SIENNE
l)rril!inlL; image que le peinlie nous a laissée de lui-même.
On peut' voir, dans une fresque de Monte Olivette, cette impérieuse figure olivâtre, long ovale (|u'accompagne une large chevelure noire tombant jusqu'aux épaules, et puis ces yeux si)lendides, cette bouche trop épaisse. Ah ! te voilà bit'u, Aiiloiiid Ba//i, ilctlu il Sodoma!
Chez un tel homme, les images sensuelles prennent une acuité exceptionnelle, rompent rharmonie, ou, pour parler librement, la médiocrité de notre vision ordinaire. C'est une loi invincible de son être; il transforme dans son esprit les réalités du monde extérieur, pour en faire une certaine beauté ardente et triste.
Ils ont raison de se choquer, de s'épouvanter, ceux pour (jui l'art n'est point un univers complet et qui, ne sachant point s'y satisfaire exclusivement, tenteront de transporter des fragments de leur rêve dans la vie de société : rien n'en résultera que désastres.
Les jeunes gens du Sodoma, (|ui mêlent à la
vigueur physique attestée par leurs muscles d'athlètes une expression intellectuelle si aiguë qu'elle en devient douloureuse, sont une vision épuisante. L'exaltation psychique unie à cette force de vie atteint aux plus hautes expressions du désir, du désespoir, de l'ardeur à la vie, et provoque en nous, tout au fond de notie conscience, des états inconnus dont la force surgissant pourrait hien rompre l'ordre social.
De ses femmes les sentiments ne sont pas moins aigus.
La Madeleine sur l'épaule du Christ mort, appuie sa joue, lui tient la main, avecquelle secrète douceur! Jamais tant qu'il vécut elle n'osa ce geste familier qui lui est infiniment sensible.
Voici sa Judith, jeune lille (|ui rentre au camp des Hébreux. Et pourtant lïolopherne était un vigoureux vivant! Comme une femme oublie l'acte auquel elle s'est prêtée! A la voir qui passe ainsi ce matin-là, ne dirail-on pas une vierge dont aucune image jamais ne brouilla le icgard '! Petites mains (jui tenez ce sabre sanglant, avant que le co(| ait chanté.
sik.n.m:. y 4")
ne IVitcs-voiis pas deux pcliles in;\ins IVumissanlcs et caressantes?
[']t dans la IVescjne où le peinlre représente l'épisode fanienx du condamné qui, pour moulii' sans blasphémer, exigea <|ue la sainte lui lînl la lèle sous la hache du bourreau, le groupe des vierges, accourues pour voir sur le tronc décapité le désordre de la mort, nous révèle le goùl impur de la femme pour le sang et pour l'épouvante. Dans toutes lesfillesdeMontinarlrc haletantes de détails sur le dernierguilloliné, Sodoma m'a fait reconnaître Hérodiade.
Mais de ce maître, la force expressive sublime, c'est Sainte Catherine exténuée. Ce (ju'ellefut, cette sainte, de (|ui Sienne est remplie, on l'entrevoit d'après ses portraits à peu près authentiques : une vieille fille énergique, fort intelligente, que n'arrèlaient ni le respeci humain ni les obstacles. Ses ardeurs, très réelles, n'ont rien à voir avec la mollesse, bcur qualité apparaît toute dans sa démarche auprès de Grégoire Xi, qu'elle fil rentrer dans liome : « Pour ac('omj)lir votre dev<»ir, très
'iii SIENNE.
saint Père, et suivant la volonté de Dieu, vous fermerez les portes de ce beau palais et vous prendrez les routes de Rome oii les difficultés et la malaria vous attendent, en échange des délices d'Avignon ».
Gomment cette femme d'action, de génie énergique, exaltée par ses méditations solitaires, devint-elle dans les arts le plus voluptueux symbole? La figure de sainte Thérèse a subi une transformation analogue. La légende toujours auréole de trouble et de charme ceux qu'elle choisit. L'imagination populaire ne peut s'accommoder de faits précis et répugne à l'analyse des caractères.
On suit la transition chez les artistes plus rapprochés de la sainte. Dans la salle du Conseil, au Palais Public, la délicieuse Sainte Catherine de Yecchiatta! Quelle princesse du mysticisme! C'est adorable et bien précieux, car il y a une intention de ressemblance et Yecchiatta a du se servir des portraits du temps. Le teint frais de la bonne nonne et les beaux grands yeux (jui out beaucoup pleuré.
SIKN.NE. 24')
(.'l l'aie de la bouclie, et les longues mains aiistocraliqiies qui poi'tent les stigmates comme des joyaux.... Elle a l'ait assez pour nous toucher si, nous présentant ses plaies, elle nous remémore ses vertus. Mais de ces vertus, les Siennois bientôt voulurent une représentation émouvante ; ils se convainquirent que celle (|u'ils aimaient avait dû être la plus impressionnante des amoureuses. Est-il rien de mieux que leur maîtresse qui se pAme pour impressionner des hommes rudes? Il fallut bien que Catherine, maîtresse de Sienne, se pàmaL L'Évanouissement de sainte Catherine, par Sodoma, avec son corps ployé dont de molles éloftes nous révèlent la défaillance, provoque et cunteiite nos forces secrètes. C'est tout notre être qui s'intéresse là. Le plus beau des objets d'amour, voilà ce que le Sodoma a créé à San Domenico de Sienne, et l'installant si mol cl trempé de passion parmi ces duretés, il a créé un des contrastes les plus puissants que prol)ose à ses voluptueux le monde de l'art.
Avril 1894.
L'ÉVOLUTION DE L'INOIVlDIi