Du sang, de la volupté et de la mort
En juin (S9 es/ mori nn /cnnc homme de v'nujlsix ans, }f. .h/les TclUcr, snrjn'is par i/nr niala- (llf (iii coins d'ini royafjc (ra<iirnu'nl . Sa rie Irojt brrrr cl les circonslanccs ne In'i ont jxts permis (le se faire co)inail)r iln pnhili-, mais cet inconnn (loi! èlre en)isi(léré eomtne un des tof/iciens dn senlinwnl les pins e.rlraordinaires (pie compte noire lilléral lire. Ij's soins fralernels de M.]f. Cdiarles Le (jo/'/i(\ lUiiil Gni(jon, VJiarles Mourras et plus particnlièremcnt de M. Raymond de La Tailliéde onl nssemhlè des pai/es l'pitrses oii il a. /<-'-
'2 SIH LA MOUT IVUN AMI.
inoif/tir s(ni (jénh'. Choses nobles cl Iris/es, ces « licrKiucs (le Jules Tcllirr »,/)'a(ini('iils (fui chez h' It'cicii)' aûremenl crof/ucnl ilc la hvaiilé, mais ne hii (lonnerotil pas l'iinai/t' (/ni se niniii/ienl encore à mon côté.
Il a sombré, ne laissant dans l'histoire littéraire, ponr indique}- la jflace quil méritait, que cinq ou six cents tiques ! Quelques qouttes dliuile ballottées sur la mer. Les meilleurs ayant lu cela célébreront M. Jules Tellier dans leur mémoire et tlironl : Ce jeune houune a pris oi soi une conscience nette de ces mètnes ardeu)\s que lions ressentons, et il les a conqelées dans des paroles harmonieuses. Bel éloqe ! et pourtant j" estime qu'il eùl mieux valu mellr<' dans le cercueil de noire ami toute sa destinée et enterrer arec sou corps son à me.
J'aurais voulu soustraire la mémoire de Jules Tellier au commentaire des personnes de la plus basse (/natif é qui cha(/ue jour insultent des noms (le sceptique cl dilellaulc des cs/jrils comme celuici. (/ni fnl dcddiqncn.r dn incdiocre cl /nissiouiic de SCS in(qncs idées. I.a mise en cenlc de son (curre me ré/)uqnc. Je coudrais assurer à ce mort le /dein heur ji ce de lu nuD'l .
S|I|{ LA MOirr D'UN AMI. 3
■ Eu t'ffi'l, (IdinTs les lonifs cntrelicna que friis avec Tcllicr cl pdrci' que uoiis sentions (raccord sur lu plupart des points, je pense qu^il tenait le succès posthume cfuuuw une circonstance dénuée d intérêt. (î'est déjà une étranqe manie chez un vivant de se raconter au public. Notre creuse, c'est certain besoin ii'résistible d'observer et de formuler nos sentiments ; il s'y joint aussi quelque ranité d'occuper les hounnes et de s'en faire admirer. Mais rien de ces ruisouueuu'uts ne survit à l'aqonie. In littérateur dans le monde fait déjà un étranqe animal; comment justifier un littérateur posthuuw ? Puisqu'à Jules Tellier la vie échappa, il fallait luijaisso- la juste compensation d'échapper lui-uuhue à la vie. Les plus uun'tes morts sont toujours les meilleures.
Je fus seul dans uutu opinion. Du nu)i)is cette édition posthunw ne tomba pas. dans la vente publique, on ne la remit qu'à des .wuscripteui's, et par ce détour M. Raymond de La Tailliède maintint à cette publication le caractère réservé (fue je souhaitais.
Ainsi survivent les proses qlacées oit notre ami, qui aima fiévreusenwnl l'amitié, la beauté et II' désespoir, a amalqamé dans une matière ad-
4 SLK LA MOKT H'UiN AMI.
mirublc se:; h-nis coinjtlaisancrx. domnic s'il avait jnrvii (pic CCS uiorceaiiù' tic jnirailraicnt jamais (jii'arcc le lisccc (l'im faire jxirl , il leur a doiiuc à Ions la majesté de la mari. Le ilisroars à la hioi-aiinéc <jiii cannncnce par ces ma/s : « Je suis né, à bien-aimce, un vendredi, treizième jour d'un mois d'hiver, dans un pays brumeux, sur les i)ords d'une mer septentrionale », la dlcinc paraplirasc du i)oclc Rti/ilins Nintictifiaiiiis itililaléc : llerum j)iilclicrrima Roma, j)iiis le nocluiiw (jai dèbiile : « ^'ous quittâmes la Gaule sur un vaisseau qui parlait de Massilia, un soir d'automne, à la tombée de Va nuit » et cet antre : « Vous avez abusé du chant divin et vous en avez fait je ne sais quoi de mécanique et de machinal où vous vous complaisez el dont vous mourez », /o//.s' ces discours ardents ont le timbre des chants (pic IJùilisc psalmodie sur les cercueils, et il s en e.rhalc un parfum semblable (ï Vodeur (pie laissent dans les temples les fleurs et la cire des enfcrirments.
Dans cette prose d'un sombre éclat, je distin- (jiie l iinai/e cinifiise mais certaine de mon ami. Ces phrases, faisant miroir (i la façon des bois durs et des métaux polis, nous reflètent l'essentiel de sa idii/sionomir et le dessin de son attitude.
Sl!|{ LA Mdirr 1)1 N AMI. :•
coiiiiiK' s il se coiirhdil l'iirori' sur elles pour les Irarailler.
Mais elles oui (jdrilé mieux encore que le ref/ard eu foncé el droil, uiicu.r(jne le }-are sourire, uiieu.r (jue le front eulèlé de noire ami; parla nuujie de son arl el liulensilé de sa passion, Jules Tellier a solidi/ié là les Ira ils principaux de V univers /ul(iu(/ible el iurisihle ([u il cullirail en lui. (^esl ainsi que plusieurs (jui croijaieni le connaître el ne fn'quenlaient en réalité que sa partie périssable apprendront de celle œnvre, aussi brève (fu'une inscription funéraire, à respecter Vadolesvenl (pi' ils enterrèrent sans convenance.
