SE CREER UN UNIVERS
Ils ont raison, eux tous, veaux, Anes, jeunes femmes, garçons (dans r Adoration des ])âtres de (jhirlandajo), de vepir, pêle-mêle, au même abreuvoir, fiiire un même acte d'adoration. Un sentiment commun les relie : « Seigneur, doiiiicz-nous aujourd'hui notre pain quotidien », et aussi, sans doute, « la joie de vivre encore dans ce beau paysage ». Voilà toute ieui- àme, la conception la plus élevée de leur vie intérieure, et c'est l'Ame aussi de tout le petit peujde des musées au xuf, au xw" siècle. A cette même prière s'associent les lionnêtes gensde Fra Angelico, les laffinées deBotticelli,
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la petite Vénus de Lorenzodi Credi et jusqu'aux madones d^ Raphaël, qui ne sont ([ue les plus perfectionnées de cette race.
Mais combien elle est dillérenle, la phrase (|ue l'on entend du peuple de Michel-Ange, à la Sixtine, à la Chapelle des Médicis ! c'est ici une sublime illustration du plus grand des problèmes d'éthique.
Celui qui pénètre sous ces voûtes impérieuses croit d'abord y reconnaître le lieu de la méditation. Krreur! L'endroit où la méditation fut apportée au monde, c'est à Milan, dans le réfectoire de Santa Maria délia Grazie, la Cène du Vinci ! C'est dans son atmosphère ({ue la vie intérieure atteint sa plus grande intensité et que l'esprit humain embrasse tous les aspects de la réalité en même temps (pi'il en conçoit les lois. Mais un autre eilbrt coiitracle les personnages de Michel-Ange, et leur secret n'est |»()iiil simplement <|u'ils médileni —
Ici, retardons iiolie emjuèle. A cet instant, les étapes de l'art ont une telle signilîcation (HIC ce lions scia un grand bciiclicc {\o prendi'e
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mic vue nelte de colle évolution, marquée d'ailleurs par des traits immortels.
Parfois déjà, avant le Yinei, apparaît de-ci de-là dans le peuple des musées une petite vie intense et discrète. Dans ce tableau de Botticelli. Allégorie du Printemps, vulgarisé parla mode, verger où des jeunes dames dansent sous des orangers, il m'est impossible de ne [)oiiil m'atlendrir sur celte petite beauté des femmes qui passe comme une saison et, pas mieux ([ue les fruits de ces branches pendantes, ne saura se refuser à des mains violentes. FJles-mèmes en ont (juelque sentiment triste (jue témoignent dans leur allégresse leurs petits airs penchés; mais enlin c'est quelque chose (pii ne passe guère en qualité intellecluelle l'impression (jue je puis avoir d'une petite olive ([ui se ride. Parfois aussi, apparaissent des soucis d'isolement : telle image de J.ippoMemmi,au commencement du xiv'' siècle, esl déjà froissée par la vie; elle se retire à l'écart, (le l;i main, de la tète, de la bouche surtout, mais c'est bouderie, non méditation :
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elle subit des sentiments, des sensations, et ne les ordonne pas. Cette tâche sublime appartient au Vinci.
Celui-là, on ne saurait Irop l'admirer, car, poussant à ce degré la compréhension des causes, il a donné à l'intelligence une valeur morale. Cela, je l'ai déjà dit', et je sais que quelques esprits de haute culture me savent gré de cette indication. La moindre des créatures qui nous est parvenue du Vinci connaît les deux côtés de la tapisserie qu'est l'univers : de là le sourire de leurs yeux baissés et encore leur calme énigmatique. Le sourire, le calme, l'expression énigmatique, quoi de plus naturel chez celui qui connaît la représentation du monde que se composent les hommes et (jui, d'autre part, pour avoir pris conscience des lois de la mécanique universelle, peut appeler par leurs vrais noms toutes ces impulsions qui, sous le pompeux décor social, animent ce (iiie l'on nomme l'honneur, la gloire, la justice!
