DE LA BALANCE DU COKMEBCE
Origine da système mercantile. — Ce système est fondé sur ce préjagé que les métaux préciei x seuls ont de la valeur. — Le système mercantile fat appliqué par Charles-Quint. Moyens quMl mit en œuvre à cet effet. Conquête des contrées à mines de métaux précieux. Organisation spéciale du commerce.— Ce que Ton entendait par balance du commerce. — Causes d'inexactitude dans l'appréciation de la balance. Exportation sans retour. Contrebande. — Le système mercantile est exclusif de la liberté du commerce et de l'industrie. Il engendre le système restrictif qui en est la conséquence forcée. — Conséquences du système mercantile : système restrictif ; système colonial; esclavage, rivalités et haines nationales. — Le principe du système mercantile est en opposition avec la morale et avec les vrais intérêts de l'humanité. — Démonstration de la fausseté du principe de la balance du commerce.
Durant toute l'antiquité et le moyen âge, les moyens que les peuples considéraient comme les plus rapides et les plus sûrs pour s'enrichir, étaient la spoliation et la rapine, décorées du nom de conquête, et honorées de tous quand elles réussissaient. L'industrie et le commerce, sans capitaux, sans la direction féconde de l'intelligence et du savoir, sans sécurité, surtout, n'étaient que de faibles moyens de production, qui ne pouvaient enrichir un peuple. L'agriculture seule trouvait dans son absolue nécessité, une excuse pour son existence; tout autre travail était réputé servile , et le commerce , considéré comme consistant en une série de mesquines fourberies, était regardé comme indigne d'occuper les loisirs d'un citoyen libre. Dans l'idée des hommes de cette époque, les produits créés par l'industrie manufacturière ou apportés par l'industrie des transports , méritaient peu d'estime, puisqu'ils étaient rapidement consom-
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mes, et par conséquent détroits, sans qu'il restât rien de leur valeur, tandis que les métaux précieux servaient indéfiniment, sans se détruire par l'usage que l'on en pouvait faire comme monnaie ou comme objets d'ornement. Ces métaux pouvant donc servir toujours à procurer des jouissances, soit par euxmêmes, soit parce qu'ils permettent l'acquisition d'autres biens, étaient donc les richesses véritables, les seules dignes qu'un peuple se donnât de la peine pour les conquérir.
Vers la fin du moyen âge, la plupart des États de l'Europe s'étant agrandis par des alliances, des successions Ou des conquêtes, les guerres de rapine devinrent de plus en plus diflSciles et de moins en moins profitables aux vainqueurs, puisque les populations, ruinées dès longtemps par des guerres antérieures, ne possédaient plus rien qui valût la peine d'être pillé et ne pouvaient payer de tribut au plus fort. Il fallut songer alors à d'autres moyens d'enrichir les nations, mais pour trouver ces moyens, on prenait toujours pour point de départ ce principe alors universellement admis, et qui a encore beaucoup d'adhérents aujourd'hui, que les métaux précieux sont les seules véritables richesses.
Or, les richesses consistant en métaux précieux devai^it être considérées comme une quantité finie ou très peu susceptible d'accroissement, car le produit annuel des mines d'or et d'argent (qui produisaient très peu à cette époque) devait être absorbé par l'usure des monnaies et des bijoux, et par les pertes qu'occasionnent les naufrages, les incendies, les enfouissements durant les guerres, etc., et par la quantité plus grande de ces métaux, exigée par une population plus nombreuse, par le progrès de l'échange, par le luxe croissant des souverains et de leurs cours.
Les conquêtes, la rapine, les tributs imposés aux peuples anciens, étant devenus un mauvais moyen de s'enrichir, on fut forcé d'en chercher de meilleurs.
Il ne s'en présentait que deux qui fussent conformes aux idées
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de cette époque. Posséder les contrées qui renfermaient les principaux gisements de métaux précieux, et faite le commerce; non le conunerce libre et dirigé selon le gré des commerçants, mais le commerce organisé et réglementé en un système (d'où est venu le nom de système mercantile) de manière à lui faire importer des métaux précieux du dehors, sans laisser exporter ceux qui étaient déjà entrés.
Ce fut Charles-Quint qui mit le premier en pratique le système meicantile.
