L'EXAMEN DE CONSCIENCE
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iiil lie rimng-iiinlion.
Lo Tasse avait épuisé les derniers l)eaux mois de sa vie. Sur le seuil de sa sœur morte, à Sorrente, il avait pleuré; il avait fait danser les jeunes filles de Bizaccio, et, sous les portiques de Monte Olivetlo, par les nuits napolitaines, plusieurs fois encore, il s'était complu à décrire le fantôme qui le visita à Ferrare. Désormais la voluj)té ni le mystère ne Tinté-
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ressaient plus. Tant de génie épandu à strophes pressées l'avait laissé vieillard grelollant. Son imagination, jadis une des plus abondantes de l'humanité, se resserrait en humeur sombre contre la vie, et il n'avait jamais eu beaucoup de cœur, ce qui le privait des consolations ordinaires d'une lin de vie.
Dans les hautes salles si froides du Vatican, où il attendait le triomphe que lui apprêtait un pape enthousiaste, tant de prévenances des amateurs les plus illustres et compétents l'obsédaient. Môme il ne réclamait pas son ami, le marquis Manso.
Quelle belle biographie romanesque on pourrait composer de ce Manso de qui l'on ne sait rien, sinon que, tendre, courtois et extrêmement beau, après avoir facilité les derniers jours du Tasse demi-fou et humilié par la misère, il distingua et aima cet autre grand poète, Milton! Ainsi apte à reconnaître les génies, Manso assurément excusait leurs particularités. Il sollicitait d'entrer dans leurs beaux palais imaginaires sans prétend rc (jifils s'intéres-
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sassenl eux-mêmes à sa petite maison (l'fioiinète homme.
Ce n'était pas d'aflfeclion (jn'avait besoin le ïasse vieilli, mais de soleil, de longs silences, et d'une belle ordonnance autour de son asonie. Dans ce sentiment, il sollicita de se réfugier au couvent de San Onofrio. Nous tous, pèlerins du Nord, nous y sommes montés tour à tour, pour nous livrei- au merveilleux fleuve de mélancolie qui nous emportait toute l'àme, dès que nous disposions d'une journée de solitude dans cette Rome confuse et trop vivante.
Le vieil oranger, où se sont assis Byron, Chaleaubiiand, Lamartine, était jeune alors que s'y abrita la dernière après-midi du Tasse! C'était en mars, mois déjà tiède. L'immense paysage était inondé de lumière et de douceur, mais sans lyrisme ni passion : le poète n'avait plus la force de doter de beauté les choses. Ce n'était pas Rome, son Colisée et sa campagne tragique que son esprit voyait, mais une ville qui prépare son repas du soir dans la laideur et la mal[)ropreté des ruines.
Sa lîgure ne présentait plus cette in(|uiétante | rontraction qui avait détermine jadis des personnes de bon sens à l'interner chez les fous. . '< Il est plus calme y>, disait la foule qui tout le jour se pressa dans l'enceinte du petit couvent, iilin de voir le héros de la semaine. Mieux renseignés, ces visiteurs eussent dit : « Le Tasse, aujourd'hui, n'est plus le Tasse ».
En vain, un jeune moine, ému de participer à cette gloire, dénombrait-il au poète les visiteurs : « Voilà les hauts dignitaires de l'Église, les magistrats de la ville, les plus nobles seigneurs, et ils vous admirent ». Le Tasse ne jouissait pas de ces hommages; il avait trop souffert de tant d'injures subies et il divisait l'ensemble des êtres en deux parts : lui-même, puis les autres, qu'il enveloppait de méfiance. 11 n'aspirait (ju'à n'être plus jugé.
Des jeunes femmes et des jeunes hommes, beaux à voir pour leur santé, leurs parures et leurs galantes amitiés, se tenaient sous les portiques avec leurs lévriers en laisse et des violettes à la ceinture. Mais le Tasse pensait :
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« Une plus belle m*a dédaigné! » Et n'ayant [)Ius assez de sève pour la désiier, cette Léonora, et se faire des illusions sur clic, il l;i détestait comme le piiiicipe de toutes ses souflrances.
Au soir Ykngekis tinta sur la ville. Kul-ce le son liquide des cloches qui, chez ce grand homme, éveilla ce qui restait d'imagination? Fut-ce la brume qui, couvrant Rome, les pins du Pincio et les pierres déjoinles du Colisée, restituait à cet ensemble le tragique du soir sur des ruines? Au moine (pii l'obsédait de ses naïves adulations, il répondit : « Ce n'est pas du laurier des poètes, mais de la gloiie des saints dans le ciel que je désire être couronné ».
