‹ Du sang, de la volupté et de la mort (volume 2)Chapitre 21 sur 52 · EN ITALIE · texte numérisé non relu

EN ITALIE

En Suisse, on m'a montré une vieille demoiselle fort honorable, qui, chaque année, fail choix dans le canton d'un petit garçon et, sur son revenu, le défraye de toutes les études jus- (ju'au jour où il sera prêtre. J'ai immédiatement pensé à Mlle Claude Bernard, qui recueille les caniches, mais leur interdit la reproduction. Va quand j'arrivai dans cette région des lacs d'Italie, la conduite de ces deux personnes me revint à l'esprit, me parut d'un exemple fécond.

Certains êlres^ me disais-je, semblent plus parliculièrement désignés pour (pi'on prenne souci d'eux, et qu'on leur évite les duretés de

la lutte, de la concurrence; ils y succomberaient. Leur délicatesse, leur faiblesse, leur donnent ce « droit à la paresse » dont parlait Lafargue. Mais en même temps, puisqu'ils ne savent pas assurer leur propre vie, il y aurait lieu de les décharger du soin d'assurer leur espèce, car la société qui prendrait soin d'eux ne serait pourtant pas assez liche pour adopter leurs enfants.

Ces nouveaux moines, ces derviches singuliers, ces rêveurs, incapables de l'effort qu'il faut dépenser dans les grandes villes, où pourraient-ils plus doucement végéter que dans les jardins épars sur la rive des lacs de Lugano, de Côme, de Garde, sur ce lac de Varèse aussi, où Taine désirait posséder une villa? Incomparables paradis pour des êtres décidés à n'avoir que des soucis viagers!

Jardins Giulia, Melzi, Sommariva, Serbelloni, syllabes chantantes, terrasses parfumées et lumineuses! Pourtant, c'est déjà l'automne; une petite pluie chaude tombe sur les arbres. Sur ces pentes où je me promène et qui enser-

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rent le lac, l'allée est droite comme un balcon et olï're partout des bancs; sans efforts, sans pensée, au milieu des myrtes, des citronniers, des palmiers, on s'enivre à la « coupe de lumière » qu'est ce paysage, mais c'est de l'automne, plus encore que de la flore méridionale, ([u'est fait selon mon goût le charme de ces bords.

De vieux arbres qui tendent leurs branches vers la lumière s'interposent entre le promeneur et le cirque. On ne voit plus le bleu du lac, les maisons de plaisa'nce, les forêts de mûriers, d'oliviers, qu'à travers un mince rideau de feuilles agitées d'aucune brise dans ce grand silence. Ainsi demi-voilée de feuillage jaunissant, la nature est plus adorable qu'aucune composition de l'art; et les femmes du Printemps, de ce fameux Botticelli, enguirlandées, elles aussi, ne sont que de pauvres petits insectes auprès de ce repos, de cette jeunesse, de cette véritable déesse qu'est la Nature aux jardins de Lombardie.

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Pourquoi spéciiier tels jardins de Lombardie? C'est toute cette région qui nous est un jardin, au sens magique que reçoit ce mot quand il désigne les lieux mystérieux de la légende, depuis le jardin l)il)li(|ue des commencements du monde jusqu'aux jardins enchantés d'Armide.

Ce n'est pas l'âpreté de l'Espagne, ni la grandeur de l'Orient, là-bas, à l'entrée du désert. Non, c'est même un peu banal; mais avec tant de gentillesse ! Sur la marche de Suisse et d'Italie, à Lugano, un pauvre boutiquier à qui j'achète pour quelque monnaie de n'importe quoi, veut à toute force verser sur mon mouchoir trois gouttes de « pur chypre ». Cette odeur, qui pour mon ordinaire m'incommoderait, venant de cet adroit courtisan, du premier Italien rencontré, parfume tout ce qui m'entoure, me crée une atmosphère un j)eu fade, mais plaisante.

