CHAPITRE TII
compris tout entier sous cette seule forme matérielle, il occupe aussi un domaine plus élevé, celui de Tin^ telligence. Sous ce rapport, il se compose de l'im* mense accumulation des connaissances humaines, du travail jamais interrompu , de la génération présente et de toutes celles qui l'ont précédée depuis l'origine de l'humanité, la probité, l'activité, la possession de soi ou l'empire exercé sur les passions, la sociabilité, la chariié, etc., de toutes les lois, les coutumes et les institutions qui sont les conséquences de la culture morale de l'homme, accumulées aussi de génération en génération, depuis qu'il s'occupe de celte culture.
Cette énumération des éléments dont se compose le capital doit suffire pour en faire comprendre toute l'importance, pour faire comprendre aussi quels désastres incalculables seraient la conséquence de la destruction , ou même de la paralysie momentanée de ce puissant et indispensable auxiliaire de l'homme. Enfin elle doit faire comprendre encore, combien chacun est intéressé à la conservation et à l'accroissement de ce précieux instrument de bien-être et de liberté. A un point de vue plus restreint, on peut définir un capital : une accumulation des produits du travail, destinée à faciliter une production nouvelle.
Cette accumulation peut d'ailleurs consister en objets matériels, tels que des instruments, des matériaux destinés à être élaborés, ou des provisions au ïïioyen desquelles le travailleur peut subsister en attendant le résultat de son labeur, ou bien en choses
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immatérielles , telles que l'aptitude à un travail productif, acquise par l'éducation ou l'apprentissage, qui est aussi un travail dont les résultats s'accumulent dans celui qui l'accomplit, ou même en de bonnes habitudes morales, acquises par une série d'eflPorts qui n'ont pas reçu de récompense immédiate, mais qui ont aussi pour résultat de rendre le travail plus aisé ou plus fructueux. Ce qui distingue donc essentiellement le capital d'une épargne quelconque, c'est l'usage productif auquel il est destiné.
On voit par la définition qui précède, qu'il est peu d'êtres humains au monde, si pauvres et si mal doués qu'ils soient, qui ne possèdent au moins un petit capital, sous forme d'outils ou de provisions, sous forme d'aptitude à un genre quelconque de travail, pourvu qu'il exige un peu d'intelligence, enfin sous forme de facultés morales, telles que la probité, la persévérance, l'activité, etc., on voit aussi que dès que l'homme possède un capital, quelque minime qu'il soit, qui rende son travail plus fructueux, il lui est presque toujours possible d'accroître ce capital par son intelligence et son énergie.
Pourquoi donc ces absurdes déclamations contre le capital et les capitalistes, que l'ouvrier se montre si souvent disposé à admettre, comme vraies, puisque le rôle du capital est toujours bienfaisant, et que tout ouvrier est capitaliste dans une certaine mesure ou peut aspirer à l'être? On voit combien peu elles sont fondées.
Si Ton devait détruire le capital, ou bannir les capitalistes, par où commencerait-on et où cela de-
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mit-il s'arrêter? On voit facilement quels sont ceux qui perdraient à ce qu'une telle iniquité fût commise, mais il n'est pas aussi aisé de voir qui y gagnerait.
Sachant maintenant ce que c'est que le capital, il reste à examiner comment il agit comme auxiliaire du travail et quels sont les résultats de sa coopéra* lion. C'est ce que nous allons essayer de montrer par un exemple.
Un pauvre ouvrier, moitié bûcheron, moitié menuisier, n'avait pour tout instrument qu'une hache, qu'il maniait avec dextérité et activité, et cependant en confectionnant des meubles grossiers et des instruments aratoires pour les gens du petit village qu'il habitait, il avait de la peine à gagner la subsistance de sa famille en travaillant douze heures par jour. Appelé à la ville voisine par quelque affaire, il y remarqua des menuisiers façonnant de jolis meubles avec facilité, en y mettant beaucoup moins de temps que lui, qui se croyait habile. Mais il remarqua en même temps que ses confrères se servaient d'outils divers, qui simplifiaient singulièrement leur travail, tels que scies, rabots, ciseaux, etc., dont jusqu'alors il avait à peine connu les noms. Il contempla pendant quelque temps la manière de fonctionner de ces outils et s'informa de leur prix. Il fut atterré en apprenant qu'ils valaient une somme bien supérieure à celle qu'il avait jamais eue en sa possession. Cependant en cheminant pour rentrer chez lui, il reprit courage;
il se leva chaque jour une heure plus tôt et se coucha une heure plus tard que de coutume; il s'abstint
d'aller au cabaret, ce qui lui eût fait perdre du temps
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et Teût engagé à dépenser ses épargnes. En conti*^ nuant d'agir ainsi, en quelques mois il eut gagné de quoi s'acheter les principaux des outils qu'il désirait. Bientôt il sut les manier auissi habilement que sa hache» et alors il gagna autant en une demi^joumée que naguère en un jour entier, de sorte qu'il aurait pu se reposer pendant six heures par jour sans dommage pour sa Tamille. Mais il avait acquis une telle habitude d'un travail assidu, qu'il ne lui en coûtait plus rien de le continuer. Aussi, il eut bientôt complété son outillage, augmenté l'aisance de sa famille, envoyé ses enfants s'instruire à l'école; il acheta même sa maison et un petit coin de terre sur ses économies, et lorsqu'il mourut à un âge avancé, honoré dans tout le pays , il eut la satisfaction de laisser à chacun de ses enfants un capital en connaissances acquises et en outils de leur profession, suffisant pour les garantir de la misère.
