'emploi de la contrainte, exercée par une force quelconque , qui dès lors est distraite de celle dont la société peut disposer pour la production de l'utilité. Le monopole artificiel engendre donc une grande déperdition des forces productives de la nation qui le tolère ; il nuit au consommateur et au monopoleur lui-même, ou tout au moins il profite à ce dernier dans une proportion bien moindre que s'il était soumis à la concurrence.

Malheureusement, les graves inconvénients des monopoles artificiels sont encore peu connus, quoiqu'il n'y ait pas de nations au monde qui n'ait eu à en souffrir, et qu'il n'en est peut-être aucune encore qui en soit entièrement exempte.

Le progrès des idées économiques, en désabusant les peuples sur les prétendus avantages des monopoles artificiels, et en enseignant à ceux qui croient en profiter directement, qu'ils y perdent plus qu'ils n'y gagnent, pourra seul délivrer \h monde de ce préjugé.

yGoogk

Page 1