Ce n'est pas à Londres, ni d'un Anglais, qu'on aura ces gentillesses. Eh bien ! le mauvais goùl n'esl poiul chose méj)risable. Je

comiiiis iiii «^raïul lr;iv;iilk'ui', un savant médecin, (jiii \\o veut être servi que par des domesli(juc's italiens. Dans les intervalles de ses consultations, pour se délasser des vilenies physicjues que tant de patients lui détaillent, vite, il lait parler son valet de chambre. Peu importe le sens des mots, leur son seul l'a délassé, reposé. Je comprends mieux de tels intermèdes (|iie je ne lais du général Boulanger baisant le poitiait de sa maîtresse dans les suspensions des séances du Comité national. N'était-elle pas dans la chambre voisine! Ilélas! ces jardins d'Italie, un jour on les a traversés ; jamais on ne s'y fixe. On ne saurait y vivre; ce n(.' sont (|ue des endroits de loisir. C'est le pays du silence, de l'ellacement universel des choses et des êtres. Contentons-nous d'y passer parlois.

En Italie, les V4ns sont mauvais, les femmes pas jolies, la musiipie bien grêle, et pourtant tout cela on se le rappelle avec ivresse. En glissant sur ce facile lac de Corne, la musicjue (\\iv de pauvi'es oirhestres envoient d'une rive

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à l'autre me devient délicieuse. D'un ;irt étroit, peu abondant, elle témoigne cependant d'une telle bonne volonté de bonheur! Ici, le parfum de fleurs et la qualité de la lumière transfigurent les plus pauvres airs. Au reste, les fidèles de Bayreuth auraient grand tort de sourire si l'on goûte en Italie les airs italiens. Le Yenusberg dont se dégage si difficilement le chevalier Tannhauser, les filles -fleurs, qu'est-ce que cela, sinon la mollesse italienne dont ce sensuel Wagner sentait bien la divine puissance?

Et aujourd'hui encore, au sommet d'un des coteaux qui, mêlés aux montagnes, entourent et dominent le lac de Côme, sous les arbres et contemplant la nappe d'eau d'un bleu plombé qui s'épand largement parmi les forêts, les moissons, les prés et les fleurs, j'ai rencontré le petit pâtre qui, au dernier acte du Tannhauser, joue sur son chalumeau un air pour ses moutons. Même attitude, môme poésie.

Poésie! voilà un mot ridicule, mais (|ui, pour les bons esprits, garde encore sa valeur.

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Peut-ôlrc n'y a-l-il pas de pays oîi l'on trouve plus de poésie éparse que dans celle Ilalie. El je ne parle ni de sa lilléralure, ni de sa musique, ni du décor des villes, ni des musées. Toul cela, c'esl de la poésie réalisée, lixée, et par là même, j'ose dire, amoindrie el limitée. Ce qu'on trouve dans les jardins d'Italie, c'esl de la poésie à l'état lloltant, essentielle, dégagée de tout remaniement humain. Emotion indéfinie, par là inférieure aux choses d'art, mais qui donne une impression d'autant plus profonde.

Les plus grands créateurs depuis des siècles sont venus emprunter de la vie à cet atmosphère de paradis". Mais ceux qui n'ont pas la force, l'énergie du génie, ne peuvent ici que jouir et paresser. La discipline des mœurs, la méthode dans le travail intellectuel, l'enrégimentement des volontés, autant de nécessités modernes acceptées universellement, mais qui seraient, dans les jardins de Corne et deVarèse, de monstrueux non-sens.

A mesure que j'y réfléchis, je m'en convaincs davantage : c'est ici le pays désigné pour les dilettantes un peu faibles, élégants, incapables de tout eflbrt, et que tuent ou déclassent si vite nos grandes villes. Une société prévoyante, et qui ne se contenterait pas, comme la nôtre, d'assurer une villégiature aux assassins endurcis, assignerait cette partie haute delà Lombardie pour lieu de séjour à des esprits pour qui tout est souff'rance en dehors du plaisir; elle leur interdirait simplement, comme nous le disions plus haut, de se reproduire : ces mesures, dans l'intérêt de la race humaine qui, tout de même, vaut mieux par ses qualités de gravité, de simplicité et de grandeur simple que par les gentillesses de ces faibles, mais aussi dans l'intérêt de cette belle nature qu'amoindrissent Uni! de bavardages et de piétinements de ses admirateurs.

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