SE JOUER
Très rares sont les hommes qui puissent, comme Michel-Ange, toute leur vie, se maintenir dans un état héroïque. Ce grand homme parvint à substituer à la réalité son propre idéal; il ci'éa un univers pour son usage, cl pourtant il note qu'après ses enthousiasmes il lui reste « un je ne sais quoi cuisant qui cause ses pleurs ». S'il connut ces tiistes périodes de rémission, que sera-ce des esprits moyens (|ui vdudroiil, sur son exemple, se hausser jus-
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qu'à cette ivresse de l'Ame ! l'oiir de lares inslanls seulement ils parviendront à goûter les ivresses de la création : c'est le baiser si ardent, mais stérile, qu'échangent Léda et le Cygne.
On connaît ce groupe exécuté d'après Miciiel- Ange, par un de ses élèves, Ammanite. Combien j'y trouve de sens, du point de vue psychique! Voilà Léda, la fille de Grèce et de Rome, la Kenaissance, la race qui fournit au monde le type de la beauté! Elle accueille l'oiseau mystérieux, l'amant inconmi, le chevalier Lohengrin. Il est le cygne des grands fleuves du Nord, et sous ses ailes frisonnantes détient les secrets qui flottent sur les lacs à l'ombre des forêts humides. Serpent, oiseau, poisson, à la fois repoussant et majestueux, le cygne est composite comme la nature même. 11 apporte à la latine la rêverie germanique, le sens de l'universel, l'aspiration panthéiste. Mais ces vertus, dans un baiser qui sur[)rend, Léda et le Cygne vainqueur ne les rapprochent (jue
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pour un instant. Baiser ardent, mais trop fiirtif, en même temps (jue trop inj^énieux.
C'est qu'Aminanile voulait signifier l'état d'âme qu'il connaissait si bien de ceux qui, n'élant point nés au-dessus de l'ordinaire, essayent pourtant de connaître plus que la réalité! Symbolisme audacieux, et sur quoi nous méditerons devant les peintres de Bologne.
A la fin du xvi" siècle, le petit peuple des musées ne se propose plus de modèle extérieur; il tire sa vie de l'âme même de l'artiste. Du Yinci il a reçu la méditation; du Corrège, duSodoma, la grâce et la sensualité triste; mais de Michel-Ange, l'exemple d'une vie héroïque; et c'est là dorénavant qu'il s'efforce d'atteindre, d'une façon réfléchie, employant toutes ses facultés lentement acquises pour se hausser à la plus intense exaltation. Ceux qui ne j)Ossèdent point l'âme héroïque d'un Michel- Anjic, du moins se composent des conditions telles (jue, pour quelques instants, ils connaissent les exaltations d'une vie sujiérieui'c. Léda appelle le Cygne !
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Précisément, le siècle venait d'imaginer une méthode pour intioduire dans le monde supélieur du mysticisme ceux i|iii, désireux d'y pénétrer, man(|uent cependant de la force des Thérèse, des Loyola, des Catherine de Sienne, (|ui surent se créer spontanément leurs enivrantes visions. On connaît les Exercices spiritueh, ([ui pour de hrcl's inslanis haussent des médiocres jusqu'à l'état d'àme des héros. Cette extase ne modifie pas la (jualilé naturelle des êtres, mais les sort momentanément de la réalité amhiante. Ainsi les peintres de Bologne, ne pouvant pas donner à leurs créations la vie supérieure et divine dont disposait Michel- Ange, du moins les placent dans des conditions telles (pie leurs l'acullés prennent leur pleine intensité.
L'art se mit systémati(iuement à rechercher quelles situations extrêmes il pouvait comhiner pour mettre des êtres dans un état supérieur à l'ordinaire de la vie. La peinture, la sculpture, devinrent la rejnésentation de personnes de
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cnractcTCs déterminés diins une catastrophe particulière.
Une suite de cas passionnés, ordonnés par une merveilleuse science psychologique, voilà ce qu'on voit dans les musées d'Italie au xvii'' siècle. Pour le pathétique et l'analyse, c'est déjà notre roman moderne, mais avec le souci de la beauté en plus.
On n'attend pas que je décrive des œuvres gravées partout et que nulle description littéraire ne restituerait sincèrement —
On sait à Miljin le célèbre Guerchin, Agar chassée par Abraham. C'est Sarah, c'est une femme légitime qui fait chasser honteusement sa rivale, une maîtresse désespérée, mais que l'orgueil féminin soutient. Examinez la méchanceté satisfaite et dissimulée de Sarah! A Bologne, du Doniini(juin, la Mort de saint Pierre martyr; (juelle excellente explication de tant de héros qui, souvent, furent tels contre leur volonté! Des anges descendent les palmes au miirlyr; mais terrassé par son assassin, il
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a une \)cuv épouvantable, ot coininc il voudrait ruii!
