‹ Du sang, de la volupté et de la mort (volume 2)Chapitre 22 sur 52 · LE ROMAN DU LAC DE COME · texte numérisé non relu

LE ROMAN DU LAC DE COME

On écrirait huit ou quinze volumes, plus gros que le fameux feuilleton d'Eugène Sue, les Mystères de Paris, plus gros, mais aussi passionnant : le Roman du lac de Corne. Ce serait, dans leurs mystérieux détails, la suite de toutes les aventures qui, de France, d'Angleterre, de Russie, sont venues s'abriter dans ces jardins si chauds, parfumés et secrets. Et j'entends qu'on se limiterait dans ce siècle. On raconterait cette princesse de Galles éprise d'un postillon italien, du fameux Bergomi, qui vint chercher ici un cadre poétique pour l'homme en qui elle se déshonorait. De son procès retentissant, à Villa d'Esté, dans le premier bassin du lac de Côme, on trouverait encore des échos. Avec le recul, ces vilaines choses prennent une façon de beauté, toujours suspecte mais attirante. Le vice comme la vertu gagnent beaucoup à être vus de loin. ABelaggio, lenar-

rateur s'attarderait autour de telle petite maison, analogue à celle qui, dans la Faustin, est placée sous le patronage de M. de Sade. Nulle femme jamais n'y entrait. Sur tout ce lac qui, dès avril, berce tant de molles barques, elles semblent s'être dédommagées. Côme et ses rives sont l'asile de tous les adultères où l'on agit avec indépendance et avec goût.

Rousseau avait songé à placer ici — ou plus exactement au lac Majeur, aux îles Borromées — les scènes de sa Nouvelle Héloïse. Il se ravisa, préféra le lac de Genève. Comme disent les manuels classiques, il ne convenait point que le bréviaire des grands cœurs de la révolution fût trempé dans ces eaux parfumées, mais plutôt dans le torrent glacé du Rliône.

Si facile, indulgent de climat, rejetant toujours le voyageur dans ces barques où l'on s'étend, où l'on rêve, le pays de Côme convient à tous ceux qui entendent bien ne pas résister à leur passion. Dans cet air léger, élégant presque jusqu'à la fadeur, ce ne fut depuis des siècles qu'une gracieuse haleine de jeunesse et

déplaisir. Parfois, dansées belles journées si lentes, si paresseuses, si bleues, on voudrait que le lac se soulevât un peu ; jamais je ne le vis plus bruyant que le froissement de la soie contre une femme.

Sont-ce ces fleurs, si nombreuses ({u'à les voir on pense invinciblement aux chambres mortuaires de nos grandes villes? Est-ce une certaine association d'idées, assez banale, mais <pii nous contraint, en face des images les plus voluptueuses, à envisager le désagrément de mourir un jour? En parcourant le lac de Corne, je cherchais les cimetières. Ils pourraient y être admirables. Ne conviendrait-il pas que ces pentes si âpres dans le haut, puis à mi-côte, vertes de feuillages, égayées de villas, de doux jardins aromatiques, finissent çà et là par des lombes que caresserait l'eau rejelée sur les bords par les barques de plaisir?

Le plaisir rapide, la volupté et la mort, voilà quelle serait l'émotion générale de ce Roman du lac de Côme que j'entrevois, — pourvu que l'auteur se fût renseigné abondamment et aussi

qu'en écrivant parfois il eût trempé ses feuillets dans cette eau où tant de mains fiévreuses cherchèrent un peu de fraîcheur, tandis que glissait la barque

Et, le dirai-je, voilà la note dominante, la couleur bien franche de ce pays : c'est un complaisant. Pour faire connaître une région, ce n'est point assez d'être géographe, géologue, agronome, statisticien, ni même d'avoir de la couleur. Il faut, en oulre, nous dire la qualité des anecdotes humaines qui se vivent chaque jour sur ses rives. Ici, c'est le refuge des passions disqualifiées, jeunes filles enlevées, mondaines déclassées, et le reste). M. Taine — qui dans sa très belle Venise n'a pas une ligne pour nous dire que ses lagunes sont le point du globe où l'on va le plus mourir de mélancolie — n'a rien distingué non plus sous la toile légère des lits flottants (ju'on croise sur le lac de Côme.

Dans le goût d'une autre brochure intitulée Huit jours chez M. Benan, j'ai écrit jadis un essai de criliijue piltorescjuc sous ce litre,

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suffisamment explicatif, M. Taine en voyage. Comme j'ai eu l'occasion de constater ([u'ou peut fi'oisser ceux-là mêmes (ju'on goûte le plus et parce qu'il m'eût été insu[)portable de contrarier M. Taine à qui nous devons tous de grands bénéfices intellectuels, j'ai renoncé à publier ce petit travail. Après cinq années de tiroir, il doit sentir le moisi, et ce n'est pas la mort de M. Taine qui donnerait de la convenance à un ton (jui d'abord eût paru un peu dégagé. De ce mince cahier de plaisanteries un peu livresques et pas plus graves qu'il ne se les permit sur les Philosophes classiques (mais voilà! il ne leur devait aucune reconnaissance), je me rappelle que promenant en Italie M. Taine, je l'embarquais un malin sur le vapeur qui de Côme fait le tour du lac. Sitôt à bord, il développait ses nombreux livres, son uni(|ue carte, ses papiers, et terminait... sa description de Venise. C'est vers le soir seulement ([u'il commençait l'étude des dossiers que l'archiviste de Corne lui avait obligeamment préparés et remis sur le port. Enfin, au

soleil tombant, et comme le bateau rentrait dans Côme, M. Taine quittait la cabine, montait sur le pont et, se promenant de long en large, tête baissée, composait la première phrase de son chapitre : « Toute la journée, sans fatigue, sans pensée, j'ai nagé dans une coupe de lumières.... »

Sans doute, elle n'est pas tout à fait juste, cette chicane : M. Taine n'était pas uniquement de bibliothèque, il comprenait fortement la nature ; elle lui parlait, et les sentiments profonds qu'elle lui communiquait, il a eu, sur tant d'autres, la supériorité de leur donner parfois une expression philosophique infiniment juste et émouvante. « Devant les eaux, le ciel, les montagnes, on se sent devant des êtres achevés, toujours jeunes. L'accident n'a pas de prise sur eux, ils sont les mêmes <|u'au premier jour; le même printemps leur versera tous les ans, à pleine main, la même sève ; nos défaillances cessent au contact de leur force, et notre inquiétude s'amollit dans leur paix. A travers eux, apparaît la puissance uniforme

qui se déploie par la variété et les transformations des choses, la grande mère féconde et calme que rien ne trouble, parce que, hors d'elle, il n'y a rien. Alors, dans l'Ame, une sensation se dégage, inconnue et profonde — »

Qu'on relise tout cela. Il n'y a pas à dire, voilà des notes qui ont un sens ; c'est très exact, et je m'en étonne sincèrement, parce que l'amour de la nature, très répandu, je crois, s'exprime, pour l'ordinaire, en réflexions tout à fait stupides.Mais que ces pensées, belles en soi et si justes, me semblent déplacées sur les lacs d'Italie î Du moin^, comme elles expriment mal les sensations des habitués de cette région ! Tout le monde traverse assurément, une fois dans sa vie, ce paysage légendaire; chacun, en conséquence, y apporte ses façons de penser habituelles, mais ne sont vraiment dans leur patrie ici, dans ce pays de silence où les oiseaux eux-mêmes ne parlent pas, cjue les passionnés décidés à céder à toutes leurs exténuantes langueurs.

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