Jules Tellier, d'ailleurs, arail Vextérienr le
plus qrisà/re qu ou pùl iuiaqiner, un lonq corps,
une jiqure terne avec des arêtes vives et dans les
ip'ux une ardeur si douloureuse que nul, j'ima-
(jine, ne put être son comparpion quelques heures
sans se sentir pénétré de cette nu'me fièvre qui
ejfrayait eu lui. Sa voix était la plus sourde (pie
j aie entendue, el le Ion luonolone avec le(piel il
déroulait, dans une lanqiie d'une merveilleuse
solidité, ses explications de loqicien el de qrand
rhéteur faisait de sa conversation un 'inoubliable
contraste de frénésie et de glace. Il ressentait
(i SI ]\ l\ MOKT D'UN AMI.
riolfiniiicii/ les insnf/isanrcs île la tùr, mais il les (icc('j)l<iil, cl mil inoins qui' lui ne fui un ri-volU'. i\'i)iis ri'iiilioiis en coiiiiniiii un ciilli' à Scnèquc, (jiii fut peul-êlrc le llicinc le plus firqneni île nos enireliens. La conslilulion délicale, l'inqiiiéliiile el VinduUjence dece grand calomnié nous enclianlaienl. Bien supérieur à ces stoïciens dont il affeclail de se réclamer, Sénèque accepta la vie de son siècle sans rien en boude)'; simplement toutes ses relations avec les choses et avec les hommes étaient commandées par le sentiment intense qu'il faudra mourir et que nous vivons au milieu de choses qui doivent périr. L'ascétisme très réel de Sénèque n'est pas de se priver, mais de mésestimer ce dont il use. Par là, mieux qu'aucun il enseigne la résignation, mais chez lui jamais elle ne prend de basses atlitudes. Il fut le maître de Jules Tellier.
Si les affres de l'agonie ne furent pas trop douloureuses à mon ami, — el je ne pourrai avant que les années aient empli d'ombre son souvenir en moi, supporter qiion me renseigne là-dessus, — je suis assuré qu'il a passé sans amertume et plutôt arec un sentiment de délivrance. Son visage
S|j|{ LA MOUT D'LiN AMI. 7
avait vue cxtrOme doitccur ilans cri a/J'mir hôpital lU' province où il fui porté sur la civière (les malades abandonnés. Pauvre visage de vimjlsix ans (/ni, ttès les premières atteintes, se détourna vers la mort.
Quand les médecins ne s'inqniélaient pas, il Cavait déjà entendue , elle, comme on devine dans Vescalier le pas d'une personne qui possède notre cœur. El moi aussi, jr savais, d'une certitude absolue, qu'il uunirrait jeune et d'une embuscade imprévue ; jamais je ne vis une fiqure plus uiarquée pour toutes les injustices. Ce pressentiment, M. Jules Lemaitre, qui aimait et couiprenait Tellier, me l'avait communiqué. Et Tellier lui-uunne avait coutume de parler d'une joie luuiiueuse et pure qu'il entrevoyait sans pouvoir eu jouir, d une joie (fui, disait-il. naissait sans cause et s'exaltait sans but, véritablement surnaturelle. Il exposait que cette joie se meut suivant le rythme des plus beaux vers et que les qrands lyriques irréfléchis seuls en donnent quelque idée. Il la vantait de ce qu elle nous fait échapper à l'ordinaire de nos soucis et nunne au remàchement de nos rêves. Il croyait que par un privilèqe fort rare certains êtres en sont pénétrés avec celte
8 SIJK LA Mdltï h'IïN AMI.
/flénihidc ine/l'dhlc <iui' nous rcsscnlous (jikukI nous assistons à la jeunesse du /irinlemps, le matin, et au coucher du stdcil sur la uio'. Mais il insistait surtout pour me faire entemlre que cette joie emprunte .l'essoitiel de tous les bonheurs, et rejette ce qui est en eux de particulier et de périssable. En vérité, n^ est-ce pas la joie de la délivrance <iu'il célébrait en de tels termes ?
Visiblement son être, à la veille de se transformer dans la mort, commençait déjà à devenir délivré lie sa part d" humanité. Nous croyons sentir un être nouveau, qui naîtra de notre cadavre, parfois s'agiter, quand la vie en nous baisse le ton. El comment en effet cette médiocre existence eût-elle donné à Jules Tellier les éléments de cette joie dont il nous faisait des imaqes si nettes et lumineuses? Universitaii'e courbé sur des petits collégiens de province, puis jeune homme orgueilleux et timide qui fait à Paris, avec un lent succès, diverses démarches vers la notoriété, il avait bien li- droit de poiso- (fu'après tout cela les difficultés inférieures et extérieures, scrupides d\irt et blessures de débutant, disparaîtraient. Mais qulmportait au Tellier de la vini/-
SI a |,A M(»KT ll'Ii.X Wli. !»
l'it'iuc (Uiucc les sd/isfacl ions pï'ohcihles fin Tcltici' (liiin(ju<i(iénaitr? C\'sl d'ini hoimnc Irop irré/lcclil (le se console)' arec des csjjoirs. Et celui -ci d' (liHciirs, coninie lanl de ^(dKpIneu.i:, de la irtililc niililisdil (jiie les tristesses.
Est-ce la désolation des derniers joins de Jules Tellier qui rejette un /lot de sépiii sur toute l'inKKje (/ne je ijurde de lui? J'iii de ce cher mort un soureinr insiipportuble. Et c'est eu luriiie temps un sinirenir d une netteté si pressante f/iie mes nerfs sont éhranlés de la certitude al/surde (fil' il varevenir et ni apparaître dans la c/iamhre peu éclairée oii, pour, parler de son onivre, je rajeunis notre deuil. Je sens trop (/u'avec celui-là est morte une partie de moi-même; des cellules (le mon cerceau désormais demeureront paresseuses parce (ju elles ne travaillaicul i/ue pour le plaisir de s'accorder avec lui.
