EN ESPAGNE
Avril-mai 181^2
J'ai l)t'auc(m[) connu et caressé une jeune lemme nommée Bérénice, et [)our qu'elle fût ennoblie d'une atmosphère harmonieuse aux sentiments mélancoliques et fiévreux que je lui voyais, je l'ai installée dans le pays d'Aiguës- Mortes. Ces landes si bien nommées et la sensibilité de Bérénice, qui est, elle aussi, une eau morte d'où montent des rêves au soleil couchant, firent, en se confondant dans l'esprit de quelques-uns, un jardin dont ils me surent
Oui, quand je présentai ma maîtresse Bérénice aux personnes de mon monde, les plus
sévères sourirent à celte petite fille. Et pourtant l'ai-je mise à même de jouer dans son entier le rôle pour lequel elle était élue? A cette enfant de grande ressource, ai-je bien fait produire tout ce qu'elle contenait? Il y avait dans cette fille de mœurs si douces et si récentes une force incontestable de poésie. Mais la petite secousse (|u'elle mettait dans le monde s'est-elle prolongée aussi loin qu'il était possible? La qualité de la vie qui battait sous cette peau d'un grain si délicat m'aurait permis peut-être de placer Bérénice au premier plan, par exemple dans une grande intrigue sociale ou dans une localité célèbre, tandis que nous ne l'avons vue que modeste ermite d'un paysage de troisième ordre.
Ces scrupules m'assaillirent avec plus de vivacité un de ces derniers soirs que j'étais à Tolède. Depuis la terrasse voisine de la Puerta del Sol, qu'elle est puissante et vaste dans la nu il, la vue sur les ruines du faubourg d'Anlequerula ! Beauté que je n'ai pas épuisée et t\uv je ne reverrai plus, j'eusse voulu vous amener
Bérénice par la main, alin qu'elle bénéficiai du style de ce sile, sol, végétation, ville et ravins d'une intensité de dureté telle, cjue Tolède, sur mes souvenirs d'Kspagnc, surgit avec la violence du cri furieux qui soudain montait dans la douceur des dimanches d'Andalousie au-dessus de la Place des Taureaux.
Avec ses maisons aux fenêtres rares et sévères, toutes closes de grilles, avec ses âpres ruelles enlacées sur la roche ardente, avec les cotes décharnées qui l'entourent, fertiles seulement en cailloux et en juirfum violent, Tolède, pour Bérénice, pour cette fillette intense qui n'avait dautre mission que d'attendrir les imaginations dédaigneuses, eût été une cage extrêmement convenable.
Sans doute Bérénice ici n'eût pas eu les fièvres qui montent le soir des étangs d'Aigues- Mortes, mais pour justifier son épuisement ces étroites rues auraient suffi, toujours grimpantes et descendantes, où seul le mulet ne désespère pas. Et ces pierres pointues parfois
froisseraient sa cheville au point que ses yeux s'emplissent de pleurs.
Quant à la solitude, qu'est celle d'Aigues- Mortes auprès de l'indigence du désert sublime où Tolède a bâti son trône, — trône gâté de romantisme, mais tout de fer sous ces fausses fleurs! A Tolède, petite fille, je t'eusse fait 'manger par le soleil. Je te vois au soir d'une journée de fournaise, assise ou plutôt couchée au-dessus de la porte Visagra, sur la plus haute terrasse d'où la ville surplombe le ravin, aspirer la fraîcheur qui monte des boues du Tage, tandis qu'en face de toi, le dos pelé de la dure côte, courbé sous le climat comme un mulet, par son accablement contribue encore à ta défaillance.
D'ailleurs, si toute cette rudesse de Tolède ne suffisait j)as à opprimer Bérénice et à nous la faire attendrissante, ainsi qu'il est nécessaire, par un dernier trait nous saurions l'affliger : dans cette ville cuite et recuite, où l'odeur de benjoin qui vient des rochers rejoint l'odeur des cierges (|ui sort de l'immense ca-
EXCUSES A I5ÉRÉMCE. 119
thédralc, nous montrerions l'enfant affamée ! En effet, il est hors de doute qu'elle, si dégoûtée, n'eût pu se satisfaire de la cuisine trop brève et trop malpropre de cette noble cité. Je le jure, le bienheureux Pacôme, qui fut béatifié pour ce qu'il avait mal mangé pendant vingt années de Thébaïde, n'est pas plus méritant que celui qui s'installe à Tolède, et, comme lui, Bérénice, aux dépens de son estomac, se fût constitué des titres sérieux à notre culte.
Ah! je te connais bien, telle que tu pourrais exister, Bérénice de Tolède ! Pour que tu sois possible et intéressante, voici la biographie que Dieu devra te donner :
Tu es une fille d'Andalousie, une petite mule comme elles sont toutes, avec des pieds qu'enfermerait aisément la main, mais qui sont après tout moins des pieds dessinés de chrétienne que de gentils sabots tout ronds faits [)0ur sonner à terre et scander les provocations dans les danses. Transportée de ta belle patrie, de Malaga, par exemple, où les femmes, les
chevaux et le vin sont somptueux et lourds de vie, dans l'indigente Castille, tu aurais manifesté par un contraste violent quelle opposition il y a entre ton génie libre et facile et l'ascétisme de la vieille Espagne.