1. Une visite au Vinci ol tels ciKipilrcs iIl' l'Homme libre.
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l*iU' {('Ih' riairvoyaiicc, dc'-jà >a Jocoiidc, les jciuics vicloiiciix (le ses dessins soiil de liaiilc supériorité intellectuelle, oui, vraiment, des jeunes vainqueurs de la réalité, des vainqueurs du mensonge; mais voici (jue pour vaincre le mensonge il fait le pas suprême, il crée le Juste, ce Christ de la Cène, qu'il faut étudier dans l'esquisse du Brera.
Le geste de ses mains et ses traits, (jui sont, pour notre constante indignité, le plus douloureux des reproches, signifient (ju'à comprendre tout et à distinguer la hassesse irrémédiahle (pii est à l'origine de chacun de nos senliments, le sage, celui (|ui sait, pardonne tout. Tel est le mot suprême d'une connaissance complète et d'une méditation de la réalité : c'est l'acceptation.
Accepter ! Voilà le terme d(; ce sublime Vinci. Mais Michel-Ange, })ai' un élan hruscjue, nous emporte bien au delà, et api'ès que le précurseur avait démasqué la réalité, mais se bornait à la comprendre sans rien lui subsliluer. il jclle dans l'exislence des êtres plus
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vainqueurs oncoro, car ils prétendent,;» celle-ci, substituer une autre réalité, conforme, enfin, à leur propre nature, et ([ui, par là, sera non plus un mensonge, mais la vérité.
Se créer un univers! Tel est le grand mot, la formule à commenter, mais qui contient la Chapelle des Médicis, la Sixtine, tout Michel- Ange.
Considérez bien que ce solitaire-ci n'est point un galant homme de cour à la façon de Léonard, qui, curieux de connaître les lois de la nature, s'accommode de toutes choses par l'ironie, le dédain, la pitié et aussi la noble indulgence. Avec sa bouche âpre, sa figure d'ouvrier obstiné qui n'a que faire de l'opinion d'autrui, on prévoit dès l'abord que celui-ci prétendra conformer l'univers à sa volonté et non pas la plier d'après l'univers. Mais entrons où vit son peuple, à la Chapelle des Médicis, à la Sixtine, à San Miciro in Vincoli, auprès du Moïse.
L'atmosphère que créent de tels personnages n'est viable (pie |)Our eux. A voir ces muscles
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d'alhlèles/ je slmis (ju'ici ce n'est point de méditation (|u'il s'agit, car pour comprendre la nature, rhommc peut être faible comme un roseau. Mais voici bien le lieu du plus terrible eflort. Non point de quebjues travaux à la manière d'Hercule ; nous sommes plutôt dans la lace deProméthée.Cesètres-ci se conquièrent, s'arrachent de leur bloc de marbre. S'ils nous parurent tout d'abord méditer, s'ils sont, en ellel,repliés sur eux-mêmes, c'est [)Oui' distinguer en leur conscience les êtres qui s'y sont obscurément formés, et pour se réaliser dessus. Ils veulent devenir. Le devoir qu'ils se sont imposé, c'est de se conformer malgré tout à leur deslinée. u Oue chacun sculpte sa propre statue », disaient déjà les Alexandrins. Mais pour être son propre sculpteur, pour réaliser consciemment les modifications auxquelles un inconscient travail pouirait, dans la suite des siècles, hausser la race, pour mettre dans le présent tous les possibles qui sourdent en nous, quel terrible eilort! Michel-Ange, })eu avant de mourii", écrivait ce mot, trop ri'é(|uent
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dans le testament de ceux-là mêmes qui se sont adonnés à la plus haute culture psychique : « Malheureux que je suis, qui, en pensant aux années écoulées, ne retrouve pas, parmi elles toutes, un seul jour qui ait été à moi! » Cet affreux sentiment de n'avoir pu, malgré tant d'efforts pour se conformer à son idéal et pour être vraiment soi, échapper à tout ce qu'il y a de has dans la condition humaine, voilà ce qui mêle tant de douleur, d'apreté, à l'effort et à la songerie de ses héros. Ses Esclaves, ses hommes et ses femmes des Tombeaux des Médicis, son Moïse, ses vierges, se sentent impuissants à s'arracher du marbre brut, où plusieurs d'entre eux, en effet, sont matériellement encore deminés. Ses Sibylles, ses Prophètes, sont si tragiques de tristesse, de fièvre, parce que, dans l'avenir, ils aperçoivent des conditions où ils eussent été eux-mêmes plus beaux, plus heureux, cependant qu'ils distinguent aussi que leur sort sera de n'atteindre pas le tei-nu' decet éternel devenir. Comme ce Moïse — doni Michel-Ange lire un si fort symbole de l;i
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Nature qui liciil en main ses lois — ils n'enli-eronl pas dans l'univers dont ils ont la jirescience ol où tond leur formidable énergie. C'est seulement du sommet de la Métaphysique qu'on peut jeter un regard de celle force et de cette tristesse. Michel-Ange est un des esprits (|ui, dans Tordre de la spéculalion, peuvent être dits héi'oï(|ues. Avec les Alexandrins et les Allemands du commencement de ce siècle, celui-ci a conç;u le Moi maître du monde.