Ce n\'st pas celui qui mourut à vinqt-six ans (jue je plains, mais ceux à qui faisait plaisir son cinnmerce. Le pi us cher des jardins f-rmés devient iiisiipportahlc, du jour (juc l'on 1/ trouve la solitude. Certaines cultures fircées de la sensibilité ne sont aip'éahles, passée la jn'cmicrc fouque
10 SIK LA MOHT D'UN AMI.
<Vâf)vcU', (/ne pour en discuter les l'ésuUafs avec quelque maniaque de notre race. Si tel auii que je sais, et d'une santé trop chancelante, me uianqudil, comme uùi manqué Tellier, je laisserais se stériliser décidémetif certai)ies réqions de mon cerceau. Il est fréquent qu'un passionné de tnlipes rares se désintéresse de ses plus belles fhntj's, <lu jour que meurt un amateur avec qui c était son bonheur d'exaspérer sa vaine ardeur.
IDIÎOLOGII<S PASSIONNÉES
Le paysage de Tolède et la rive du Tage sont parmi les choses les plus ardentes et les plus tristes du monde.
Celui qui vit là n'a' que faire de considérer le grave jeune homme, le Penseroso, de la chapelle Médicis; il peut aussi se dispenser de la biographie et des Pensées de Biaise Pascal. Du sentiment même qui est réalisé par ces grandes œuvres solitaires, il sera rempli, s'il s'abandonne à l'a prêté tragique de ces magniiieences délabrées sur ces hautes roches.
Tolède sur sa cote, et tenant à ses pieds le demi-cercle jaunâtre du Tage, a la couloiir. la
li IN AMATKLU h 'A. M ES.
rudesse, la lière misère de la sieria où elle campe et dont les fortes articulations donnent, dès l'abord, une impression d'énergie et de passion. C'est moins une ville, chose bruissante et pliée sur les commodités de la vie, qu'un lieu significatif pour l'âme. Sous une lumière crue qui donne à chaque arête de ses ruines une vigueur, une netteté par quoi se sentent affermis les caractères les plus mous, elle est en même temps mystérieuse, avec sa cathédrale tendue vers le ciel, ses alcazars et ses palais qui ne prennent vue que sur leurs invisibles patios. Ainsi secrète et inflexible, dans cet âpre pays surchauffé, Tolède apparaît comme une image de l'exallalion dans la solitude, un cri dans le désert.
C'est sur les rudes pentes qui cerclent l'horizon de Tolède et encaissent à pic le Tage (|ue Delrio avait relevé les ruines d'une maison de plaisance inanres(|ue. Des bâtiments d'iiii (on orange, iiii palio avec de Itcaux |tuils aux margcdles dégi'adt'cs de marbic, (pielques lauriers diflicilement entreleiiiis dans ces ravins lirn-
UN AMATKLIl D'A.MKS. I.')
laiits, une atinospliore de parfums expiiinés paile soleil des lavandes et des benjoins de la monlagne, une vue sublime enfin et qui impose des assoeiations d'idées sui- la solitude, la moiL cl la lieauté, voilà (|uel élail son domaiiie sous ce ciel où jamais ne passe une vapeur.
De sa fortune, qui était considérable, Delrio tirait parti, mais elle Jie contentait pas son âme. 11 avait, et poussé jus(|u'à un goût pas-i sionné, le sentiment de l'éneigie humaine. C'est ainsi qu'il se répétait fréquemment, avec quelque mépris de soi-même, le mol sublime de Napoléon à Sainte-Hélène : « J'ai eu l'art de tirer des hommes tout ce qu'ils peuvent donner. » Dans cette déclaration il reconnaissait celui ((ui fut un individu et sut créer des individus.
il croyait entrevoir qu'il est quelque méthode j sure pour donner des passions à des cerveaux. C'est peut-être une fausse conception. Pour afiir, l'essentiel ne serait-il pas la collaboration des circonstances? Mais il tenait à son idée sim[)lisle jtarce (pic; rr lui élail une sensation
puissante d'envisager le développement historique comme déterminé par des volontés.
Or, pour sa j)arl et avec celte passion de domination morale, il n'avait su s'employer (ju'à restituer de l'âme aux vieilles pierres.
Le secret de son impuissance était qu'il ne sentait les choses que du point de vue de l'éternité; il ne les considérait qu'en leur développement, et il lui était impossible d'exagérer les choses présentes comme il le faut j)()ur agir sur les présents. Aussi des torrents de poésie s'amassaient en lui, d'autant plus qu'il ne les utilisait pour la roue d'aucun moulin. Parmi ces ruines et tant de folles énergies qu'elles évoquent, assez rassuré sur ses intérêts pour en avoir de l'insouciance, il s'abîmait en des rêveries ardentes auxquelles il n'avait point su donner d'autre objet que soimême.
Par son caractère d'éternité, son aspect hors des siècles, Tolède, sur qui ne semblent plus marquer ni les années, tant elle est vieille, ni les événements, laîil elle est légendaire, devait
UN AMATKI H D'AMES. 17
profondément contenter cette imagination contractée. Cette exaltante Tolède, voilà la coiiiitlrmentaire désignée pour cet être, enfiévré au point (jue dans les arts il n'eût trouvé de contentement (ju'auprès des violents raccourcis de Pascal et de Michel-Ange, qui euient, eux aussi, l'ànve solitaire et tendue.
Il avait olTert à un ermitage, son voisin sui' ces roches décharnées et dont le vent du Tage chaque soir lui apportait les sonneries, des cloches du même timbre que possédaient celles qui avaient sonné durant son enfance; non point (jii'il gardât dans cette patrie élue un souvenir pieux de son 'village de France, mais c'était curiosité et complaisance à l'égard du petit garçon qu'il avait été. « Celui-là, pensait-il, n'avait encore rien ajouté à sa nature sincère; à fleur de peau il laissait voir cette part essentielle que je ne puis plus retrouver en moi et sur laquelle il faut agir pour émouvoir profondément un être. »
Parfois des hautes terrasses de son domaine il considérait un nageur perdu tout en bas dans
IS i:.N AMATKIK D'AMES.
ios (Ictls jaunâtres et rapides du Tage, pauvre bonhomme s'efforçant et pareil tout entier à une pince de homard qui s'ouvre et se ferme. « Brave petit être, se disait-il, comme il est touchant quand il fait son travail àprement et tout seul comme une bète! 11 n'est prince ou génie qui ne doive se démener des quatre pattes, s'il tombe à l'eau. Voilà le geste instinctif ! II veut se conserver ! A (juel sentiment faire appel, dans la vie de civilisation, qui soit aussi constant chez les individus que le sens de la conservation? Sur quelle base prendre un appui dans les âmes désintéressées pour les dominer? »
C'est au milieu de ces préoccupations de machinisme moral qu'il en vint à songer à une fille que son père avait eue d'un amour adultère.