Nous signifier les tristesses de l'instinct contrarié! c'était déjà ton rôle à Aigues-Mortes. Ta poésie, ton enseignement, c'était d'être une petite bete de joie, de liberté, durement froissée par les règles. Mais tu étais chez nous toute en nuance et, malgré ton indignité, une petite fille de style français, une racinienne. Tolède t'accentuerait singulièrement dans tous tes traits. De France en Espagne, je t'aurais peut-être enlevé de la grâce, mais pour te donner ce tour de rein qu'ils ont tous là-bas, hommes et femmes, artistes et amoureuses. Ce n'est plus au Musée du Boi René, rempli de cet art lucide, un peu glacé, si fin, de la première Renaissance française, que se fût composée la qualité de ton âme; tu le fus endurcie parmi les tragiques poupées qui nous offrent dans l'ombre des églises espagnoles les plaies
EXCUSÉS A HÉRÉNICK. 121
de Nolro-Scigneur et de ses martyrs. Ta distraction n'eût pas été de baiser les longues oreilles de ton àne, mais de courir à la Place des Taureaux et d'y applaudir fortement la i)ôte sanglante joutant avec de beaux hommes. Au résumé, Bérénice, d'Aigues-Mortes passée à Tolède, mais toujours émouvante dans le même sens et fidèle à ton rôle, qui est de faire aimer l'Inconscient, tu aurais simplement monté de ton l'enseignement (jue tu nous dis- [)enses. Ce n'eût pas été un médiocre résultat, car, bien que tu ne sois pas fade, je t'assure, tu toucherais des imaginations plus nombreuses en accentuant ton tour de reins. Au lieu d'être une de celles que goûtent les esprits fatigués, tu aurais été pressée dans les bras d'hommes passionnés. Et c'est d'avoir négligé de t'installerces plaisirs que je te présente mes excuses, ô ma tendre pleureuse!
J'étais assis sur les marches de pierre, à l'ombre des murs, dans la cour de la mosquée (le Cordoue. Le gardien, l'heure de son déjeuner venue, ne m'avait pas permis de rester dans le sanctuaire, et, par cette belle aprèsmidi de mai, j'attendais que, sa sieste terminée, il rouvrit les portes. Devant moi, sous les palmiers, passaient les eiilanls qui vont à la fonlaine, et je les louais de savoir tenir leurs amphores sur leurs hanches naissantes. Chaque fois que ces petites Sarrasines posaient leurs pieds souples, j'admirais le frémissement de jeune bète qui courait dans tout leur corps.
dans leurs jeunes corps, crottés et délicieux comme un raisin du bas du cep.
Près de la vieille mosquée et dans ce verger d'enfants, mon imagination, excitée par cette atmosphère de mort et de voluptés éphémères, évoqua des vers de mon cher Jules Tellier,
Pliilippo, lléronnius, Géta, Diadumènc
harmonieux développement sur les Césars enfants, princes de la jeunesse aux lèvres faites pour les baisers, que l'univers fêtait et qui soudain, les légions acclamant un nouvel empereur, étaient assassinés avec leur père :
El je plains ces Césars si beaux, et plus (ju'eux tous, Ce Philippe l'Arabe au regard triste et doux, Qui n'avait pas encor douze ans, quand un esclave A son tour l'égorgea sans (ju'il poussât un cri, Qui savait tout d'avance et n'a jamais souri.
Quel décor eilt mieux convenu h ces émouvantes images (pie Cordoue qui fut amoureuse de Pompée, oit Sénèque naquit, où toute femme nous assassine d'un regard et d'un tour de hanches sarrasines? Antique Cordoue, mêlée
de légendes romaines et maures(|ues, sinistre et attirante dans l'histoire comme une bague dans une mare de sang!
Entre les innombrables colonnes de sa mosquée où le marbre, le porphyre et le jaspe prennent des teintes d'une beauté sensuelle comme de la chair ou des velours, dans les furtifs jardins intérieurs où luisent doucement les faïences, tout le jour je crus entrevoir la tête si grave et si jeune de Philippe l'Arabe dont le teint mat ne fut altéré que du sang qui jaillit,
le jour qu'on la planta sur une pique Et le
soir, voici la biographie que je me plus à lui composer, au soleil couchant, dans les jardins où fuit le Guadalquivir, auprès de Cordoue toute parfumée des jasmins que portent ses femmes dans leurs cheveux.
J'imagine qu'il vint, Philippe l'Arabe, dans cette campagne où je me satisfais, ce soir, de solitude. Et là môme où ces bœufs soufflants, casqués de fleurs entre leurs cornes et noblement écorchés par le dard des agaves, revien-
nenl en foulant les bardanes, les glaïeuls et les durs cailloux, pour réjouir et honorer le jeune César, fut organisée, sous des palais improvisés, une grande fêle.