Ce puissant monarque possédait déjà les mines d'argent du Pérou, récemment découvertes, il encouragea la recherche et l'exploitation de mines nouvelles, et afin d'avoir des mineurs dans TAmérique qui n'avait alor^ qu'une faible population européenne, il défendit et fit complètement cesser en Espagne l'exploitation de toutes les mines autres que celles de fer, afin de forcer les mineurs à émigrer vers le Pérou. Plus tard on excepta aussi le mercure de cette défense parce que ce métal était nécessaire au traitement métallurgique des minerais d'argent.
Ce dernier métal était converti en monnaie au sortir de la mine, et à l'exception de ce qu'il en fallait pour les besoins des colonies espagnoles, tout était envoyé vers la mère patrie, sous l'escorte de nombreux vaisseaux de guerre. L'exportation des métaux précieux de l'Espagne était interdite sous peine de mort.
Telle était la première partie du système. La seconde partie offirait plus de complications : il fallait organiser l'industrie et le commerce de la nation de manière à pouvoir exporter constamment des marchandises d'une grande valeur, et en grande quantité, et à importer le moins possible de produits de fabrication étrangère, afin que la différence entre la valeur des exportations et celle des importations fut soldée par l'étranger en numéraire qui viendrait augmenter la richesse du pays.
La valeur des exportations et des importations était soigneu-s sèment inscrite, à la sortie et à l'entrée par les employés de la
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doaane , qui, à la fin de chaque année, dressaient le tableau complet du commerce extérieur et additionnaient les colonnes de la sortie et de Tentrée. La différence entre les deux sommes formait ce que Ton appelait la balance du (?(w»«^<^ pendant Tannée. La balance avait été favorable lorsque la somme des valeurs exportées dépassait celle des valeurs importées, la différence étant censée avoir été payée en or ou en argent par l'étranger. La balance était défavorable dans le cas contraire, et Ton supposait alors que le numéraire avait dû sortir du pays, malgré, la défense de l'exporter.
Mais le cas de la balance défavorable ne se présentait jamais, car si les sorties étaient déclarées avec assez d'exactitude, ou même avec exagération, lorsqu'elles donnaient le droit de recevoir une prime d'exportation, il n'en était pas de même pour la déclaration à l'entrée, car l'importateur avait intérêt à amoindrir la valear de sa marchandise afin de payer moins de droits de douane.
Les produits exportés qui périssaient dans les nau&ages, ou qui étaient destinés à des émigrants, à la marine ou à des armées en expédition n'amenaient point de retour quoiqu'ils fussent déclarés à la sortie. Mais la cause principale de l'inexactitude de la balance établie par la douane, c'était l'entrée en fraude des marchandises prohibées, ou frappées de droits d'entrée excessifs, marchandises dont la liste était longue et dont l'introduction en fraude, même à main armée se pratiquait sur une grande échelle et donnait d'immenses bénéfices aux fraudeurs.
D'après le principe sur lequel était fondé le système mercantile, si les commerçants étaient demeurés libres d'exporter et d'importer ce qu'ils voulaient, ils auraient infailliblement rainé leur pays, car leur intérêt est d'expédier les produits nationaux à l'étranger, et d'opérer le retour en marchandises étrangères dont la vente dans le pays leur procure un nouveau bénéfice, tandis que l'importation de l'or et de l'argent, qui, selon le système, peut seule enrichir la nation, ne leur fournirait aucun gain.
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Aussi mit-on des entraves à la liberté du commerce, on prohiba ou Ton frappa de droits élevés l'entrée des produits jpaj^ufacturés de Tétranger, afin d'en diminuer la consommation dans le pays, et de forcer l'étranger à payer en argent les marchandises indigènes ; en même temps renchérissement de ces produits était un encouragement pour l'érection de fabriques nationales. — On encourageait pour la même raison la sortie des produits manufecturés du pays par des primes d'importation, afin que les fsibricants pussent les vendre à meilleur marché au dehors, et lutter ainsi avec avantage contre la concurrence étrangère sur tous les marchés du monde. La même logique commandait de prohiber la sortie des matières premières (et cette logique prévaut encore aujourd'hui dans notre pays à l'égard de certaines de ces matières telles que les minerais de fer hydratés, le vieux fer, les chiffons, etc.) afin de permettre aux manufacturiers d'acheter ces denrées à meilleur marché, et aussi afin d'encourager le travail national par une élaboration plus complète des produits bruts du sol ; car alors (et aujourd'hui pour beaucoup de gens) on ne comprenait pas que l'exportation d'une valeur de mille francs en 80 tonneaux de minerai de fer brut à 1,250 frs. le tonneau, exige exactement la même somme d'efforts utiles ou de services que la même valeur de 1,000 frs. en mille grosses d'aiguilles à 1 franc l'une ou en 250 ressorts de montre à 4 francs l'un, quoique, à ne considérer que les objets isolément, et abstraction faite de la valeur, une aiguille ou un ressort de montre exige pour sa fabrication beaucoup plus de travail que le minerai qui a servi à le produire.
