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4r. UN AMATRUR D'AMKS,
Or, le jour on ils (liir«'iil (|inlt('r celte vill»', la Pia et Lucien lejoifxnireni les voitures en poussant devant eux un jx'lit àne couvert des plus belles branches du magnolia, en sorte qu'il élail comme un arbuste en fleurs, comme une boule mouvanle el embaumée, el ils lui dirent : « Mon maître, nous avons coupé une à une les fleurs que vous préférez, celles du magnolia (pii sont les plus enivrantes et les plus puissantes, et nous vous les apportons en symbole de la domination et de la flamme qui sont en vous. »
Il reconnut bien qu'ils l'admiraient, mais il sentit en même temps une immense pitié qu'on eût tranché une chose admirable. En quittant Grenade, il eût aimé que son souvenir s'y liât à quelque chose d'heureux el non à un arbie humilié.
Peut-être une certaine pureté morale éloignet-elle de certaines finesses d'attendrissement, auxquelles il se donnait tout entiei'.
Tous trois iciitiiTL'iil à Tolède. Dt'li'io, (•(nnine il airiviiil parfois, dut s'al)senler pour ses affaires. La Pia et Lucieu prolongèrent leurs habitudes de voyage, se composant de louites excursions aux heures favorables de la journée.
(l'est ainsi (ju'un soir, assis devant ienierniitage el conteni^)lant, sans jamais l'épuiser, la montagne de Tolède, contractée de passion sous un ciel silencieux (|ui hors elle accable tout, ces enfants curent une irrésistible envie d'aller de leur sfdiludc vcis ces beautés, de s'y mêler, de participer -i la vohipir d'oii leurs cœurs étaient gonflés de se sentir exilés.
48 UN AMATKUR D'AMES.
En traversant le pont du Tage, ils s'arrèlèiviil pour i'esj)irei'la fraîcheur (pi i mouledo ses boues, puis, lentement gravireni les cailloux aigus des ruelles, vers la calh(klrale.
De cette haule terrasse, c'était toujours le même sublime qui jamais no rassasie les âmes, car en môme temps qu'elles s'en remplissent il les dilate à l'infini. Le sol, la pierre, la végétation, à Tolède désolent par leur misère, mais lel est leur style qu'il suj)prinie chez le spectateur toute imagination vulgaire. Et puis c'était en bas le fleuve, comme un lourd serpentement de fièvre, et dans cette chaude nuit les ruines du faubourg d'A.ntéquerula, bouleveisantes pour l'imagination comme les cris et l'odeur des hyènes dans les cimetières d'Orient. Aprelé de Castille où passe un long sou])ir d'Andalousie! Sur cette ville à la fois maure et calholiijue, les parfums (jui montent de la sierra se marient à l'odelir des cierges échap- |>ée des églises. Les sensations de l'I^scnrial et (le TAlbambra gonflaient à la l'ois le sein de la Pia, et de lenr méhuige é(|uivo(pie loin de
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s'atraihlir piiMiaiciil la puissance, la Irislcssc des passions combattues.
Ils enlri'i'iMil dans la calhédralc, (pii csl le lieu (lu monde le plus somplueusemcul iiiculth', el s'étant approchée de la })ieiTe où sont enipreinls les pieds de la Vierge, devant les sa[)hirs, les rubis et les perles dont les feux vacillent sous la lueur des lampes perpétuelles, elle s'agenouilla, pour se livrer à la sensation d'être un objet si humide parmi ces magnilicences, une pauvre petite perle [)ertlue dans le vaste monde.
Et comme le temps passait, Lucien soulh'it (le distiii^uei' (pie, parrni ces choses d'uu ^oùt som[)tueux, lui seul était déplacé, mais qu'elle ])ouirait être une des mille pierreries qui collaboi-ent obscuréiinent à la gloire de œ soleil de beauté, par exemple, se disait-il, une des petites tur({uoises verdies ([ui soûl attachées à la cheville de iMai'ie. Se ra[)proc liant d'elle, il lui (lit : « Ma reine, vous me méprise/! » Mais il vit son vilage couvei't de larmes, et cela 11,' bouleveisa au [»oint (pi'il appuya ses
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lôvics sur les lèvres de la jeune tille, el sans (liTelle cessât d'être vierge, ces ceux entants misérables défiiillirent embrassés.
Mais lout ;i cou[) le sentimcMl de son véiilable amour fondil siii- elle. Elle sentit avec un désespoir profond qu'elle venait de se priver ■ de ce qui était sa part de sublime dans la vie et que, ce frisson, elle ne l'eût ressenti conformément à sa destinée que dans les bras de son frère et véritable maître.
Quinze joui's, elle demeura demi assoupie, mais sans perdre la force de soutîrir, dans des ténèbres molles et mornes. Tous ses membres lui semblaient morts, mais son esprit veillail ; elle se senlait engourdie de }>aralysie sauf un point, (|ui était son cœur, atteint d'une impossible })assion. Bien qu'elle j);uùt incapable de si' lever, avec quel élan de lout le corps ne sefùlelle pas jetée vers l'issue (pi'cllc eût cnl revue!