Sa sœur! et dans sa dix-neuvième année! Ce souvenir épandit en lui un sentiment de fraîcheur et de volupté. Il désira se l'attacher parce qu'il la devinait formée selon son cœur.
Toute |)etite, elle avait dû partir pour
|■^ A.MATKUr, D'A. mi; s. lit
l'Kiivplr ;iv('c sa nwiv cliassée pour s(.'S dépoi- Icmciils. Orpheline, maintenant, elle vivait elle/, (les [)arenls à Dresde. Klle accepta i\^' (piitter la terrasse de Bi'ulil pour la sierra t(dédaiie.
De tout sou voyage, comme elle le dit par la suite, elle retint seulement (juedes pleurs sans cause lui montaient aux yeux quand le train traversait des villes violemment éclairées sous l'immense silence de la nuit. C'était une [)etile lille très cérémonieuse, très froide, avec de grandes révérences de couvent et de cour, dans (les l'oltes (l'une simplicité exquise. Pour (jui la (•((Uipicnail mal, e'(''lait la perfection glacée d'une très jeune f(;mme dans quelque cérémonie (rapj)arat, mais là-dessous palpitait un (■(£ur susceptible des plus heaux désordres.
Knfant, elle avait pleuré (piand on faisait des plaisanteries contre le pape. Sa religion s'était beaucoup développée à être contredite par les protestants. Toute cette petite morale d'enfant de Marie n'est médiocre que si nous la croyons intéressée, hypocrite, mais il y a des
cœui's où de tels sentiments ont été posés de naissance et si profondément qu'ils deviennent iiiiL' parfaite sincérité et de la vraie poésie. Sans (loule sa mère, inquiète de ses égarements, avait tenté d'adoucir Dieu par les minuties de sa dévotion, et de l'enfant de son péché avait fait un ex voto.
C'est ce temps-là (jui fut le plus heureux de la vie de Delrio. Comme on le savait hospitalier et oisif, et par celte franc-maçonnerie qui relie les cosmopolites, nul vovageur de quelque inlérél ne passait en Espagne qui n'eût une lettre pour la villa de Tolède, et bien peu s'y présentaient qui ne fussent retenus quelques jours. Quand sa sœur fut installée auprès de lui, il put plus aisément recevoir des feninies, société dont il avait le goût. En outre Simone, qui avait le scrupule de toutes les choses délicatement ordonnées, entreprit de réformer le Irain de celte vie. Des hommes sont toujours sensibles à la règle que veut bien leur (IdiiiK'i- une jeune femme jolie. D'une maison ouveite jusqu'à paraître une hôtellerie.
ollo fil une petite cour. Elle sut incllrc aulour de Dolrio une almosplière, une valeur d'art, une façon de politesse qui laissait mieux toute leur beauté à ses magnifiques contemplations. Vai détruisant la spontanéité, les violences de la personnalité dans le détail de la vie, on donne d'autant plus d'intensité aux sentiments rares. Une certaine étiquette dans l'ordinaire satisfera toujours et de la môme façon qu'un profond silence, ceux qui cultivent un rêve personnel un peu intense. C'est autant de heurts évités.
Dans l'origine, Delrio, parce qu'il aimait la volupté, avait songea s'installer une vie en Lomhardie, ({ui est presque la douceur viennoise, sur les lacs Majeur ou de Côme, mais les jardins aux syllabes chantantes, Melzi, Sommariva, Giulia et le vieux port de Pallanza eussent moins contenté son Ame que ces pentes, pauvies et fortes de style comme les sentiments (|ui faisaient son ressort. En poliçant tout autour d'elle, Simone le dispensa de rien legreller : sous cette lumière crue, sur ces
2tJ IN AMATKUI5 ICA MES.
inonlagnes d'une énergie si passionnée, elle lui fut le plus jeune, le plus souriant des jardins.
Elle était toujours vêtue de jaune et de violet, couleurs violentes qu'il préférait à toutes et dont les combinaisons le baignaient d'un plaisir sensuel. Par une bizarrerie d'imagination, il l'avait priée de ne porter comme lingerie que de rudes et grossières toiles; il lui plaisait que cette façon de ciliée atténué le liât constamment dans l'esprit de la jeune lille, à une gêne d'ordre si intime.
Tout le jour il s'occupait de son côté, mais à si\ heures il aimait sortir avec elle. Le déclin (lu jour l'émouvait el les choses lui parlaient. 11 avait fait dessiner dans la montagne une allée de plain-pied, en terrasse sur la vallée du Tagc et sur Tolède. C'était le plus doux et le plus âpre des balcons sur un pays noble et désert comme la mer, mais immobile autant (ju'uii cimetière. Souvent ils allaient s'asseoir sur un lies lianes disposés là, et il n'avait pas (le plus lii'.iikI plaisir que de lui (icniaiuler ses
UN AMATEUH D'AMES. tiô
imprL'ssioiis d'cnlancc, alors qu'elle était pclilc et fuyait avec sa mère dans ce rose pays »l'E<.;yple. l^^lie élail laite pour la coiivei'sation (les anges, tant elle avait de sincérité et de sérieux dans l'expression de ses sentiments. Nul de ses mots ne déformait sa pensée. Elle exprimait parfois des sensations ([u'on peut dire mauvaises, mais cela se trahissait naturellement à la surface de ses paroles, comme la rougeur sur les joues d'une jeune femme; elle n'y mettait pas d'intention, et, à bien examiner, ce n'était jamais des choses basses ni injusies. Aussi Delrio comprit assez vite qu'au- [)rès de cette belle petite sœur l'ironie et la méliance étaient de lourdes inconvenances. Il prit le parti de ne jamais l'interroger, car la plupart de ses questions n'avaient pour elle aucun sens; exactement, il s'en tenait à la respirer, et ([uand elle lui avait dit de certaines choses très spéciales que lui ressentait aussi, il l'embrassait.