L'Espagne établit la première le système mercantile tel que nous venons de le décrire, avec son auxiliaire obligé, le système qui s'intitule pompeusement protecteur du travail national, dont nous parlerons dans la 4'"«' partie de cet ouvrage. (Chapitre XXVIII) Les autres nations, effrayées de l'emploi d'un ensemble de moyens dont le but avoué était de leur enlever parle commerce les métaux précieux qu'elles possédaient, et par
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là de les rainer et de les asservir, les autres nations, disons- .noi^s ||s hâtèrent d'opposer une barrière aux vues cupides et ambitieuses de TEspagne et adoptèrent le système mercantile à leur tour, à Texception des Pays-Bas, récemment émancipés du joug de rSspagne et qui comprirent seuls que l'adoption du système eut été la ruine de leur commerce. Bientôt les nations de l'Europe se livrèrent une guerre acharnée de tarifs et de lignes de douanes, chacune voulant acheter aux autres des matières premières, et leur rendre des produits manufacturés, aucune ne consentant à recevoir autre chose que des métaux précieux en échange de ses marchandises. La conséquence inévitable d'une application universelle et absolue du système mercantile, eût été la cessation totale des échanges internationaux, si de nombreux traités de commerce n'étaient intervenus, à la sollicitation des marchands éplorés, pour apporter quelques adoucissements aux rigueurs douanières, et surtout sans la contrebande qui se développait partout en raison des obstacles que l'on opposait au com*. merce honnête. Cependant, malgré ces faibles palliatifs, les produits manufacturés de toutes les nations s'exportaient difficilement, et partout, l'industrie était languissante ; les nations qui ne possédaient pas de colonies se plaignaient d'être tributaires de celles qui possédaient des terres à épiées sous la zone torride, car une nation se disait tributaire d'une autre, et le mot est encore aujourd'hui employé dans ce sens, quand elle était forcée de lui payer en numéraire les produits qu'elle en recevait, bien que produits et monnaie aient été échangés à valeurs égales. Pour éviter ce double inconvénient de ne pouvoir écouler ses produits manufacturés et d'être tributaire d'un autre pays pour les denrées coloniales, chaque nation voulut avoir ses propres colonies ; on en fonda partout où le soleil était brûlant, et l'on se disputait avec furie le moindre coin de terre susceptible de produire du poivre, de la cannelle ou de la muscade. U n'est point de colonie qui n'eut coûté des flots de sang, et d'immenses trésors à sa mère-patrie.
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Une colonie étant fondée on conquise, eUe offrait immédiatement un débouché aux produits manufÎEicturés de la métropole, et elle affranchissait celle-ci du tribut payé à l'étranger pour l'acquisition à prix d'argent des denrées coloniales. Mais bjentôt surgit une nouvelle difficulté qui faillit faire perdre aux peuples de l'Europe tout l'avantage qu'ils se promettaient de retirer des colonies; c'était le manque de travailleurs, pour cultiver ou exploiter les produits coloniaux, car peu d'Européens consentaient à aller travailler la terre sous un elimat brûlant, et ceux qne Ton pouvait y déterminer exigeaient un salaire excessif ou préféraient s'établir commerçants ou artisans pour leur propre compte plutôt qu'agriculteurs pour le compte d'autmi.
On eut bientôt trouvé un expédient qui leva cette difficulté ; c'était de s'emparer sur la côte d'Afrique de quelques centaines de milliers de malheureux nègres, que l'on arrachait sans pitié à leur patrie et à leur famille, pour les réduire en esclavage et les employer comme des bêtes de somme, aux plus rudes travaux sous la perpétuelle menace du fouet.
Telles sont rapidement résumées, la théorie et l'histoire du système mercantile, ou de la balance du commerce qui a engendré : le système restrictif faussement décoré du nom de système protecteur du travail national, le système colonial, l'esclavage des nègres, les haines, les rivalités, les guerres entre les nations, etc.