Je ne puis me composer une image précise, comme feraient des érudits, de ce que fut cette soirée, mais à toutes les époques, des hommes et des femmes mêlés se désirent les uns les autres, en même temps qu'ils s'envient. Parmi toutes ces vanités dont il était le centre, au milieu de ces corps impurs et délicats, froissés de bijoux, Philippe était étourdi par la poussière et les obsessions des femmes. Il ne regardait avec plaisir que deux jeunes fdles d'Angleterre, amenées là j)ar quelque hasard. Leurs corps semblaient exister à peine, et l'on s'attachait seulement à leurs physionomies et à leurs yeux, qu'elles avaient divins. Le corps des femmes faites effrayait Philippe. Les plus belles le regardaient d'une telle façon qu'il craignait qu'elles le prissent rudement dans leurs bras, comme avaient fait les légionnaires pour l'accliunercinpcr'Mir. Même (luelques-unes des plus
sua LA VOLII'TK DE CORDOUE. 127
ardentes portaient la main sur lui et ne craignaient pas de froisser ses forces naissantes.
Alors ses chambellans, connaissant sa manie, firent écarter la foule; les lumières s'éteignirent, la tiédeur des nuits d'Andalousie pénétra la salle, et un chanteur merveilleux, qui seul pouvait détendre le cœur contracté de l'enfant,
s'avança Quand les dernières notes se furent
échappées de son gosier, on ranima les torches, et à ce moment toutes les femmes, se tenant par la main, coururent sur une grande ligne et d'un pas rythmé jusqu'à son trône, comme on voit dans les ballets. Avec l'aube naissante, l'épuisement de l'Arabe était infini. Disposé par le surmenage- nerveux aux tendres cultes de l'Orient, il n'avail pas de religion, car l'armée et non les temples avait disposé de son enfance. La ressource d'IIéliogabale lui manquait qui, si souvent, au milieu des murmures romains, se renversa sur son siège, dans les cérémonies publiques, pour ne pas perdre de vue son Dieu qu'on portait derrière lui. Mais contemplant toutes ces femmes aux bras levés, aux
poitrines nues, et leur éclat passionné, et leur cou si mollement rejeté en arrière, et la vigueur de leur danse, il ne put retenir les pleurs sans cause qui soulevaient sa poitrine d'enfant encore impubère.
Et comme on s'empressait : « C'est, dit-il, que je pense qu'aucune d'elles ne sera belle dans vingt ans. »
Sans le comprendre, on persistait à s'excuser et à déplorer que cette fin de fête eût été pénible pour lui; mais il répondit : « De toute la soirée, c'est, le premier plaisir (jue j'ai eu. » Et les rhéteurs ajoutèrent : « 11 étouffait de ne pouvoir pas pleurer. »
Le hasard fit que dans l'orgie militaire qui suivit son départ, un incendie terrible se déclara, où presque toutes les femmes furent brûlées. Le César voulut qu'on leur rendît les honneurs, mais il avait pleuré à l'idée qu'elles étaient périssables et il ne pleura point (|u*elles périssent.
Tristesse et volupté mêlées, à dire vrai indéfinissables, premières mélancolies que procure
la beauté, mais aggravées ici par un isolement hors nature. Misérable et abandonné au faîte de l'empire, sur le sommet du monde, il souffrait que tous les rapports entre lui et les êtres ou les choses fussent faussés.
On affirme qu'il y a tel de nos contemporains, M. Poincaré, le mathématicien, i)ar exemple, qui ne saurait traiter de ses préoccupations habituelles avec plus de deux ou trois personnes en Europe ; nul autre ne l'entendrait. Pour la métaphysique, il en va de même. Or Philippe l'Arabe ne composait point ses pensées dans un ordre si rare, mais les circonstances lui avaient composé une situation analogue, un pareil isolement.
Il manquait à cet enfant le minimum des contrariétés auxquelles, depuis des siècles, l'espèce humaine est habituée, au point que pleurer un peu est devenu une fonction natu relie qu'il nous faut satisfaire à tout prix. Réduit à une extrême ingéniosité pour satisfaire son besom de s'attendrir, il en arrivait à saisir au vol des émotions qu'eussent négli-
gécs l'ordinaire des malheureux. Il ne laissait perdre aucune occasion d'être froissé.
Nous avons vu que les honneurs des hommes et les avances des femmes l'épouvantaient. Je crois qu'il usa d'une méfiance analogue à l'égard des chiens : il les trouvait trop empressés. En revanche, il se plaisait parmi les plantes, et, parce qu'elles ne le léchaient pas, il les aimait : avec elles seules il se sentait dans un rapport naturel.
J'imagine que le jour oîi les soldats soulevés égorgèrent ce César, au teint mat et aux grands yeux, c'est dans les jardins du Guadalquivir, sous les feuilles des bananiers, derrière des haies de jasmins ouverts qu'ils le trouvèrent. Jasmins jaunes enivrants de parfums, grands cistes blancs si purs et dont les pistils dorés frémissent entre les pétales immaculés, et vous surlout magnolias gigantesques exubérants de fortes fleurs, je vous vis plus beaux qu'aucune assemblée de courtisanes. Vous m'avez fait entrevoir quelle souflrance doit être le bonheur parfait! A votre contact et dans votre amitié.
loules les souffrances se dissipent au i)oinl qu'à Cordoue on a des pleurs dans les yeux, sans cause et sans douleur, simplement pour dépenser la quotité de larmes qui a été dispensée à chaque créature —
Je n'ai pour couvrir ce leuillet ({u'unc idée, un souvenir très bref, mais qui me remplit d'une sensualité triste, aussi large et abondante que la senteur mise dans un alcarazas par trois gouttes d'essence de la rose des califes.