Toul en bas, à leurs pieds, des cavaliers, si petits à cette dislance, mais très nobles quand
n UN AMATEUR D'AMES.
même, traversaient le pont Saint-Martin sous les hautes portes. J^e tintement des mulets venait jusqu'à eux, chaque grelot détaillant sa note avec netteté dans l'air sec et chaud. On distinguait dans cette lumière incomparable du soleil déclinant, les guides aux mains des voyageurs, et il y avait entre l'inquiétude vers le bonheur de ces pauvres errants et la magniiicence éternelle de ce cirque un contraste dont le sentiment confus animait ce couple silencieux.
Sitôt le soleil incliné, comme il s'emplissait, ce paysage, d'une tristesse déchirante! Un soir, à VAre Maria, qu'elle avait ses yeux bleus plus glands ouverts et ses lèvres pâlies par la mélancolie du crépuscule comme par le froid, un mot vint aux lèvres de son frère : « 0 ma Pia ! » C'étaient les vers mystérieux du Dante que, si doulouieuse, si secrète, elle évoquait pour lui. Et fut-il aussi sublime do désolation (pic ce cir([ue de Tolède, le mont expiatoire où le grand poète icncontra celle qui lui dit uni(juenienl : « Ou'il te sdiivionne de moi, je suis la l*ia.
Sienne iu;\ fjnle, la Maronne m'a défaite. Il le sait eeliii (jui avait placé à mon doi<;l raimeaii du mariage! »
Oui, ce milieu où tous ses sentiments étaient cultivés jusqu'à l'excès était précieux à la jeune fille, mais en même temps la détruisait. Elle s'y taisait et s'y défaisait.
Delrio la caressait et la consolait, juscju'à ce qu'elle eût sous ses paupières des larmes qu'il baisait avec un sentiment de compassion presque insupportable d'acuité, mais qui brisait son cœur délicieusement. « Il me semble, lui disait-il, que j'ai |)lus de plaisir à le presser dans mes bras que n'en eut notre père à le donner la vie. »
Sur le lac Majeur, dans l'étroite Isola Bella, les l]orr()mées ont accumulé les splendeurs et les curiosités de la végétation de tous les climats. Là, sous un bois de lauriers, exquis })ar sa nuit élégante et sa fraîcheur, mou ])as fil lever vingt colombes, mais si lourdes que j'eusse pu les prendre dans ma uiaiii. Oui u au raient-elles pas touché, demi-ivres ainsi des parfums accu-
'J<i IN AMATKI K DAMES. . id
mules sur ces lorrasscs Irop rlroilcs j);ir l;inl (l'iirlircs (le Ions les climals! Une telle alniusphère, composée malgré la iialuic, n'est point respirahle. S'y })r(Hei', c'est perdre la notion des réalités. De là le sans défense des vierges nourries dans les temples.
Celte petite fille pure était tout à la fois cho- (|uée, comme d'un cynisme, d'une certaine inditlérence que cet amateur d'Ames montrait à l'égard des abstractions, des principes, et attendrie de la sympathie qu'elle lui voyait pour ses minuties sentimentales d'être tout jeune : (( Mon fière, lui disait-elle, il y a des minutes où je iK^ vous estime pas, et puis à d'auti'es instants, je vois bien que vous êtes meilleur (jue moi! » Elle était étourdie de tant de sentiments, cultivés sur cette étroite teirasse et si peu faits pour être réunis. Ses petites pensées alourdies peu à peu s'ell'arouchaient moins, et l)(.'li'io la prenait toute dans sa main.
Les autres jeunes gens, assez nombreux, (pii IVé(pientaieiil là, Espagnols ou |)lus souvent étrangers, considéraient l'enfant comme un
Ui\ A\IATi:i'l{ l»A\ll<:s '27
^('lilil l»il)('l(>l c[, s('l(Hi leur dc^iv d'esllu''lismc, se sMlislaisiiiciil de sa gràfc e( (!(" son luxe, mais Ions lui déplaisaient, saul" un.
(!(' privilégié avail une petite ame jolie, jle (|ualilé livs pure, inea|)al)le d'aimer sans eslime, en même lemps plus |H'(»m|)tc à juger les auli'es (pi'à leseomprendi'e. Il avail viiigi-cpialic ans: ;i li('iil('-ciii(|, mil doiilc (pi'il ne devînt de ees gens (|ui, diiiic |)arraile bonne foi, conroivenl toujours comme juste ce (|ui est eonioiine à lenrs intérêts. Avec de la fortune, il n'avait ni talent à mettre en valeur, ni ambition à satisfaire; d'où son ,sonei de la vertu. Au résumé, rien ne vivait en lui, sauf celte petite agitation veis le bonlieur par la tendresse qu'on l'essenl toujoni's à cet Age. Delrio jugeait médiocre la (pialilé des idées où s'échauffait cet enfant, mais il jxMisait (pi'on ponri'ail mieux le nourrii' et l'accueillait volontiers, comme tin sujet chez cpii, à l'occasion, développer (pielipie passion. [N»ur rinslani, une Ame assez indigente, mais de (pii tous les monvements lémoignaient cette grAce intérieure parfaite-
28 UN AMATEUR D'AMES. MMl
ment exprimée par le regard des jeunes gens ' de Raphaël ou du Pinluiicchio. Très jeune et Ici (|ii'iin beau friiil, il éveillait une sensualilr (|ut' comprendront seuls ceux qui furent tentés parfois, en présence- d'un adolescent, | d'admettre un troisième sexe, dans lequel on pourrait classer aussi les jeunes animaux.
Pour ce Lucien, la Pia faisait excej)tion de ses sentiments. A lui aussi, quand il était petit, on avait appris de jolies manières! Il avait, comme elle, le goût des parures, s'intéressait aux pantalons fleuris, aux vestes de l)rocard perlé, aux légères babouches, à ces atours de parade qu'elle mettait parfois, en désœuvrée, pour s'accorder avec les colonnes lluettes, les chapiteaux évasés, les arcs tui'cs, les plafonds en bois de cèdre, tout le décor oriental du palais. Enfin il participait avec un grand sérieux, en innocent, aux gentils amusements où elle satisfaisait cette vague ci'oyance à l'âme des objets (pii ne meurt jamais cbcz les |K'ti!('s lilles élevées dans les. contes d'Andersen.