Négligeons, n'est-ce pas, la légende d'après ([uoi la femme (dite la Nuit) du tombeau de Laurent de Médicis exprimerait la douleur causée à Michel-Ange par l'asservissement de Florence. L'opinion vulgaire se plaît à limiter la portée d'une œuvre, à la léduire dans quelque anecdote. Le jour où ce grand esprit écrivit sur le socle le fameux sonnet « Ne la réveillez pas », il se servait en effet de son œuvre pour témoigner ses sentiments de citoyen, mais quand il l'avait conçue, c'était pour signilier une puissance de souffrii' et une
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tléceplioii dont la cause n'était pas assurément une circonstance transitoire, mais la (jualité même de son génie, et pour tout dire, de l'esprit humain froissé de tant d'antinomies.
Si une œuvre de telle violence comportait un commentaire, il faudrait le demander au recueil même de ses poésies, à l'histoire lyrique de son amour pour Yitloria Colonna. Quand il écrit cette strophe si forte de sens : « Une heaulé vue ici-bas par des yeux pénétrants ressemble mieux que toute autre chose à cette source mystérieuse de lacpielle nous provenons tous », il exprime avec la terminologie du Dante une conception (jue les évolutionnistes modernes traduiraient ainsi : l'individu , comme l'espèce, se développe dans le sens de ses besoins, c'est- à-dire (|ue c'est le désir qui crée; or, l'instant où l'être humain est dans toutes ses parties le plus bouleversé de désir, c'est dans l'amour parfait; donc rien autant que le rapport créé entre la beauté et l'homme ne ressemble à la puissance de créer.
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Les raisonnemciils cl la laroii de lier les idées varient avec cliaque génération. Les grandes métaphysiques, celles de IMaloii, de Danle, de Hegel et de Ficlite, el Ions les systèmes du monde, ne sont que des images poéli- <|ues pour extérioriser et rendre logiques des sensations par elles-mêmes profondes el obscures. Il ne faut point s'embarrasser des différences de vocabulaire ; là-dessous, c'est toujours le même bouillonnement de l'homme qui veut devenir Dieu. Michel-Ange l'a fait voir directement et sans l'intermédiaire des théories qui toutes perdent vife leur force émouvante; il a dressé devant nous une' humanité qui se veut arracher du marbre, s'individualiser en beauté.
La Chapelle des Médieis, la Sixtine, sont des réservoirs d'énergie probablement immortels. Bien des philosophies (|ui enseignent le même individualisme seront devenues incompréhensibles, (|ue l'on viendia ici encore se convaincre (|ue la seule lâche noble est, par uu constant effort, de se créer soi-même, jus((u';i
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suljslitiicr à la réalité conventionnelle, c'eslà-dirc admise pai' le commun des hommes, sa propre conception du monde, en un mol, recréer l'univers.
... Mais, haussé à ce degré, l'être humain pourra-t-il se maintenir? C'est ce (jue nous allons savoir des peintres de la tin du \\f e( du xvn" siècle.