(Ju;iii(l Dcirio, revenu en bâte, se penclia sur son lit (le fiévreuse, clic cnl d'allVcux frissons, une criM' He larmes, puis, demeurée seule un
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iiisliiiil, se blessa d'iiiu; halle niorlcllciini'iil. Ola lui ainsi sans ([iic je jjiiissc r('X|)li(|ii('i' aiilrciiUMil (jiK* par la conviclion où telle ciilaiil exaltée et serii pilleuse semble s'èlre arrêtée (lu'elle ne pouvait se confoi'mer à sa destinée el ipie son lioiihenr n'ent été (pu' dans tin nions- Irnenx [)éclié.
Épouvanlée de ses souffrances, elle se pelotonnait sur son lit, sans plus répondre <pi*un pauvi'e chien. Mais Delrio lui mit la main snr le cœur en lui parlant successivement des diverses choses qui pouvaient l'avoir émue, et quand il arriva ;i prononcer le nom de Lucien, un liallemenl pins [)récipité lui confirma ses craintes, sans lui communicjnei' la vérité. L'insensé î il crut (pi'elle s'était donnée, elle (pii mourait d'avoir entrevu pour ([ui elle voulait se réserver I Et d'imaginer qu'elle avait aimé jusqu'à donner son corps, il é[)rouva des mouvements qui l'eussent peut-être poussé à quelque brusquerie, si elle n'avait été agonisante.
Animé [»ar cet injnsie sentiment, il lui |)ar-
lail de Lucien, mais un It'i'nics si conruscju'cllc n'y tiouv.i qu'une allnsion nu baiser de la cathédrale. Et (juand il laissa entendre ([n'il n'ignorail pas à (juelle passion clic avail préféré la mort, elle se crut dcvincc.
« Oh! loujours menlir, répondit-elle, ji^ n'aurais |)u passer ainsi ma vie. Comme je suis heureuse maintenant que vous sachiez la vél'ité! »
Ainsi goùtait-elle la douceur d'un aveu d'amour. Mais lui persistait dans l'idée de Lucien. Sans doute, se disait-il, cet entiaînement est déjà ancien ! Et tout haut :
c< Je te remercie de m'avoir menti, je le remercie de m'avoir l'ail par Ion mensonge une vie heureuse. »
Les circonstances avaient créé un quiproquo autour de ce lit de mort el d'amour, mais Ions ses gestes de frère et d'amant témoignaient à la jeune fdie ces leiuhes senlimenls doni il ignorait qu'elle-même inoiiiail el donI il n'enleudail pas l'aveu.
Comnu; elle élail belle, sa sœur, brûlanle
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puis glacée de fièvre, dessinant sous les diaps son jeune corps révolté par la mort!
Il la j)rit dans ses bras, et mellant ses lèvres eoiitrc ces délicates épaules, il lui dounail avec des mots tendres les suprêmes consolai i(tiis.
« Tais-loi, tais-loi, lui disail-clle, c'esl la voix seule cpii me relienl à la vie cl je veux inoiirir.
— Tu vas mourir, perfection chérie, te contracter pour la moil dans mes bras. En ces dernières minutes, confie-moi Ion dernier souffle, pour que je l'expire dans mes premiers soupirs de deuil. Laisse mon corps prendre slir ton corp.s ta suprême chaleur, pour que j'en réchauffe quelques heures encore ton cadavre. Accueille dans tes yeux, parmi tes pleurs, mon image, pour que sur son reflet obscurci par les larmes tarissantes, j'abaisse les paupières, enfanta chérie. »
Par un sentiment de pudeur et d'amour, elle lui disait : « IN'es-tu pas dégoûté de m'embrasser malade comme je suis?... » mais d'un ton tel qu'il lui répondait :
M UN a.mati:lj{ D'A me s.
« 0 mon bel œillet qui n'es plus la mélancolique Pia, depuis ton éelalante e( surprenante décision, combien je l'aime ainsi sanglante ! et que je te désire sous ce pâle et sous ce rouge de la mort! »
Et les tendres gémissements que lui imposait sa blessure se mêlant aux aveux demiétouffésde leur amour, elle mourut en pressant contre ses petits seins éclaboussés de sang les mains de l'ami de son cœur.
Delrio, dans la suprême tension des énergies de ce petit être, entrevit le secret dont elle mourait, mais il en eut la sensation plus que rintelligence. Cette préférence que nul ne pouvîiit imaginer et dont lui-même ne s'avouait pas l'objet, lui donna une volupté d'autani plus âpre.
Dès lors il fut plus heureux, parce qu'il eut un point sensible auloui- duquel grouper el fortifier sa personnalité.
Il pria ses amis que nul désormais ne prononçât le nom de cette morle; il voulut connaître seul la terre soulevée oii cette Pia acheva
UiN AMATKL'K D'AMKS. 5;)
(le se (IrlMiic, l'iiis il vendit la villa sous con- (lilioii ('X|tn*ssc (ju'on en fît un liùlcl, afin qu(! ce lieu élant profané par n'importe qui, par tout le monde, les sonveiiirs en fussent restilués à l'universel et possédés |iar personne.
Ocinhiv 18'.):..