Voilà donc ce que peut produire le capital entre les mains de celui qui sait le faire valoir par son activité et son économie; mais aussi ces qualités sont -elles indispensables pour cela, car à peine aurait-on donné gratuitement un capital semblable à un ouvrier paresseux et dissipé, qu'il l'aurait gaspillé ou laissé périr faute de soin et d'activité.
C'est ainsi que l'on voit souvent les grandes fortunes amassées par des gens intelligents, actifs et économes, être dissipées par leurs enfants, s'ils ont cru pouvoir se dispenser d'inculquer à ceux-ci les mêmes habitudes, nécessaires pour conserver le capital comme pour l'acquérir.
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L'ouvrier n'est donc pas aussi déshérité de la fortune qu'il le croit généralement, puisqu'il dépend souvent de ses propres efforts de l'acquérir pour lui et pour ses enfants, tandis que l'on voit fréquemment des familles riches déchoir et les descendants reprendre rang dans la classe des ouvriers d'où leurs ancêtres étaient sortis parce que, élevés dans l'aisance, ils ont négligé d'acquérir les habitudes de travail, d'ordre et d'économie, indispensables à la conservation du capital.
Il arrive souvent que le possesseur d'un capital ne sait pas ou ne veut pas le faire valoir lui-même. Alors il en loue l'usage à quelque entrepreneur d'industrie, moyennant une rétribution à laquelle on donne le nom d'intérêt, et qui se proportionne principalement à la durée du prêt et à l'importance du capital prêté, mais qui varie aussi en raison d'autres circonstances, que nous allons examiner.
Afin de se rendre un compte exact de ces circonstances, il importe essentiellement de savoir que l'intérêt se compose de deux éléments distincts, que l'on a trop souvent le tort de confondre : le loyer proprement dit et la prime d'assurance.
Le loyer représente le service rendu par le prêteur à l'emprunteur; le prix de ce service qui est une marchandise, se détermine comme celui de toute autre marchandise, comme celui du travail de l'ouvrier, par le rapport de l'offre à la demande et tend à se rapprocher de ses frais de production. Ceux-ci ne sont pas susceptibles d'une évaluation directe, puisque le même capital peut être prêté
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indéfiniment, s'il est convenablement entretenu, mais ils se proportionnent cependant à la difficulté plus ou moins grande de former le capital lui-même et à la privation que s'impose son possesseur en s'en séparant pour en laisser la jouissance à autrui.
Le loyer est d'autant plus élevé que le capital est plus rare, d'autant plus bas que celui-ci est plus abondant; l'ouvrier louera donc les instruments dont il se servira à un prix d'autant moins élevé qu'ils s'offriront en plus grand nombre : il est donc intéressé, autant que le propriétaire lui-même, à leur conservation et à leur multiplicatiop. Loin donc d'applaudir aux folles prodigalités ou aux dépenses de pure ostentation du riche, ainsi qu'il le fait si souvent, l'ouvrier doit plutôt désirer voir celui-ci employer son superflu à grossir ses épargnes, qui deviendront une source intarissable de demande pour le travail, et de facilité pour l'obtention des instruments qui en accroissent les résultats.
Voyons maintenant si le capitaliste même en possédant le monopole le plus absolu de son capital, peut en abuser au point de tyranniser le travailleur, ou, ce qui revient au même, de lui enlever indûment une partie des résultats de son travail. Pour cela, nous aurons encore recours à un exemple : plusieurs bûcherons exploitent une forêt, pour convertir les arbres en planches; ils n'ont qu'un seul instrument : la hache, à l'aide de laquelle chaque homme ne parvient à faire qu'une douzaine de planches par jour. Survient le propriétaire d'une scie, qui offre aux bûcherons l'usage de son instrument,
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