On va voir quelles forent les déplorables conséquences de ce système ; l'Espagne nous les montrera presque toutes : Arrivée à l'apogée de sa puissance et de sa richesse sous Charles-Quint, c'est à dire avant l'adoption du système, elle a toujours décliné depuis lors, et elle ne reprend lentement et paisiblement la voie du progrès et du bien-être, que depuis qu'elle essaie de se débarrasser de sa funeste étreinte. Après la découverte successive des riches mines du Pérou et du Mexique, l'argent afflua en abondance vers l'Espagne, et y reata en grande partie sous l'empire des lois qui en prohibaient la sortie. De là l'avilissement de
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la valeur de la monnaie, ou, ce qui est la même chose, le rapide enchérissement de tous les objets nécessaires à la vie, et commencement de misère pour tous ceux qui ne pouvaient remédier à ce mal par un redoublement d'activité productive. Or le nombre de ceux-ci était grand dans un pays où Téglise, les armes, et les lettres absorbaient plus les intelligences que le travail agricole ou industriel. L'agriculture et les industries extractives furent découragées et scucrifiées à l'industrie manufacturière par la prohibition de sortie de leurs produits, et par des privilèges excessifs accordés à cette dernière qui ne put en profiter à cause de renchérissement des matières premières et de la main-d'œuvre, dû à la surabondance de l'argent, à l'abandon dans lequel on laissait l'agriculture, et à ce que les ouvriers, ne gagnant plus assez pour vivre de leur travail se faisaient soldats, moines, voleurs ou mendiants. — La cherté des produits manufacturés, et leur mauvaise qualité, suite naturelle des monopoles dont jouissaient les fabriques, (ou plutôt dont celles-ci étaient affligées) rendait ces produits invendables à l'étranger, elles n'avaient donc plus d'autres débouchés que l'intérieur et les colonies, et la misère générale rendait ces débouchés si restreints que la plupart des fabriques se ruinaient. Un système qui devait exercer une action si funeste sur le bien-être de la société ne pouvait être accepté par elle sans quelque résistance, et celle-ci n'a pu être vaincue qu'à la faveur du régime despotique et sévère qui fut adopté par tous les gouvernants de cette époque, et dont notre pays entr'autres eut beaucoup à souffrir. Le malaise moral et physique qui tourmenta l'Europe pendant une grande partie du xv« et du xvi« siècle peut être en grande partie attribué à l'influence du système mercantile, qui, comme on le voit, atteignait un but directement opposé à celui que l'on se proposait en l'établissant.
Le principe sur lequel est fondé le système mercantile est radicalement en opposition avec ce précepte de morale vrai dans tous les temps et dans toul les lieux, qui commande aux hommes
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de s'aimer et de s'aider entre eux, sans distinction de races ni de nationalités, puisque s'il était vrai que les métaux précieux fussent la seule richesse, celle-ci n'existant dans le monde qu'en quantité limitée, un homme ou une nation ne pourraient s'enrichir qu'en dépouillant les autres hommes ou les autres nations. L'intérêt de ceux-ci, hommes et nations, serait donc au moins de s'amoindrir réciproquement afin de s'empêcher mutuellement de se nuire; en d'autres termes, on devrait souhaiter à ses semblables le plus de mal possible ; c'est ce qu'exprime fort clairement Montaigne, contemporain des premiers essais du système mercantile, lorsqu'il dit : a Le profit de l'un, c'est le dommage de l'autre. * C'est aussi ce qu'exprima plus tard Voltaire dans ces mots empreints d'une amère ironie contre les préjugés de son siècle : « L'amour de la Patrie, c'est la haine des autres nations, a
Cette contradiction flagrante qui existe entre le principe du système mercantile et ceux de la morale, de^méme que la nécessité pour les partisans de ce système de l'établir et de le maintenir par la contrainte et l'oppression, contre la perpétuelle protestation de toutes les consciences, de tous les intérêts, suffirait à prouver sa fausseté ; cependant, comme dans ce traité, il • doit plus être question d'Économie politique que de morale, nous allons établir aussi la fausseté du principe de la balance du commerce, par une démonstration très simple.