Ce souvenir, c'est un quart d'heure que je passai à la manufacture des tabacs de Séville. Et le troupeau de filles que j'y traversai par cette accablante journée m'a laissé une impression qui ne s'évaporera pas plus que le parfum laissé dans mon flacon par les œillets, les basilics et les jasmins pressés aux jardins d'Andalousie.
15t LES BIJOUX PERDUS.
A l'heure de midi, après avoir franchi des rues et des cours que dévorait le soleil, dans un énorme bâtiment mi-soldatesque, mi-religieux, j'ai visité, le long de salles immenses, cinq mille femmes environ, les fameuses cagrarreras sévi lianes <{ui, avec un vacarme inouï de chants et de bavardages, roulent en cigares et cigarettes les feuilles de tabac.
Cinq mille Sévillanes ! qui, dans ces ateliers perpétuellement rafraîchis d'eau et semésd'une excitante poussière de tabac, sont mi-dévêtues et font voir, sans plus de gêne que leurs yeux incomparables, leurs beaux cheveux ou leurs petites mains brunes, des bras ronds, des seins dorés, toute leur gorge, leurs mollets, et par-ci par-là ces jolis bijoux de noms trop peu gracieux pour que je veuille en dégrader ce tableau.
De ces filles, les unes balançaient du pied le berceau de leur enfant, les autres à leurs côtés maintenaient un chien, quelques-unes avaient interrompu leur travail pour se tapoter de poudre de riz ou relever leur teint de rouge,
presque toutes avaient un miroir sous la main, toutes enfin portaient dans leurs cheveux une fleur éclatante et bavardaient.
Il y avait des petites de douze ou treize ans, mais la grande majorité faisait voir des corps en âge d'être aimés; et quelques vieilles femmes éparses contribuaient à rendre plus excitantes encore la jeunesse et la vivacité (|ui les enveloppaient et semblaient les avoir asphyxiées comme un parfum trop fort.
Pourquoi donc, si joyeuses, ces cigarreras, ne me laissent-elles que de la tristesse? Pourquoi de ces jolies bétes entassées, de ces vraies étables d'amour, n'ai-je pas emporté, comme il semblerait, une note joyeuse de vie éclatante et facile?
Je le perçois maintenant : c'était mélancolie de tant de joyaux gaspillés.
Ces yeux noirs auraient pu donner des pleurs incomparables à ceux qui savent goûter les larmes des femmes; ces seins fleuris auraient pu palpiter, ils ne frissonneront jamais que de plaisir sensuel; ces petits
pieds méritaient de souiller et de détruire les plus admirables broderies, ils ne courront jamais qu'au faubourg du Triana. Eh! je le sais bien, qu'au faubourg de Triana comme d'ailleurs, on répète la chanson d'amour, la chanson avec les gestes. Mais, si belles, elles méritaient d'inspirer des airs nouveaux.
A la sortie des cigarières, j'ai vu, ce que j'eusse deviné, quelles mains indignes allaient manier ces chers bijoux. Ces créatures, si joliment faites pour collaborer à des sensibilités raffinées, ne satisferont que de simples sensualités. C'est jeter des perles. Tant de beauté gaspillée, c'est la coupe du roi de Thulé, dont s'attristent toutes les personnes délicates.
A Séville sont quatre mille femmes dont l'exquise beauté peut être dite inemployée, puisqu'on ne leur demande que le plaisir des sens, et cette beauté, outre qu'elle est ainsi gaspillée, ne dure pas plus de quelques années.
Qu'une merveille soit méconnue, un trésor enfoui, ce n'est point cela qui est mélancolique. Mais une merveille qui est en train de dispa-
fl
LES lUJOlJX PERDUS. 137
raîlrc ! Voilà le Irait <|ui compli(}iio de lièvre toute volupté ! Etre périssable, c'est la qualité exquise. Voir dans nos bras notre maîtresse chaque jour se détruire, cela parfait d'une incomparable mélancolie le plaisir qu'elle nous ()rocure. Il n'est point d'intensité suflisante où ne se mêle pas l'idée de la mort.
Le jour où quelqu'un de nous voudra écrire une histoire de la volupté cérébrale, il devra consacrer une place importante au roi Xerxès, de (jui les historiens nous rapportent cinq ou six traits qui vont profondément dans notre cœur, et tels qu'on n'en trouve pas chez nos plus raffinés modernes. Ce mélancolique (fui avait le pouvoir suprême, les plus belles maîtresses et l'incomparable climat d'Asie, promit un prix à qui lui trouverait une volupté nouvelle. Et cette volupté, c'est lui-même qui l'inventa : « Il se donna le plaisir de pleurer en contemplant son immense armée et en songeant que de tant d'hommes pas un ne vivrait dans cent ans. »
C'est un sentiment de même ({ualité
158 LES lilJOLX PERDUS.
qu'éprouve un passant devant ces belles créatures qui, depuis des siècles, se succèdent et disparaissent sans que leur beauté jamais ait été pleinement respirée.