UN AMATEUH DAMES. 2!i
Leur inexpérience les empechnil de dislinoiici' et' (|iril y a d'intéressant, d'émoiivaiil même dans les moindres êtres : ils s'accordaienl pour traiter les hôtes de Delrio de « barbares ». Par là, ils voulaient signilier di's étrangers avec (|ui leur sensibilité ne pouvait prendre contact. Froissement, malaise «[u'on lemarque chez tous les adolescents fortement doués pour sentir, el qui. laisant à ces deux jeunes gens un lien secret, leur constituaient «me solitude morale.
Ln IMa avait pour son frère de la confiance et un regard tendre, mais elle manquait d'intensité. On l'eût dile embarrassée de brouillard. Née |)oui' le rôle (|iie lui souhaitait Delrio, elle lieu Taisait pas les gestes. Klle u'élail pas encore quelqu'un avec qui il pût être sincère. Il pensa la développer, lui donner le dernier coup de pouce en lui inonirani l'Espagne qui est le pays le plus etlréné du monde. Dans leurs aris, dans leurs mœurs, les Ksj)agnols ne vont |»as chercher midi à quatorze heures; sous un ciel de couleui' violente, ils se conforment à leurs sensations. C'esl un pays pour sauvage
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qui lu* siiil [icii on |)()iir |)liii(is()|)li<> (|iii de liiiil csl lil;»s('', saiil' «.IV'iRTj'ic. l/llalic l'sl moins sim|>lr, |iliis composée : dans sa donccnr In |»('n\ sonnnt'illci', ici loiil est l»ins(jiu' cl d'nii accent qni mord. An noid, l'Espagne csl sécheresse : savunrense (piand même, parce (|ne ce dessécheineni csl l'ail de sensibilité conli'aclée ; au midi, c'est tont sensualité, — mais (pii s'en olïénsei'ail ? elle nous emporte dans le sens de la nature. Dans ce pays double, ici toute mollesse et là lien (|ne ressort ; la lutte est éternelle des (Castillans contre les Maures, cou tic renchantemenl d'Andalousie. Long- eHort, puissant contraste d'oîi sortit le génie ascétique de sainte Thérèse, des dramaturges, de tons les artistes et des maisons l'oyales d'Espagne ! Delrio en espérait beaucoup pour la Pia, jugeant cette opposition violente aussi efficace, comme excitant moral, (pi'en tbérapeif^ique les douches à jets alternés, brûlants et glacés.
(' Je ferai son àme plus souple et plus forte, se disait-il. A ses dons célestes de mélancolie
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et de grâce, j'ajouterai, dans un âge où toutes les impressions s'incorporent avec nous, la gravité et l'ai'deur des maîtres sublimes vers (|ui je la mène par la main ».
Pour plaire à la jeune fille, Dcïlrio mit Lucien du voyage. Les femmes de chambre de la Pia emportaient ses matelas, ses draps de lit, sans lesquels elle ne pouvait dormir. La petite caravane remonta d'un (rail au nord; Delrio voulait exalter sa sœur dans les apretés de Castille avant de la fondre dans la mollesse d'Andalousie.
Ce fut d'abord l'Escurial qu'il lui montra, comme le lieu de l'ascétisme, la réalisation en granit de l'état d'àme imposé au génie castillan par la notion catholicjue de la mort.
Monté sur un rocher de celle sombre sierra à laquelle fut imposé l'énorme monastère, d'une régularité si douloureuse dans cel horizon convulsé, (piel voyageur n'a subi la puissance de ce paysage dénué d'espérance! Mais la ()lupart, l'éagissant (-((utre la contraction de leni' àme, rctonr'ncnt tivsvitc à la misérable auberye, en
boulloniiaiit sur riiumcur méhuic()li(jii(i des maçons do Philippe II. Y.iins eflbrls pour renier le treinhleincnl de leur être sous la prise du génie castillan !
Delrio, penché sur l'immense Escurial (pie d'un lerlre il dominait, s'abandonnait à l'ivresse du gouH're ascétique, au vertige du calholi([U(^, (•(uirhé sur le prol)lème de la mort! On a dit : l/homme fait lui seul une conversation qu'il importe de bien régler. Ce paysage, tourmenté ()ar de sombres passions et qui supporte le monastère royal comme une dalle écrasante de granit bleuâtre, lui semblait exactement la composition de lieu que présenterait à l'imagination, pour la fixer, un Pascal voulant méditer. Ce roi qui installa sa toute-puissance dans un caveau met sous nos yeux que « la grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable ».
Tout le jour Delrio essaya de communiquer ces réflexions à laPia, tandis (ju'ils circulaient à Iravei's les cours lugubres, sous des voûtes glacées oij manque l'air. Ainsi lombes brusque-
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mciil du sans-elloiL de leur lenasse «le Tolède dans ce foi'midablc caveau, seellé au milieu des sierras pour transmettre à l'éternité le tête-à-tôte d'un despote et de Dieu, ils s'y trouvaient perdus comme des enfants dans la Somme, le Code et la Géométrie. Malaise d'àiuc pourtant plutôt ([ue physique! Ce qui les oppressait, c'était moins cet impassible et glacial labyrinthe que toute la conception de vie, la méthode morale, l'éthique qu'il symbolise. Bleu granit éternel, lignes inflexibles qui resserrent l'âme de telle sorte que, ne dépensant rien en gestes, ne perdant rien de sa chaleur à l'extérieur, elle soit toute tassée et brisante, comme une cartouche de dynamite placée dans la roche et qui ne peut s'évader (|u'en rompant tout du côté du ciel.
A l'église, centre du monument, toujours ils revenaient, et quand la Pia, à travers les grilles des chapelles latérales, essayait de distinguer les richesses accumulées autour des ossuaires, (iii dans les couloii's examinait (|ll(•l(|ll('>^ [Kiilrails d'ascètes, sévères, mais (|iii.
