UE LA VOLUPTE
DA^S LA hÉVOÏlON
Dans les premiers mois de raiitiée l(S9o, [larul en Belgicjue un livre inlihilé Une âme inincesse, i"é|)onse à l'Ennemi des Lois.
Dans une noie liminaire, l'auteur, ledoeleur Pol Demade, disait : « Ce livre répond à l'Ennemi des Lois, et il pourrait aussi bien s'intituler l'Ami des Lois; en effet, M. Barres supprime les lois [)our faire les héros de son livre, nous nous soumettons à la Loi pour l'aire le nôtre. » En un mot, M. Pol Demade pense que le catholicisme, loin de refroidir le cceur liiiiiiaiii, eu allise puissamment la flamme. Se
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soumedrc à la loi! vuilii le cri tic ce calliolifjiic passionné, le secret où git selon lui la plus ardente volupté; et de savoir s'il a raison, c'est en efl'et un enivrant problème de psychologie, enivrant [)ar l'intensilé de la sensualité qu'on doit trouver sous un ciel où les étoiles sont les regards d'un Dieu.
Quelques j)ages dans cet ouvrage avaient parliculièrementfra})pé une petite société d'esprits libres; on les discuta. La jeune ferrime aimée par le personnage énigmatique que met en scène M. Demade se nomme Albine. « Albine, dit-il, était une dévote, et je ne vous souhaite pas une autre femme (|u'uue
dévote Elle ne m'aima jamais plus et je
ne l'aimai jamais mieux que le sang de Jésus- Christ dans son sang et dans mon sang.... fen étais arrivé à deviner, rien qu'à ses caresses et à ses baisers, le secret de ses communions multiples.... S'il lui anivait, le malin, (riulcrrouiprc mou travail ou uies éludes d'uu haiNcr (»lus passionné (pie d'autres, je lui disais : — Tu as (■(tuuuuiiié ce uialiu?...
IIK l,\ \()I,ll'Tr; DANS I.A DKVOÏKlN. !»!l
IMiis laitl, et' l'ut pour nous l'expression sacrée entre toutes. Coniniuniei', |)oui' nous, ('rliiil faire provision iVamour. »
Le dira i- je? Ces pointes extrêmes du calliolieisme, eet amoui" eharnel (pii dans sa défaillance s'enlace et se l'ail poilcr pai' TaMiour divin, ces mélanges sensuels el religieux me sont suspects. Quelque chose d'équivoque nrallire là el me repousse. Certes, je le comprends — étant donné les personnages el le milieu si abondamment exposés dans lesncul'cents pages du récit de )[irie de Craven — je le comprends, le sentiment (jui [)oussa Albei't de la Kcrrounays juscpi'ii oll'rir à s(ui Dieu sa vie, pour qn'Alexandi'ine d'Alopeus, |)rol('slanle el ([u'il aimait, counùl la vraie icligion. Peu après il mourut, el auprt's du lit de leui's brèves amours, devenu par l'intensité de sou vomi d'idéaliste uu lit de mort, une parcelle de l'hostie (pii allait être son viaticpie lui la |)remière communion de son amie, eulin devenue catholique
Oui, uu lel senlimenl el celle exaltation.
KMI llK LA VOLl'I'TK DANS LA IH- V(lTIO>i.
encore (|ue je n'aie pas (jualité pour les éprouver, je les puis en quelque mesure partager ou tout au moins admirer. Les Récits d'une sœurl incomparable chef-d'œuvie mal ordonné, bien gauche de rédaction et ti'op long, mais tout rempli et frissonnant de cris héroïques, auprès de quoi les interjections chevaleresques de Pierre Corneille sont sèches et sèches aussi les apostrophes humanitaires du jeune Saint-Just et
bas notre Rousseau Mais cette ardeur impure
et, dans l'œuvre de M. Pol Demade, ces deux poitrines, ces deux cœurs qui se pressent avec une fièvre avivée par l'Eucharistie! Ah! je sens là (piebpu^ égarement, un ti'ouble, l'ardeur des hérésiarques !
Mystérieuses frontières, ligne idéale où la dévotion, l'amour et le sentiment de la mort se confondent! Comme je l'excuse cette fumée des plus sublimes imaginations el ces tendres secrets des cœurs malades (pii, pour avoir raffiné sur les réalités de j'anioni', ne parviennent (|u'à scandaliser!