Dans cette même manufacture, à Séville, travaillent aussi quelques centaines de mules. On les emploie à tourner des machines qui hachent le tabac. C'est en ce sens que la cigarerie est bien un résumé de cette Andalousie qui vaut par ses fruits, ses fleurs, ses mules et ses femmes. Et quand les filles que je décris ne se sont parées que de fleurs et ne se nourrissent guère que de fruits, j'aime qu'elles collaborent aussi avec des mules.
Si j'avais rapporté de là-bas quelque témoignage, ce n'eût été ni des fleurs, ni des fruits, car leur éclat toujours éphémère s'assombrit en quittant la fureur du ciel andalou. Ce n'eût pas été davantage une de ces enfants, car, dans notre Paris, elle deviendrait aussitôt une créature déplacée, une curiosité. Mais j'eusse voulu choisir une mule aux longs yeux sur laquelle j'aurais fait monter durant quelques jours les
plus belles filles de Séville; je l'aurais envoyée aussi dans les vignes avec les vendangeurs; puis encore elle aurait librement brouté les plus belles Heurs du Guadalquivir. Alors seulement je l'aurais emmenée à Paris, et parfois au matin allant la flatter dans son écurie et baisant ses grands yeux dont la douceur et la gravité passent les plus beaux regards d'amour, je me serais plu à respirer et caresser sur son poil tant de chers souvenirs.
Un jour, à travers les rues brûlantes de Séviile, si gaies, pleines d'une beauté desséchée et entraînante comme le rythme des castagnettes, parfumées des oeillets piqués dans les cheveux des femmes, je gagnais Vhospice de la Charité.
Par une cour abritée de quelques arbres, rafraîchie d'un bassin de marbre, j'entrai dans la chapelle. L'obscurité était telle que je distinguai mal une femme, couverte de longs voiles noirs, qui chuchotait à un prêtre ses péchés, ses passionnés péchés —
Une sœur m'indiqua un tableau : les Deux
Cadavres dévorés des vers, l'œuvre célèbre et horrible de Valdes Leal.
Par un rideau habilement tiré, soudain le jour tomba sur la toile théâtrale, et je vis, avec les teintes affreuses de la décomposition, un cadavre d'évêque, un cadavre de roi, vêtus desuaires, sauf la face, oîi naissaient mille vers. Dans le fond, tout un charnier de crânes et, par-dessus, la balance mystérieuse du catholicisme, où sont pesés les mérites et les démérites.
« Yoilà un tableau que l'on ne saurait regarder sans se boucher le nez », disait Murillo. On le connaît, puisqu'il a été gravé dans l'histoire de Charles Blanc, mais sait-on qui le commanda à Valdes Leal ? Coïncidence qui fera songer, l'amateur (pii voulut cette peinture, qui l'inspira et la paya, — c'est don Juan, le fameux don Juan, de Molière, de Byron, de Mozart, des mille et trois femmes....
On sait qu'à Séville, au dix-septième siècle, vécut un débauché puissant, don Miguel dcManara Vicentello de Leca, qui, pour satisfaire sa
UNE VISITK A DON JUAN. Uô
frénésie de sensualité, assassina des hommes et lit pleurer toutes les femmes pâmées de sa séduction. Sa beauté, ses amours et l'agitation de son cœur ont depuis rempli le monde, et, même mort, il trouble encore, car c'est de ses aventures que les poètes ont pétri don Juan.
A la suite d'une vision sinistre, où il assista à ses propres funérailles et vit son cadavre, il fit pénitence et sollicita son admission dans l'ordre de la Caritad. On peut même dire qu'il l'organisa. C'est une société qui a pour but d'assister les condamnés à mort pendant leurs derniers jours, de les accompagner au supplice, puis de recueillir leurs cadavres jusque-là laissés en pâture aux animaux. Des hommes de toutes classes, grands seigneurs et courtisans, portent ainsi sur leurs épaules les pendus et les guillotinés, car tel est le règlement tracé par don Miguel, vrai chef-d'œuvre de sentiment pitoyable. Cette biographie, à laquelle s'impose pour épigraphe l'inscription môme qu'il fit placer dans ce tableau des Deux CadavreSy « Finis gloriœ mundi », on la
connaît; elle a passionné l'imaginalion populaire et les poètes depuis trois siècles. Mais ce qu'on n'a pas commenté, c'est que de cette « Caritad », il commanda la décoration luimême à Yaldes Leal. Quelle lumière ce livre de comptes jette sur l'état d'Ame du grand passionné !
Pour moi, d'une telle coïncidence, je ne m'étonne pas. Quelques-uns trouvent, en effet, un âpre plaisir dans les horreurs de la décomposition. Ces épouvantes attirent les êtres de qui les nerfs ont épuisé beaucoup de façons de s'émouvoir. Cela les secoue pour un moment, les désennuie, réveille leur sensibilité usée sur tous les autres points. La volupté el la mort, une amante, un squelette, sont les seules ressources sérieuses pour secouer notre pauvre machine que tout épuise ; — et encore, bien vite auprès d'eux on s'endort !