On reproche à ces peintres universellement décriés (pie chez eux la Mère devient la gaidienne ennuyée de l'Enfant, et si hautaine parfois que les chérubins musiciens et les autres petits anges timides ne reçoivent ses ordres qu'avec un empressement mesuré. Mais pensez, je vous prie, que l'artiste voulait nous faire voir une grande dame qu'on essaye d'amuser. Ce sont ici des peintures de mœurs et en véiité une excellente psychologie. L'amour surtout est follement analysé dans toutes ses nuances. LiWlessus, les esthéticiens parlent de profanation et notent avec scandale qu'autour de la Yierge parfois les anges vont jusfpi'à exprimer de la convoitise. Mais dans l'idée du peintre, ils sont des pages, et pensez à Chérubin auprès de la marquise.
l'oiir les passions tendres, ces artistes dédaignés de la mode moderne, sont souvent sublimes, notamment dans l'expression intense de la vohij>té. Le ])alhéti(|ne s'y forliiic de vé-
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j'ilé pathologique. Voira S. M. délia Vittoria de Rome la célèbre statue de sainte Théi'èse, du Bernin. C'est une grande dame défaillante d'amour^ Le peintre ])lace ses personnages dans une action où ils pourront fournir exactement ce que nous voulons (ce que voulaient le xvif , le xvnf siècle et Stendhal, et Balzac) de confusion, de faiblesse pour être touchés et renseignés.
Ces vierges, ces saints, ces martyrs, ce sont des gens de cour. Ne vous étonnez donc point s'ils savent produire les grâces de leur corps, de leur esprit, et se placer dans les conditions où ils sauront le mieux en jouer. Et il fallait bien qu'on peignît alors des gens de cour, par la même raison que nos moralistes, nos analystes, nous présentent le plus souvent des femmes de la société : il faut dos loisirs pour le raffinement des passions tendres.
Et aux énervés qui veulent (ju'on les secoue et qui se contentent aujourd'hui avec les crimes,
i. On pourra réfrrtu' p. lOfi. De la (lêvoUon dans l'amour, otd'iiiilrc pari notre seiilinienl des primitifs nous avons essayé lie l'animer dans les Deu.i Femmes du buunicois de Bruties.
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les procès d'assises, les peintres doiinaienl les représenlnlioiis lerriMcs de niitrlyres (]ue vous savez.
De quel di'oil relevez-vous une eoulratlieliou entre les scènes sacrées qui servent de i)rétexle à ces drames j)sycliologiques et Tespril toul laïque qui lait leur essence, vous (pii acceptez ({lie (ous les priniitils et Raphaël nous donnent poui' des Vierges de bonnes [)etites filles de Toscane?
Ouanl à moi, convaincu que l'inslant sublime est le groupe du Vinci, du Coriège, du Sodoma, dominés j)ar Michel-Ange, je n'hésite du moins jamais à préférer aux primitifs et même aux peiulres de la première moitié du XV'' siècle, le Guide, le Domiuiquiu, le (iuercliin, les Carrache el leurs émules (pii nous donnèrent de si fortes el abondantes analyses de la passion.
Jecomj)rends que les archéologues se réjouissent de remonter jusqu'à un (îiotto, un l'isano, un Duccio. Je m'explique (pie des poètes, épris d'aichaïsme et qui, pour atteindre à une plus
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gentille gracilité, ati'opliient les sentiments en enx, se réjouissent de la pauvreté et de la mesquinerie de ces petites gens. Mais celui qui juge par soi-même, qui ne se plie ni sur la mode ni sur ses préjugés d'école en faveur de la sobriété, et qui est amateur de l'àme humaine dans ses abondantes variétés, reconnaîtra chez les bons exemplaires du peuple des musées au xvn'' siècle, des êtres qui reçoivent leur impulsion, non du monde extérieur, mais de leur monde intime, et qui ne se composent point sur des reliefs antiques ou des modèles, mais d'après les agitations de leur âme — dont ils ont une claire vision.
Or, tel est, jusiju'à cet instant de l'évolution humaine, le terme extrême du développement de l'individu.
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Au ivsuiiié :
Il fallait cxisler d'aboicl el exister viable. Ce lïit le service (jne Pise et Sienne peut-être rendirenl à l'ail au xni^ siècle.
Se composer lentement une vision de l'univers, harmonieuse et particulière, voilîi la seconde étape que l'on franchit à Florence, quand l'individu prend une personnalité, médite avec le Vinci, aime l\ souffrir avec le Sodoma, aime à charnier avec le Corrège, et, avec Michel-Ange enfin, substitue aux réalités admises de tous un univers qu'il créé de toutes pipces par sa méditation.
Il s'agissait ensuite que tant de types nés à la vie organisassent entre eux des rapports oi!i utiliser avec intensité les éléments qu'ils venaient de se créer. C'est l'œuvre que nous constatons dans les musées d'Italie après Michel-Ange, et voilà presque nos contempo- ^•ains, en qui la passion devient un état voulu,
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atteint par des procédés mécaniques ou au moins un état conscient.
Ces trois phases maïqucnl les étapes de la destinée psychique d'un véritable individu, en même temps qu'elles résument l'évolution de l'art dans les musées de Toscane. Aussi ceux-ci sont-ils une excellente éducation d'humanité. Éducation toute d'agrément, car pouinous dominer l'Italie n'use que d'émotions voluptueuses. On a dit : « Un ami, s'il laisse voir trop clairement son dessein de nous former, n'éveille aucun sentiment agréable, tandis qu'une femme qui nous forme en paraissant nous séduire, est adorée comme une créature céleste qui apporte la joie. » C'est dans ce sentiment que les hommes recevant de l'Italii!, depuis des siècles, toutes les ivresses du bonheur, l'appellent justement leur maîtresse.
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DANS lE NORD
LE CKÉI'lSCl LE