Mais le point oh Ion fnl à peu pri's nnaninie
l»K I..V ViiMl'TK DANS LA DKVdTKiN. KM
il dillrrci' tir M. Dciiiade, c'osl sui-soii aiialliriiif ;i « CCS liomincs si l)assemoiil jaloux ([n'ils dispulciil à Ilicii le cd'urdc Icui' l'emme! » On ne le siiivil |)()iiil lion plus, quand il déclare : « Je lie souliaile pas une autre reinine (|u'une dévote. ')
Quel(|u'un dit : ' Je ne me sens pas en mesure de blàmei' celle amerlume de l'aman l auprès de sa maîtresse qui baise les pieds du (llirist, un soir de Yendredi-Sainl. Elle doit être sincère, celle douleur de sentir qu'on n'emplit pas tout entier celle qu'on aime. Un tel sentiment ne peut être flétri. Il faut quelque indulgence poui' les formes même excessives de la jalousie. Kl vraiment c'est une chose tout à l'ait mélancoli(|ue de ne se sentir aucune prise sur un être passionné et beau que la noblesse des rêves leligieux détourne el dégoûte des bonheurs toujours impaifaits (|ue nous lui p(Uivons proposeï'. Tous liens sont coupés entre nous et notre amante dans l'instant oii elle se prosterne sur le parvis de son llieu. .M. l'ol lleinade le nie; il nous
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l'efuse le dioil de soiiffiir ;i celle lieme où elle |)leui"e sur un autre (jue sur nous. Je vois bien par où son sentiment esl sublime; il communie dans une même exaltalion avec celle qui l'a choisi. Mais j'irai jusqu'au bout, et quand il parviendrai! à me guérir de celle jalousie, je regretterais qu'il supprimai de l'amour (juelque façon de soull'rir. Alléger cette passion d'une parcelle de soufFrance, c'est du même trait nous priver d'une jjarcelle d'amour, car dépouillé de toute tristesse, l'amour serait réduit fi peu près à rien on du moins à de brèves crises d'instinct véiilablement négligeables. »
Après un débat assez abondant, on s'accorda sur ceci que ceux-là mêmes qui sont détachés des croyances positives gardent à l'amour un caractère essenliellemeni catboli(pu\ L'influence du chrislianisnu'. (juel(|U(' opinion que nous ayons d'ail leui's sur celle l'orme de la civilisation, mai'(pie tous les détails de notre conccplion de la vie. (l'est un pli(''n(Mn('ne (l'alavisnic auquel aucun de nous n'échappe, l/amour, loul en conservant son utilité praticpie
DR LA VOLUI'TK DANS LA DKVOTION. lOr,
cl Ition qu'il (loiiiic cncoiv qii('l(jiios instanls pour assunM- la |)«'i|nHiiil(' de l'cspccc, a j)ris une lormc religieuse, une ex([uise idéaiilé. I.a |»lii|)arl (le nous s'eflbreent d'y faire pénétrer la noiion religieuse du sacrifice, du divin. Je le senlis toujours comme un brisement de cœur. Ci'esl une conception oîi s'accordent les tempéi'ainents les plus opposés, s'ils sont un |»eu cultivés. Auguste (iointe adorant en sa maîtresse l'Humanité entière, n'est pas éloigné de M. Pol Demade cherchant la saveur de son Dieu sur les lèvres de la lille de vingt ans qui pleure de passion dans ses hras.
Quand nous sortîmes, run des invités descendanl avec moi les Champs-Elysées me conta l'histoire suivante :
Ave/.-vous habité Rome? C'est là, mieux qu'en aucun lieu du monde, que nous trouvons le moyen d'accorder nos pensées avec l'idée ca- Iholiipie. Toutes nos préoccupations familières s'y ennoblissent de mélancolie, et celle-ci , voluptueuse à Venise, |)assionnée en Aiula-
loi DK LA VOLUPTÉ l>ANS LA DKVOTION.
loiLsic, pulyllicislL', iiK' clil-uii, l'ii Giccl', à lluiiu; devient religieuse, voire chrétienne.
J'y nouai relation avec un prêtic ([ui, dans la suite, devint mon ami, comme il l'avait étc jadis de Montalembert, de Maurice de Guérin, d'Ozanam et de tous les catholiques romantiques du milieu du siècle. Son Age et la (jualité de son esprit lui donnaient quelque prestige devant mon imagination de jeune homme, enivrée par une longue solitude dans cette ville où chancellent les âmes les plus superbes. Ce qui m'accablait, d'ailleurs, plus encore que ce climat épuisant et les souvenirs de Rome et de l'Église, collectivités si lourdes à porter pour un individu, c'était une liaison. contrariée i)ar les mille inconvénients ordinaires, avec une jeune femme romaine.