Ils sont fréquents, dans la légende des siècles, ces rassasiés qui s'enivrent d'horreurs. Dans le même temps où don Juan, de Séville, commandait à Valdes d'ouvrir les charniers,
UNE VISITE V DON JUAN. liô
un Français, de même ardeur emportée, et tragique, Ilancé, subissait un tete-à-tôte plus lugubre encore. « En montant tout droit à l'appartement de la duchesse de Montbazon où il était permis d'entrer à toute heure, au lieu des douceurs dont il croyait aller jouir, il y vit pour premier objet un cercueil et, posée dessus, la tête toute sanglante de sa maîtresse qu'on avait détachée du reste du corps, afin de gagner la longueur du col, car le cercueil était trop court. »
Don Juan organise une confrérie religieuse ; Rancé fonde la Trappe. L'un et l'autre s'adonnent aux pratiques ascétiques. Comme je voudrais me pencher sur leurs yeux dans l'instant même où des cadavres s'y reflétant transformaient brusquement leur être !
Du moins ai-je eu le vif plaisird'imagination d'examiner le portrait d'abord, puis, mieux encore, le moulage qu'on a pris de don Juan sur son lit de mort. Examiner, toucher la physionomie de cet homme qui prêta à la formation d'une des plus profondes légendes de
la sensibilité moderne, n'est-ce pas déjà très excitant? Cette galante relique, les esprits vraiment religieux me comprendront, nous donna une impression plus grave que tant d'ossements sacrés qui remplissent les églises d'Espagne.
Nul doute pour qui l'examine, don Juan était une Ame sans complication, mais forte, et de vie intérieure trop vigoureuse pour s'embarrasser d'aucun obstacle. Il ne lui coûta pas plus d'étonner le monde par sa conversion qu'auparavant d'épouvanter les timides, de scandaliser les sages et de désespérer ses amantes, tôt délaissées après tant d'amour.
Valdes Leal, dans un portrait authentique, nous le montre, converti ([ui disserte. Le doigt levé, assis devant des Ira il es liiéologiques, il réfute et aftirme de l'air iVuu militaire à moustache. Certes, il est bel ainsi, mais de l.i mort il reçut plus de noblesse (|ue de sa couversion même. L'agonie a sublimé ses trails (pii, tant (pi'il vécut, n'étaient pas extivmement intelliuents. En mourant, il deviiil
(ligne de sa légende. C'est à cet instant ([u'il s'égala soi-même. De don Mignel il passait don Juan. Soudain, sur son masque de cadavre, a|)|)anirenl celle passion, celle gravité dont il avait toujours été rempli, car, alors môme (ju'il laisait la déhanche, ne le prenez pas pour un voluptueux frivole, mais pour un homme (jui s'acharne vers le honheur et joint à la fureur de ne le point trouver l'amertume de propager la douleur dans le monde.
Ah ! (ju'il dut lui paraître facile de quêter pour les pauvres, à lui ([ui tant d'années avait (piêté pour être heureux ! Et que les refus hrusques des riches qu'il importunait lui furent légers auprès des larmes de celles qui ne refusaient rien à cet irrésistible et pourtant ne pouvaient pas lui donner l'ohole de bonheur dont il était si avide. Voluptueux qui, après avoir serré dans ses bras tant de jeunes corps des meilleures familles, ne se satisfit qu'à porter les cadavres des pendus.
Ou attache beaucoup trop d'importance pour l'iM-dinaire aux circonstances de la vie.
148 UNE VISITE A DU.N .lUA.N.
Que nous passions notre existence dans telle ou telle occupation, cela est peu caractéristi(pie. Chacun suit la route qui passe dans son village ; celui-ci va dans les cloîtres, cet autre dans les casernes, ce troisième sera cuistre dans les bibliothèques et ce quatrième courra les maisons de joie. Sur ces allures extérieures, n'allez pas classer les hommes ! Observez plutôt la façon dont ils sont émus, leur manière de prendre des résolutions, ces secousses décisives qu'ils ressentent, chacun dans leur sentier. Saint Paul, sur le chemin de Damas, Loyola, à une autre époque, font voir exactement ce même phénomène de la volonté qu'on observe chez don Juan Tenorio. Voilà des rapprochements qui confirment l'analogie que nous trouvons aux cas de Juan et de Rancé, et par là peut-être choquons-nous. Mais en voici bien un autre : ce plâtre si grave, quand je le contemplais à la Carilad, soudain m'évoqua les traits mêmes de Pascal.
Ce don Juan (pii, sans doute, n'éciivit pas les Provinciales, mais (|ui argumentait passion-
némonl cl qui, lui aussi, pour se conveilii", (''lablil sa foi sur son ciri'oi de la mort et sur sondésenchantement, ne me déconcerte pas quand ses traits, ennoblis par l'agonie, prennent un ail' de famille avec ce fiévreux Pascal. Puiscjue une détresse analogue commandait tous leurs mouvements intérieurs, quoi d'étonnant que des lignes semblables soient apparues sur leurs visages que ne déformaient plus d'influences extérieures ?
