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Le Romancero général d'où l'Espagne entière jaillit comme d'un inépuisable volcan, nous montre que les rois, comtes, nobles, tous chevaliers, tenaient l'écurie de leurs chevaux sous la tente où ils dormaient avec leurs femmes, afin qu'ayant entendu le cri de guerre, ils pussent trouver bêtes et armes sous la main et chevaucher sur-le-champ. C'est sous cette tente que l'on aimerait vivre, les femmes étant plus belles une heure avant le risque, et le départ vers la bataille, dans l'air frais du matin, intervenant à ravir pour obvier à la satiété.
A tous mes pas, je la vis, l'Espagne, ainsi violente et contrastée —
Ce fut d'abord au réveil de la frontière, après Irun, dans un Irniu qui stationnait; j'aperçus de mon compartiment tout un wagon de Don Quichottes et de Sanchos mêlés. Non pas un, mais vingt, et d'un relief égal aux types du chef-d'œuvre : ceux-ci avec un teint
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épanoui, optimistes, larrons joyeux; ceux-là de ligure desséchée, graves et le regai'd lixe.
Parce qu'elle réunit toujours les contraires, l'Espagne semble aux esprits simplistes porter avec soi sa parodie. L'admirable Quevedo paraît à des étrangers caiicalural, lui peutêtre l'un des écrivains où l'on trouve le plus d'humanité! 11 est aux lettres, ce que Goya est à la peinture, celui-ci peignant, comme on sait, avec un égal réalisme les corps et les imaginations. Le beau-père de Velasquez, Pacheco, dans son traité qui est « le résumé des opinions de l'Espagne en fait de peinture », dit que les corps dont cet art reproduit l'image sont de trois espèces : naturels, artificiels, ou formés par la méditation de l'âme. C'est avec ces derniers que vivait Don Quichotte, tout dévoué à sa Dulcinée, mais il a près de lui Sancho, d'un matérialisme puissant et grossier. Et de ces deux êtres, aucun n'est caricatural; si antithétiques qu'ils nous semblent, ils vivent côte à côte, en Espagne et peut-être dans chaque Espagnol.
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Faisons un pas encore sur la ligne de Madrid. Voici, en vieille Castille, Avila, la ville des mystiques, silencieuse, parfumée par la cendre de sainte Thérèse et par les cierges se consumant en adoration perpétuelle dans plus de deux cents couvents qui abritent sous leurs dernières ruines de belles tombes de marbre et la règle du Carmel.
Si l'on accepte tout ce que la légende et des pierres effritées ajoutent d'impressionnant à la réalité, on peut trouver ici d'admirables éléments de romanesque. Mais l'émotion vraie qui se dégage de cette vallée est double. Pour aller à rincaination, j'ai suivi, hors de la ville, le petit chemin dans les roches où Thérèse méditait quand elle vint dans cette église prendre le voile. Si exaltée qu'on l'imagine, la jeune fille était couverte de pleurs. Celle qu'on ne voit que ravie en extase auprès de Dieu, tenait à la terre par les liens les pins solides. Les couvents d'ascétisme fureni, en ié;ililé, des ruches de travail et de bunne administration. Thérèse et ses amis s'adonnaicnl à la |»rédication, à la
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conduite des Ames et ii des soucis qui sont fori analogues à ceux d'un liomme d'Etat et d'un grand industriel. 11 l'allait manier des êtres, les réglementer, leur bâtir des abris, assurer leur subsistance. Cette mystique, cette exaltée, fit voir des qualités d'oiganisation qu'on retrouve chez ces prodigieux travailleurs, les Colbert, les Necker, les commis de Napoléon. Pour Loyola, même clairvoyance et bon sens opiniâtre unis aux exaltations (1*1111 visionnaire. Et une heure plus loin, l'Escurial sera encore une antithèse. La seule sensation forte que puisse se donner celui (jui dispose de tout, c'est de renoncer à tout. Telle fut la jouissance du roi qui s'enferma dans cette formidable tombe. En se cloîtrant dans ce désert de pierre, il se donna le seul ébranlement nerveux que pût encore connaître un lioniuK! Idasé sur toutes les magnificences du liiompbe. L'image suprême iiivciitrc jtar le poète qui posséda jus- (ju'au génie le don de l'antithèse, le corbillard des pauvres ([iii conduisit au Panthéon sous l'escorte de tout un peu|>le Victor Hugo, ne
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vaut pas ce que, d'instinct et sous l'impulsion de ses nerfs, réalisa Philippe II : le plus grand des rois murant sa vie dans un sépulcre.