Il avait la réputation de manquer de cœur. Aussi accusa-t-on sa sécheresse, et nul ne se douta qu'il s'épuisait en scrupules sur l'estime où Dieu tiendrait la Jérmalem délivrée.
Cependant, à la laveur de l'ombre plus épaisse, s'étaient approchés des hommes et des femmes en haillons, maintenus par des reli-
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gieuses. « Les hospices! » dit le moine, et ce garçon, impressionnable parce qu'il était très nerveux, se mit à pleurer d'admiration qu'un mourant fût célèbre jusqu'à intéresser les malades et les indigents.
... Plus tard encore, les hospitalisés euxmêmes étaient partis, le Tasse méditait toujours! La nuit couvrait tout. Le moine, las de ce silence, était allé s'émouvoir avec ses camarades. Seule, une petite bossue demeurait à contempler avidement le vieillard, et lui, que n'avaient pas distrait tant de personnes considérables ou gracieuses, vers elle étendit les bras. Lui, immortel pour avoir célébré l'éclat des plus amoureuses Iilles que je sache dans l'histoire litléraii'c, le sang frais qui s'échappe des jeunes guerriers mourants, tous les pathétiques eniin de la puberté vigoureuse (|ni meurt sans ins})irer de dégoût ou qui cède à la volupté sans paraître impure, il cria à celte pauvre inliime : " Ne l'en va pas, demeure, lu me seras plus consolante et plus belle que Léonora ». Mais l'enfant bossue,
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('•pouvanlée, dans la imil, à grandes enjambées régulières, s'enliiyail.
On Ciiil à un accès de démence; on hî coucha, el il mourut celle nuit. Pour moi, à l'cnconlre des assistanls, j'eslime ({u'il ne iiion- Ira jamais un raisonnement plus solide, — et j'acquiesce pleinement à la solution ([u'il donnait, ce soir-là, an problème de la responsabilité littéraire.
S'il s'enthousiasma devant cette seule petite bossue, c'est (pi'elle.lui démontra qu'il n'avait pas été un poète inutile. En ellet, pour les jeunes gens élégants el pour Ips jolies femmes, il y a des amis, des maîtresses, des parents, et à leur ])onheur il suflit de lencontivr des cœurs qui Ironblenl hnirs cœurs. Pour ces favorisés, nulle morte imagination ne vaudra un vivant qui les aime. Mais à une chétive bossue qui des meilleurs cœurs ne peut attendre que de la pitié, un poète, fùt-il par ailleurs le plus distrait et le plus sec des hommes, apparaît avec raison comme l'incomparable bienfaiteur. Qu'im])orte (|u'un poJ'lc UKUMpie de c(eur an j(»ni' le jour
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(le la vie, s'il distribue de la beauté à ceux de qui l'existence est toute dénuée! Son rôle est de mettre à la vie un masque romanesque.
C'est ainsi (jue Le Tasse s'endormit assuré de son salut éternel (qui était, pour lui, la grave sanction de ce problème de la responsabilité littéraire qu'on n'agite plus aujourd'hui que par bel-esprit). Il venait de s'assurer qu'il avait donné un son capable de transporter les êtres hoi's de leurs misères familières. Il n'eut jamais de plus vive satisfaction (ju'à constater (pi'il avait donné à cette petite bossue le bonheur de voir faux, c'est-à-dire d'être contente pendant quelques heures. Et de là l'enthousiasme qu'il éprouva lui-même, après tant de jours d'afïaissement, et dont on surprend le témoignage sur son visage moulé à son lit de morl.
« On y liouvejusquedanslecalnu' de In morl, remarcpiait Kamarliiic, on ne sait quelle obli- (|uité des traits qui rappelle la démence luttant avec le génie. » C'est mal dire une chose bien vue. On y li'(»iive ce (|iii doit être chez tout
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|)()('((' : une sensibilité excessive, nnc iniiijiinalion qui enij)orle lout, eapahie de nous séparer, de nous aliéner du reste de la vie. \'Ai ce sens, c'est un aliéjié, et (|ui l'ait des aliénés. Il n'a point à s'attarder sui* des misères intiividuelles. Qu'il nous entraîne dans un hel univers, c'est tout son devoir, sa vertu el'licace.
Déceiiibn- 181IL'.