Il est fâcheux qu'on ne puisse obtenir un moulage du masque de don Juan. Coulé en bronze, il ferait un bel appui pour la main. Mais la congrégation de sœurs installée à la Caritad ne veut point qu'on le caresse encore. Plaisante revanche! Celui que les femmes les plus passionnées ne purent fixer malgré leurs pleurs, est aujourd'hui le prisonnier de vierges froides. Par elles, la reproduction de don .luaii est interdite.
« — 0 beaux raisins jaspés que l'on coupe la nuit dans les vergers de Triana et que l'on trouve le matin si frais et ruisselants de rosée ! Existe-t-il un fruit plus charmant pour réveiller le goût? Je n'espère plus revoir ces temps heureux.
— Mon ami, ce souvenir est un piège du démon. »
Ce fragment dialogué de Cervantes dans son merveilleux drame : El rufiàn dichoso, Le rufian heureux, s'était fixé dans ma mémoire au point que Triana, depuis des années, avait pris pour niiti une valeur légendaire et m'apparaissait
l.VJ LE PAGE DES CHIENS COURANTS.
comme un dos vergers romanesques du monde. Aussi, Tune de mes premières voluptés à Séville, — Séville, dont je ffiis aujourd'hui la commémoration annuelle — fut-elle de franchir le pont brûlant du Guadalquivir pour visiter, sur l'autre rive, le Ambourg de Triana.
Nul verger, nuls raisins coupés ! La nature n'y témoignait de ses belles énergies que par de grands garçons tout nus et de couleur dorée qui somnolaient avec leur vermine à l'ombre de leurs malpropres maisons. Une faïencerie installée là par des capitalistes anglais désireux de profiter de l'incroyable bon mai'ché de la main-d'œuvre me révolta : dégradation d'un peuple contraint à chauffer les fours par cette terrible température îi une heure (jiie, de père en fils, ils consacraient à la sieste !
Je suivais lentement les raies d'ombre, jouissant du pittoresque des gitanes, des petits ânes, des ordures amoncelées, et m'atlardani aux églises toujours fraîches et imprévues. Enfin, revenant au Guadalquivir, je m'assis fatigué sur la petite place à l'entrée du pont.
dans rombre d'une croix do mission. Nous étions là une centaine d'êtres ne pensant à rien qu'à la brise, plus faible que d'un éventail, apportée par le fleuve : mendiants qui priaient, ouvriers harassés attendant le tramway, filles demi-nues avec leurs bâtards, vendeuses de fruits; le tout couvert de mouches et sentant la décomposition.
C'est peut-être cette odeur, dont je m'avoue passionné, qui me reporta aux canaux de Venise, où, sous un soleil plus modéré, je sentis les mêmes fleurs et la même mort. Je me rappelai que cette déception, trouvée aujourd'hui dans les ruelles de Triana, je l'avais ressentie jadis à la Giudecca, quand m'y avait conduit l'énigmatique chanson de Musset :
A Sainl-Blaisc, a la Zuecca, Dans les pirs fleuris riieillir la verveine, A Saiiit-Hlaise, à la Ziietca, Vivre et mourir là !
Mais tel était mon mécontentement de Triana, que j'eusse voulu sur l'instant me transporter
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dans cette Zuecca, triste îlot hâti où je vis bien pourtant qu'il n'est pas de verveines; mais quelles délices pour des mains salies de poussière de pendre de la gondole au fil de l'eau fraîche et bruissante!
Et maintenant, Séville, avec la distance,
a fait son œuvre d'enchantement. Elle m'apparaît, après une année, ruisselante de splendeur. « 0 beaux raisins jaspés des vergers de Triana. . . . Je n'espère plus revoir ces temps heureux. » Mais surtout, ce que je comprends maintenant, c'est la repartie du Père de la Croix dans le drame de Cervantes :
« Mon ami, ce souvenir est un piège du démon. »
Venise et Séville, Sienne et Tolède et Cordoue! Faiseuses d'illusions qu'un jour j'ai possédées avec nonchalance et fatigue, et qui, j)ar un prestige diabolique, dominez depuis tout mon rêve! voilà votre prodigieux sortilège! Comme un mot d'amour ou une insulte tombés dans uuc Ame ardente, voire image, grandie
par le temps, envahit bientôt l'èlrc (pii, deux secondes, raceiieillil.
Cette Séville, trop commerçante, trop moderne, trop rieuse, elle est devenue pour moi, a{)rès une année, l'endroit où prirent une valeur d'émotion des mots (|ui jusqu'alors ne m'étaient que des notions mornes. C'est à Séville que je sentis Marie Padilla, don Pedre, don Juan, Valdes Leal, le divin Morales, syllabes harmonieuses sans doute pour tous les hommes, mais qu'ils jugeront brèves, tandis qu'au voyageur elles versent d'intarissables fleuves de sensibilités confuses.