Supposons qu'un fabricant de Yerviers ait expédié en Amérique du drap pour une valeur de 20,000 frs. ; arrivé à destination ce drap est vendu 24,000 frs. et le fabricant donne ordre à son correspondant de lui envoyer cette valeur en coton brut, la vente de la monnaie Américaine, en Belgique ne donnant lieu à aucun profit. La valeur de la cargaisoh de coton arrivée en Belgique étant de 28,800 frs., le fabricant calcule ainsi : Recette 28,800 frs.; dépense 20,000 frs. ; difTérence 8,800 frs. qui constituent pour moi un bénéfice net que je n'ai acquis aux dépens d'aucun de mes compatriotes. Mais la douane, en dressant
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aussi ses comptes trouye : Sortie 20,000 frs.; entrée 28,800 frs. — Balance en défaveur 'de la Belgique 8,800 frs. — Donc, sans qu'il soit possible de découvrir pour qui cette perte s'est réalisée, la Belgique a perdu, d'après la théorie de la balance du commerce, la somme de 8,800 frs., et l'opération de notre fabricant n'a servi qu'à faire profiter cette perte aux Américains.
Cependant, sans se laisser décourager par les lamentations des partisans du système mercantile, notre fabricant fait lui second envoi de même valeur que le premier; mais une crise commerciale s'étant déclarée en Amérique, ses marchandises se vendent mal et il n'en retire que 16,000 frs. qu'il fait encore convertir en coton.
Cette denrée ayant à son tour éprouvé une forte baisse en Belgique, le fabricant n'en obtient que 12,000 frs. Il inscrit donc dans ses livres : Dépense 20,000 frs.; recette 12,000 frs.; perte 8,000 firs. et il remarque encore que cette perte n'a constitué de gain pour personne, en Belgique ni ailleurs. Mais la douane compte autrement : Sortie 20,000 frs.; entrée 12,000 frs. — Balance en faveur de la Belgique, représentant l'entrée d'une égale valeur en numéraire, 8,000 frs. Et cependant aucune recherche ne peut constater qui a reçu ces 8,000 frs.
Troisième expédition de 20,000 frs. de drap par notre fabricant, soigneusement enregistrée par la douane. Mais cette fois le navire qui porte la cargaison fait naufrage, et le propriétaire ayant négligé de le faire assurer, il en perd toute la valeur, sans que personne en profite. Il inscrit donc en soupirant : Dépense 20,000 frs. — Recette zéro. — Perte 20,000 frs. que personne n'a gagné.
Le douanier, au contraire, inscrit en se frottant les mains ; Sortie 20,000 frs.; entrée zéro. — Balance en faveur de la Belgique frs. 20,000, la sortie ayant été totalement soldée en numéraire. — On le voit donc, la conclusion de l'étrange, théorie de la balance du commerce est celle-ci : Quand les commerçants gagnent dans leur trafic avec l'étranger, le pays perd.
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et réciproquement ; donc il convient d'empêcher les négociants de gagner dans lenrs entreprises , et le maximum d'avantages est réalisé pour le pays quand ses navires font naufrage, brûlent en mer ou sont pillés par des pirates. Ne doit-on pas se demander par quelle étrange aberration de l'esprit humain une pareille théorie a pu être admise comme vraie, et est encore tenue pour telle de nos jours par des hommes instruits.
Si le système mercantile pouvait atteindre le but qu'il se propose , la nation qui l'adopterait se trouverait à la fin réduite à périr de misère et de faim sur des monceaux d'or et d'argent ; car pour se procurer ces métaux, elle aurait exporté tous les produits de son sol et de son industrie qui seuls auraient pu satisfaire ses besoins réels. Mais toute la tyrannie du gouvernement le plus despotique ne pourrait jamais aller jusqu'à faire à ce point expier à un peuple entier l'erreur d'un système. Les conséquences de cette erreur se manifestent si tôt et si clairement, que les partisans les plus fanatiques du système sont obligés de contrarier ces effets dès que leur intérêt personnel est en jeu.
Supposons que le commerce soit organisé de manière à ne laisser sortir que des marchandises et à ne laisser entrer que du numéraire.