Poursuivons notre voyage et nous verrons que du nord au midi, l'antithèse qui résume l'Espagne, c'est la lutte du Maure et du Castillan. Cet interminable et héroïque débat a façonné les arts, les mœurs et le caractère de la race. De province à province, en outre, vous trouvez les plus violentes oppositions, et dans chaque être même.
Je n'insiste pas sur les biographies particulières : Séville nous donnerait Don Juan, qui fit une voile saisissante, Cordoue nous rappellerait Sénèque, volupteux qui écrivit des petits traités ascétiques et se plut, au milieu des richesses, à les mépriser. Ces êtres doubles, pour nous énigmati(|ues, sont les produits naturels de ce sol. Mais le témoignage le plus significatif de l'Espagne, de ce pays où la terrible tubéreuse, l'empoisonneuse, s'appelle Vamiga de nocliel nous le trouvons dans ses églises.
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Le prêtre y prêche une éthique ascétique, je ne sais (|uelle perfection qui ravit le tîdèle et, de cette terre, le dépose aux pieds de la Vierge. Cependant, voyez sur les murs ces imaginations horribles, ces tableaux sanglants, ces plaies dont nos regards terrifiés ne peuvent plus se détacher. L'Espagnol qui commanda ces toiles, qui les rassembla dans cette église, se prétendait-il mettre en contradiction avec l'enseignement de l'autel? Non pas. Pacheco écrit avec autorité : « L'art du peintre doit se consacrer au service de l'Eglise, et, bien souvent, ce grand art a produit, 'pour la conversion des Ames, des effets plus grands que les paroles du prêtre. » Pour ce peuple, nulle contradiction entre ce mysticisme exalté et cette férocité. Ces fidèles éprouvent l'un et l'autre sentiment. Après s'être livré à la réglementation du [)rêtre, s'être haussé vers les modèles divins, l'homme soudain redevient homme; il a envie de voir du sang, de mordre, de déchirer!
C'est dans l'ombre des églises espagnoles que j'ai distingué le véritable sens de la physio-
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nomie humaine : peur et curiosité devant les mystères, mêlées au désir carnassier de détruire et de s'ébattre, et cela se vérifie dans les civilisations scientili(|ues comme dans les relij^^ieuses. Pour qualifier la manière des écrivains d'Espagne, nous disons « ironie, caricature «; pour ses ascètes, « hypocrisie et contradiction »; pour sa maison royale, « lycanthropie ». El nous ne nous apercevons pas que ce sont simplement de vigoureuses natures qui ont su pousser on intensité tous les points sensibles de leur être.
Comme acculées à la pointe de notre continent, dans la péninsule, grouillent, fermentent et se mélangent des sensations qui, peu à peu, ont été chassées des autres pays.
A l'extrémité sud-ouest du royaume de Portugal, dans les déserts pierreux que termine le cap Saint-Yincent, sans qu'un sentier nous guidât, nous avions chevauché parmi les ronces, les arbousiers et les stevas. C'est la pointe extrême de l'Europe, en face du grand large d'Amérique. Sur la (errasse du sémapliore du
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cap Sagrès, nous songions, ayant diaiiK' à (raviMs l'Europe toutes les façons de sentir, et les voyant avec les yeux de l'imagination qui se jouaient autour de nous dans cette grandiose solitude.
Nul moyen d'augmenter ce troupeau, de le mener plus loin. Rien en face de nous que l'Océan illimité. Nous entendions des cris au large. C'était, dans le brouillard du soir, le signal des bateaux qui doublent le cap et parlent là-bas. Mais là-bas n'a plus de terres inconnues, rien que des répétitions de notre Europe.
On a dit que celui-là seul connaîtrait la saveur vraie de la vie humaine qui aurait passé (juelques semaines dans une ile déserte. Cela nous est interdit. Il n'y a plus de solitude, de vie ([ue nous puissions nous composer nousmêmes. Toutes les biographies sont prévues, classées, étiquetées. Pour donnci' (juelque saveur à des sentiments trop banalisés, nous n'avons plus (|u'un expédient, c'est de les mêler : comme l'Espagne, nous composer une vie intense el contrastée.