Le soir, Séville est jeune, cambrée et amoureuse; elle est douce et bruissante comme une salle de bal où l'orangeade est vraiment glacée et où l'on ne souflre pas de lumière dans les yeux. Mais à la Séville nocturne, je préfère encore Séville écrasée de soleil, car le soleil empêche de se souvenir cl de prévoii', et il enferme dans la sensation momentanée.
Chapelles secrètes et fraîches que m'ouvraient, par ces après-midi oîi chacun dort,
des petits complaisants, bien faits, semble-t-il, pour porter des billets et même pour servir de femmes de chambre, vous m'oifriez de si étranges meubles, bahuts, commodes, supportant des brassées de lys et les dernières fleurs du magnolia, que l'impression emportée de chez vous, c'est la familiarité d'un appartement intime ennobli par le fait qu'on y aurait ardemment aimé.
A San Jacinto, précisément faubourg de Triana, je sais un Christ étendu sur une couverte piquée, que soutiennent deux oreillers, avec sa couronne d'épines auprès de lui posée.
Ce n'est point dans les musées de Séville, de Madrid, qu'on peut se réjouir profondément. Ils sont suspects d'italianisme. Les vraies délices, c'est où se trouve le tour de reins espagnol, une manière brusque, vraiment terrible, de prise sur nos sens. Tragiques poupées esj)agnoles, en bois, velues de veloui's, baguées (le rubis, combien vous êtes intéressantes, encore (|iie vous ayez voulu, |)(nir cacher vos
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clitMs visages conlractés, une demi-nuit autour (le vous! Goya, avec ses toreros et ses sorcières déhanchées, nous fait connaître ces ardeurs-là, faihlement, car, de la mort et de la sensualité des martyrs, il avait glissé aux drames du taureau et de la galanterie; pourtant il semhle une suprême poussée de la sève tarissante de celle race. Mais le secret de l'Espagne, si jamais je l'entrevis, c'est aux profondes alcôves de ses églises sans gloire, landis (pi'en dépit des grilles et des ombres j'adorais ces poupées faisandées, corps déshal)illés et saignants, genoux et coudes écorchés du Christ, jeune homme de trente ans sur qui des femmes passent un linge mouillé.
Voluptés de la tauromachie et de l'auto-da-fé, pour la masse ! mais qu'elles passent en cérébralilé, et nous avons l'ascétisme ! Je les soupçonne, ces Espagnols, d'avoir trouvé du ]»laisii' dans la vue des souffrances du Christ. Sur loulo l'Espagne, j'entends ce cri Hur (|ui, dans Cadix désert, montait, à travers l'air pur, du peuple pressé au cirque des taureaux et
d'heure en heure acclamant le sang qui jaillissait. Sur les dalles si fraîches de l'alcazar de Séville, j'ai respiré le sang, le jeune et vigoureux sang des amants et des amhitieux qui s'y assassinèrent; et sur ces dalles encore, quelque chose de léger (|ui flotte m'en avertit, des tapis lurent jetés pour qu'elles devinssent des chambres à coucher. Tant de fois lavées et si muettes, ces longues salles pourtant ne peuvent me cacher leur secret, toujours l'aveu pour quoi j'adore l'Espagne : la plus violente vie nerveuse qu'il ait été donné à l'homme de vivre.
Très beaux pays, arislocralie du monde! Ne me parlez Allemagne, ni Angleterre! Combien je la comprends, la ballade que chantaient au seizième siècle les senoiilas de Séville et de Cordoue : « Mon frère Harlolo s'en va en Angleterre poui" y faire la. guerre. Il nie ramènera un petit luthérien, la corde an con, el unv petite Anglaise (|ni sera ma feninie de chambre. » A tous, elles nous mirent la corde au cou, ces rftines du Midi. « Ah! mon ami, dit justement
le s.iiiil ii(tmiii(' do Cervantes, ces souvenirs soiil iiii pirj^c (lu (l(''iii(iii ! )->
Pauvre homme du Nord, enchaiilé nu jour par celle l)eaiilé, je soiij^c au page des chiens coiiranls (hi seigu<!ur de Laou. Sa vie, vous l'allez v(tir, c'esl toute la notre, enfoncée dans la médiocrité des besognes et des contacts professionnels, illuminée par de courts éclairs. Dans un recueil des redevances et corvées bizarres de la vieille France, on lit, pour la seigneurie de Laon : « Fille folle de son corps sera à la disposition du page des chiens courants, une fois par anriée. »
Une fois par année ! Jour de joie pour ce pauvre jeune homme et analogue à la date (ju'est dans nos vies le contact avec ces courtisanes que m'apparaissent les grandes cités romanesques du Midi, Séville et Venise, Sienne et Tolède et Cordoue. Cette entrevue annuelle (le la fille et du page, (|uelle intensité ne devait-elle pas prendre [)eu à peu dans l'imagination de celui-ci ! Et je suis sûr (ju'en douceur, eu bous procédés, il eu faisail
bénéficier les pauvres botes à lui confiées par le devoir professionnel. De tels instants lui donnaient non seulement les jouissances de la civilisation, mais encore ses vertus. Après cela, pas plus qu'aucun de nous, gens du Nord, qui avons voyagé là-bas, il ne pouvait être une brute.
Mai 1895.