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(lu inoilis, lixaiciil son allciilioii, la rassiii'aieiiL dans ce( (''pais l)rouilIard d'ennui ot d'omltro iiKirluairc, Dclfio lui disait : « OuLd conlfe- ~~i'ii>> ! il ne l'aiil pas (pic des curiosil(''s particulières viennciil d(''l<)iirM(M' nos esprits dans celte caserne de l'ahstraclion, et que ce milieu soit amoindri, si prodigieux parce qu'il nous met hors le temps et nous donne un sentiment détaché de tout accident individuel. »
Il goûtait que sous ces voûtes il n'y eût de spécial (jue Leone Leoni : deux groupes fameux de statues royales plus grandes que nature, soiii|»tueuses comme des lingots d'or et si puissantes d'expression, (|u'a llxer leuis visages on ci'oil entendre leurs aveux mortuaires, ou mieux encore, derrière soi, dans l'omhre, le chuchotement de leurs valets de chamhre. De l'or sur des charniers, c'est tout le diveitissement que doit oflrij' à l'imagination l'Escurial.
Petite Ame, esclave frémissante sous les impressions extérieures, la l*ia défaillait de fatigue et de peui' mêlées. Moins pour respirer cependant cpie pour s'évader de cette philoso-
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phie (jiii n'a même point le romanesque de la moil, elle s'approchait des fenêtres. A travers les grilles, elle voyait le Bassin de l'Infante, auge misérable, avec des pivoines dans de sombres haies plus domptées encore (pic la pierre. Sous ces voûtes implacables, rien n'est donc à attendre que des jeux de sa pensée ! C'était trop de contrainte, elle parut défaillir. 11 la prit, l'entraîna et quand ils atteignirent sur les terrasses, sous un étroit promenoir de granit sévère, un étang encadré de pierres et que rasaient des hirondelles, elle pleura. C'était de trouver enfin, dans ce tragique trop sublime, quebjue chose (|ui s'abaissât jusqu'à la mélancolie.
Puis à la nuit, dans la triste auberge, après le dîner silencieux d'accablement, quand elle se fut couchée et (ju'elle le laissait, comme il avait coutume chaque soir, jouer avec ses doigts et ses bagues : « Ne partons pas, disait-elle, prise d'une sorte de folie du gouffre. C'est ici que je vois le mieux comment lu m'es seul au monde. >>
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— Non, lui rcporuliiit-il, (loiiiioiis-iious la douleur d'interrompre ce douloureux bonheur. Tu sentiras plus violemment encore son caractère sublime, ({uand de cette discipline nous passerons à l'épanouissement d'Andalousie.
Deux jours après ils étaient à Grenade.
La première nuit, ils ne purent dormir, lant bruissait sous leurs fenêtres enlr'ouvertes la ville entière, qui cherche la liaîclu'iii' sur l'Alameda — Alors Deirli» vint frapper à la jtorle de sa sœur el, petite forme blanche qui s'habille dans l'obscurité, elle le rejoignit. Ils sortirent. Tous deux étaient émus du bonheur de vaguer dans cette demi-nuit parfumée et dans ces lieux qu'elle abordait pour la première fois. Parmi les figuiers, les magnolias, les chênes verts, les pistîichiers et les lauriers ll(Miris, l'Orienl vmfin éblouit leurs yeux, les remplit d'amour j)0ur les choses. Le manque de sommeil, qui n'est pas une souffrance dans ces pavs légers, les alanguissaif et faisait leur
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corps j)lus s('iisil»lL' aux drliccs de la iialiirc. Oiiand i'ut passé le gros du jour et dès la chaleur baissante, ils montèrent au Généralile, ce Trianon mauresque, très fin, très nu dans ses jardins et parmi ses fontaines, où fond la neige des sommets (|ui closent l'horizon de Grenade. Puis ils visitèrent l'Alhamhra.
Le charme de Grenade n'est point compliqué ; c'est d'avoir les plus beaux arbres du Nord et des eaux vives sous un soleil africain. Son nom attire rmiivers, mais elle n'est qu'une tente dans une oasis, et, sous un jiarasol délicieusement brodé, un des plus mois oreillers du monde. Ni ce décor fragile, ni ce bien-être sensuel ne peuvent toucher j)rolbndément les âmes, qu'à la longue j;)ourtanl ils sauraient engourdir. Aussi Delrio, soucieux d'utiliser toutes les vertus de cette station, et pour que le paysage prît un sens complet dans l'âme de la jeune fille, excitait-il le guide à raconter tant de vies mêlées de délices et de peur et qui tachèrent ci-s dalles de sang et d'amour.
Quand ils rmcnl près de l'edescendre en ville
UN AMATKliU D'A.MKS. 59
ri (|U(; la Pia se iïil cuinposc'' un l)()U(|iu;l dos myrtes (|ui t'ioissenl dans la coiii' de la Sultane, il lui si<;nala, pour avivci' ces voluptés de la saveur de la mori, le poil rail de Marie de Nenhour^, un peu bouffie à la faeon d'Autriche cl (pii du d(tij4l désigne une ileiir enlre ses seins décolorés par le temps.
Cette journée de (oui le voyage parut être la plus an goût de la jeune lille. Elle n'y trouvait rien d'impérieux et (pii pùl faligner son imagination, toujours prompte à se froisser dans un âge où de tous les organes si délicats le spirituel est peut-être le plus rétraclile.
Us passèrent ainsi (]uel([ues semaines à (Irenade. I^t dans ce jaidin enchanteur, pour (prcilr ne devin! pas une Belle au hois doimant, il choisit cinij ou six pièces les plus romanes([ues du Théâtre espagnol et pria Lucien de les lire a leur amie, sur les marches du Généraliie.
Elle aima le Rufian heureux de Cervanlès,
espèce de Don Juan dissol.- et criminel qui se
convcrlil jus(|u'à devenir un Ici saint (ju'à
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Mexico, vinjil ans plus liud, appelé ;m lit de mort d'une coui'lisanc, sa mai liesse jadis, il lui cède formellement ses vertus, ses bonnes œuvres et assume les péchés dont elle élait couverte, do façon qu'elle monte au ciel et qu'il doit recommencer une vie de remords et de pénitence; — La Reine morte, par Louis Yelez Guevara, d'une tristesse émouvante dans cette petite maison de Portugal, où parmi les fleurs et les grands arbres se développe la naïve sensualité d'une jeune femme qu'un vieillard cruellement condamne à une mort dont il pleure avec elle ; — Le Médecin de son honneur, par Calderon, où Meiicia inoff'ensive et destinée au malheur l'ail une figure si touchante sous le berceaudeson jardin, la nuit, parmi ses femmes qui jouent de la guitare, tandis qu'hélas ! s'approchent le jaloux et le débauché dont elle mourra ; — Persévérer jusqu'à la mort, de Lope de» Yega, histoire du jeune Mazias impétueux et tendre et d'une constance immortalisée dans le proverbe Knamorado coma Mazias, <|ui aima sa inaîtress»' malgré t(»us les ohstacles el nièinc
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([iinnd, à Inivci's l;i poric, la |)i'oiiii('r(' iiiiil (lu'cllc eut épousé son liviil, il enliiudil lem's soupirs mêlés ; — enfin Le Damné pour manque de foi, do Tirso do Molina, où l'on enseigne implicitemoiil à uié|)risoi' les ados ol à u'altaolior d'im|)ortaiH"o (pi'à l'exallalion intérieure, car on y voit un anachorolo, après dix ans do pénitences el do macération, [)erdro tout à coup la grâce el pour ce tomber dans la damnation, tandis (|u'un bandit souillé de viols, de blaspiiomos et d'assassinats obtient le pardon par un cri de foi à l'article de la mort.
