A LA POINTE KXTRÈME D'EUROPE
jour, j'entrai. « Eau fraîche! » criaient d'une voix scandée de jeunes garçons. D'abord, quatre chevaux furent éventrés. Sur le silence de cette foule, j'entendais, sourde comme un éclaboussement, l'entrée des cornes dans ces ventres. Impression sinistre de convoquer la mort dans une fête! Je ne sentais plus qu'elle par-dessus nous tous, et j'en étais contracté de terreur. Puis, le jeune dieu de la nature, le taureau, aux naseaux sanglants, ramassé, furieux comme un taureau, c'est-à-dire plus beau qu'aucun homme passionné, secoua sur ses cornes une pauvre loque, si molle et lamentable, de cavalier. Le matador maladroit, trop comédien dans ses broderies collantes, laissa quatre épées dans la bête, héros qu'il fallut poignarder pardessus la barrière. Le peuple, enragé, trépignait, pareil à un témoin qui s'amuserait dans un duel.
« Si j'aimais cela, me disais-je en sortant, je serais amené à être le malador, à courir moimême un risque. Mais être témoin et s'y plaire! L'inconn)réhensible plaisir! »
A LA l'OlNTK KXTKKME D'ELROl^K. IG."i
Dans son ivresse aussi, ce peuple me donnait des coups de canne sur la tête, car tous gesticulaient debout, tandis que je restais assis, et ces i'ainiliarilés contribuèrent à me dégoûter.
Depuis, je revins sur cette appréciation. Peut-être je fus de mauvaise foi dans l'expérience. H fallait me prêter à la force enivrante (jui s'exhale d'un carnage. Des âmes subtiles se lèvent du sang versé, vapeur qui nous pénètre et réveille en nous la bête carnassière. Pour l'humanité, c'est un bain de jeunesse, de la plus jeune jeunesse, voisine encore de l'animalité.
La course de taureaux, c'est la banalité de l'Espagne, comme la gondole est de Venise, mais c'est son trait significatif, et voilà pour- (juoi j'en parle quand même. Le large cri que jette au ciel chaque petite ville assemblée dans son cinjue, ((uand tombe le taureau, c'est le signe le plus véhément de la sensibilité espagnole.
Belle fureur et qui tient les nerfs en éveil, mais dont l'intensité est encore accrue par les contrastes où elle se manifeste.