Une semaine que j'avais erré, sans espoir de raj)i)rocher, à travers les rues si lourdes de cette ville, et peut-être aussi que j'avais voulu distraire ma jalousie, je lus envahi par le sentiment que je ne trouverais (piel<iue |»ai\ (ju';i raconter mes misères et, d'autre pari.
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(juo je ne saurais Irouvor de confident qu'au conlessionnal. Je in'adi'essai à ce prêtre (jui m'écouta, comme je l'avais prévu, avec une |)arfaite indulgence. Seulement, il s'étonnail, d'api'ès les idées (jue nous avions souvent échangées, (pir je pusse liouver une volupté si aiguë dans une avenlurc (ju'il devinait, en somme, assez banale. Je m'expli(jnai |)lus à l'oiid.
' Je ne l'aime, lui disais-je, ni pour sa licaulé, ni j)oui' les contentements qu'elle m'oH're; même j'ai quelque horreur de son assurance de jolie femme heureuse : mais clic a, parfois, le malin, la peau sèche et jaunâtre, et le pli lassé de sa bouche m'atten- (liil i\v Irislesse. Je |)ense (|u'elle et moi nous sommes de petites choses qui nous accrochâmes |t;ir hasard dans ce confus carnaval de la vie, et (|ue hienlùt, des dix ou trente personnes qui l'entourent, moi seul sentirai encore battre mon
cœur quand on prononcera son nom l'cr-
sonne ne m'a fait jus({u'alors mieux connailic couunc loutes choses sont périssables. Ne me
lOC. liK I.A VdLUPTK DANS LA llfiVOTION.
dunne-l-L'lIc pas le «ioùt du sacrilici! î Ttuil lias, j'appelle de mes vœux l'iiislanl oîi elle sera vieille el iiKti eiicoie un lioinme jeune. Nous aurons (piaranle ans l'un el l'autre, el, eessanl de ni'èlre une oecasion de médiuerilés, eomnie esl loul désordre, elle me demeurera ])ourlaiil un liévieux prétexte ;> mélancolie, — (|ui est ce que je prélère. »
Ce prêtre, qui ne délestait que les tièdes el ne désespérait jamais des passionnés, déplora mon égarement sans le mépriser. Il prit dès lors quelque plaisir à visiter avec moi les choses d'art, que nous goûtions à j)eu près de la même manière, mettant au-dessus de loul les œuvres ardentes et graves.
Un jour (jue nous passions devant l'église délia Vittoria, il m'invita à contempler avec lui la \':\mousc Sainte Thérèse du Bernin, — grande dame autant ([ue sainte, évanouie d'amour el déraillante d'un alanguissenKMil tel (pfeu aucune alcôve du monde il n'en esl de plus voluptueux. Je ne lus pas à demi surpris (pi'il épi'ouvà! devant celle divine |)ersonne le sen-
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liinciil (11' rrrvciii' que me ivvrljiiciil >nu .ij^ciionillrmciil cl s;i [d'iri-c. Il (lislingu;i mon L'IoiiiRMnciil cl iM! i"q)iigii;i point ;i s'(mi expliquer.
« C'osI, inc dit-il, (pravanl d'entrer dans les ordres, j'ai beaucoup aimé une jeune maîtresse, cl l(uit à riieiire je demandais à Dieu de la délivrei', soit des tentations de ee monde, soiL des suppliées du purgatoire (cai' je me suis imposé d'ignorer toujours si elle vit encore), (iliaque lois (pu\je jtasse devant une image (|ui !ne pei-met de contenter le souvenir que j'ai gardé de cette délicieuse complice, sans m'écarler des [)réoe( iH)alions l'eligieuses auxquelles j(; me suis voué, je renouvelle ma prière. La Sainte Thérèse du Dernin, |iar ses allures de grande dame amoureuse et de sainte passionnée, se |)rète exactement ii cette confusion et convient à élevei' jusqu'à l'extase pieuse ce (jui dennHire en moi de tcinli'esse ou de complaisance humaine. "
Cet honnête arlilice i\\\\ permellait à ce prêtre de se rappj'lrr ses trouhh's de jeunesse,