Ces brûlants récits amoureux et catholiques intéressaient la Pia sans jamais déconcertei' sa raison, car elle avait un cœur ({ui battait aussi vite que le cœur de ces hommes et de ces femmes, et son imagination, comme la leur, franchissait rapidement cinq ou six associations d'idées pour atteindre à des impressions extrêmes. Et peut-être aussi ses vingt ans n'étaient-ils point assoupis à ce point qu'elle échappât à l'éveil de ses sens. Simone un jour pouria être Psyché qui s'éveille et allume un
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Ihinibeau pour considérer rAmoiir nu el endormi. Mouvement sensuel cl (jui pourtant ne suscite aucune répulsion j)arce (|ue nous n'y voyons (|u'uii geste souple el aisé.
Un aulre jour, ils visitèrent les pentes décharnées de TAlbaycin où des trous creusés dans le roc abritent, parmi des nopals gigantesques, le peuple décharné des tziganes. Ce |)euple errant, quel romanesque il a mis dans le monde! Sur le passage de ses filles tombe au rang de simple bêtise quon ne peut pas aimer ce quon n'estime pas. Elles dansent, des haillons pailletés sur les reins, et avec des yeux de braise. Par toutes les routes de l'Europe, elles éveillent, dans l'àine des simples, une sensualité analogue à cette rêverie tendre et impure que les peintres et les poètes ont cristallisée autoui' des Hérodiade.
Au seuil de chacune de ces cavernes apparaissaient des mendiants demi-nus et de tous sexes, mais six petites filles marchaient à reculons devant les trois visiteurs et, de leurs mains iip|)rKpiées sur leuis bouches un peu épaisses,
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Inir (Mivoyaienl. dos Jjaiscrs en ivpéliinl à la Pia : « Bonita caramella », Belle comme un honboii ! Un peu intimidée de se senlir le nutrcean de siici'e auloiii' diHUiel tournoyaient ces mouches, la l'ia, {xtur s'en déharrasser, voulu! entrer dans une église, mais, avec |Méci|)itation, sur le parvis délicieux de fraîcheur, l'aînée de la hande, qui pouvait hien avoir huit ans, organisa une extraordinaire danse, où des lihertés de jeunes animaux dévoilaient des hanches presque de femme. Kanlaisie déioutante, ces enfants avides dansant un zorongo comme des hérétiques, dans ce demi-jour religieux! 'Mais la chose sinistre et le signe inou])liable, c'était, sur ses pupilles trop hrillantes, le clignement de paupières qu'elle lançait à Delrio et à Lucien et qui déjà >-()iis la petite fill< révélait la vieille entremetteuse.... Puis, indéfiniment, à liavers les sentiers, ces mauvaises enfants obsédèrent les trois jeunes gens de leurs cris, de leur touiiioieinenl, les pieds nus sur 'es cailloux brûlants, la main toujours tendue, cl, jtoiir signilier
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qu'elles parlii'aient si on Icui- faisait encore nn cadeau, elles mêlaient à leur demande l'apostrophe que si souvent Iciii- avaient lancée tant de voyageurs agacés : «■ Cinq centimes et allez-vous-en!,.. Cinq centimes et allezvous-en ! »
C'était six lienres du soir, au déclin d'une journée triomphante de spleudeur; mais la nature, quand elle atteint à cette magnificence, nous fait trop sentir son implacahle indifférence à l'endroit de nos misères; elle exagère notre solitude. En outre, ce hattement affreux de la paupière chez l'enfant gitane anonyme de Grenade avait révélé à la jeune femme d'une façon voilée, mais suffisant à lui serrer le cœur, les (lésoidresdn désir et les humiliations qu'entraînent certaines parties confuses de notre sang.
A l'ordinaire Delrio n'accompagnait pas les deux jeunes gens. Il a|)préciait peu Grenade, tiu(ti(|iril (Ml siihîl k' charme; il pensait qu'elle allaclic rànic aux minuties. Il se contentait de passeï- (|U('l(|U('s instants du matin et du soir à I Alanicda, s(»us un niaLîuoJia eu llcurs.
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Un joui", (lès iiciir Immiits, ([iiaïul ('(nuiuciicc à se tlissi|)('r la fraîcliL'iir, les deux jeunes gens le rejoignirent sous cet ainirable bouf|uet luisant et splendidc de l'oire. Auprès du liane on il se plaisait, était nne musique tirée pai' un |tetit àne qu'accompagnaient un bon chien et deux petits gareons, l'un touinant la manivelle de l'orgue et Tanti-e les oreilles de la bête. Et comme Lucien et la Pia s'amusaient de le voir si heureux, il leur dit : « Ma petite sœur, ces enfants et ce chien, cette chanson dans cet air lumineux, ces fleurs splendides, tout cela me donne un plaisir sans souillure, une pureté dans la volupté analogue au sentiment (pu' j"ai de votre tendre amitié: mais en |)lus, dans vos yeux, où je ci'ains toujoui's de distinguer des pleurs, je trouve un peu de la gravité et de la ti'islesse de cet Escurial (jue déjà vous avez oublié. )■>
Elle ne répondit pas, mais s'assombrit de ce «ju'il admettait comme | ossilde l'oubli des choses confuses (ju'ils avaient senties en com-