-Qu'en résultera-t-il? C'est que bientôt la monnaie devenant surabondante et ne pouvant pas être exportée, les métaux précieux qui servent à la faire, baisseront de prix, ou, ce qui est la même chose, toutes les autres marchandises augmenteront de valeur par rapport à la monnaie. Mais la surabondance de celle-ci a pour conséquence sa rareté dans les autres pays d'oti elle a été retirée, et où les autres marchandises sont comparativement à bas prix. Le commerçant du pays qui a adopté le système mercantile se verra donc obligé d'acheter les marchandises là où elles coûtent cher, c'est à dire là où il faut donner beaucoup d'argent pour les avoir, et de les revendre là où elles sont à bas prix, c'est à dire où Fon en obtient peu d'argent en
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échange. Or, nulle tyrannie, nulle oppression ne peut contraindre d'une manière permanente le commerçant à acheter cher . pour revendre à bon marché, car agir ainsi c'est se ruiner infailliblement, et il préférera laisser son capital et ses capacités sans emploi, plutôt que d'en faire un aussi mauvais usage.
On trouve encore des personnes, très sensées, cependant, quand il s'agit de leurs intérêts privés, qui afl&rment sérieusement que sans l'intervention des lois douanières, un pays serait infailliblement ruiné par le commerce qu'il ferait avec des nations plus riches, plus industrieuses ou mieux favorisées de la nature, parce que cette nation aurait bientôt absorbé tout notre capital, et, laissant ainsi nos industries sans instruments de production, celles-ci se trouveraient incapables de soutenir la concurrence étrangère et tomberaient inévitablement. Alors le pays deviendrait tributaire de cette nation étrangère qui pourrait le rançonner à merci et même lui enlever son indépendance (1).
En supposant qu'une nation puisse avoir quelque intérêt à ruiner une autre nation, et nous avons démontré la fausseté de cette supposition dans le chapitre traitant des effets de l'échange (ch. VI, p. 59), pourrait-elle réaliser ce vœu? Évidemment non ; car si une partie de la monnaie de l'un passait dans les mains de l'autre, le commerce de celle-oi se trouverait dans la situation que nous avons décrite plus haut, celle de devoir acheter cher pour revendre à bon marché, ce qui ferait bientôt prendre une route inverse à la monnaie de la nation spoliée par son commerce avec l'étranger.
En réalité, rien n'est donc moins à craindre qu'un libre commerce entre deux nations qui aurait pour résultat l'asservissement et la ruine de l'un par l'autre.
Les partisans du système mercantile, dans leur profonde ignorance de l'Économie politique, font une constante confusion
^(i) Nous citons à peu près textuellement ce que nous avons lu il y a peu d'années dans une brochure publiée par un des principaux maîtres de forges de notre pays.
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entre la monnaie d'une nation, qui est l'instrument dont elle se sert poar échanger, et son capital, qui est l'instrument de la production.
La monnaie n'est pas un capital ; les capitaux ne prennent cette forme que momentanément et pendant qu'ils sont disponibles, en attendant qu'ils trouvent un emploi actif sous forme d'instruments, de matériaux on de provisions.
On concevrait à la rigueur qu'un pays perdit une partie de ses épargnes, s'il se laissait dépouiller de son numéraire, mais quand il cède celui-ci à l'étranger, c'est toujours en échange d'autres marchandises d'égale valeur, qui, entre ses mains, deviennent des instruments , des matériaux ou des provisions ; c'est à dire un véritable capital plus utile à l'industrie que s'il avait conservé la forme temporaire d'instrument des échanges. Ainsi donc , même lorsque le commerce exporte du numéraire , ce qui est assez rare, ce n'est que pour lui donner une forme plus utile à la production et l'industrie ni le pays n'y perdent rien.
L'expérience enseigne d'ailleurs que lorsqu'une nation est obligée en cas de disette, par exemple, d'exporter son numéraire, en échange de blé, le pays qui a reçu cette monnaie, pour éviter cette dépréciation se hâte de la renvoyer à son lieu d'origine, où elle est devenue plus chère, pour obtenir en échange des marchandises d'une consommation plus prompte et qui, étant achetées par les consommateurs à mesure qu'elles arrivent, ne subissent point de baisse sensible.
Il est bien vrai que le pays qui a dû exporter son numéraire et qui doit le racheter ensuite avec d'autres produits , éprouve par là \me certaine perte , mais celle-ci est une conséquence de la disette et non celle de la sortie du numéraire, et cette perte est certes bien moindre que le terrible malheur de manquer de pain (1).
(1) Nous avons cru nécessaire de donner quelque développement à notre démonslration de l'absurdité du svslème mercantile , et d'en montrer avec
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