LKS DEUX FEMMES DU BOURGEOIS DE BRUGES
\w[\[ iiiaiTlK' aux j)(>issoiis. Il se loiirna vers elle qui (''lail liciiihiaiik' cl lui dit :
« Vax rcvcnaiil avec vous à cet (Midroit d'oii jo suis |)arli avaiil (|ii(' je vous (•(Uinussc, je veux vous dire du profond de mou ame, mou amie, couihieu je vous dois de choses. Vous ave/ été bien bouue pour moi (|ui riais uu vrai sauvaj^e, et je me sens envers vous très recounaissanl. »
Eli»' lut si émue (qu'elle, (jui percevait toujours ti'ès finement les choses qui prêtent un peu au ridicuh\ elle eut les yeux pleins de larnu's, cl clic lui répondit :
<f Je ne sais pas comment cela se lail, niou auii, mais vous cpii èk's parfois si dur et, je peux l)irn vous le dire, un peu grossier, vous trouvez jiarl'oi^ aussi des choses tellement délicates que personne ne vous vaut. Et soyez bien sûr que personne au monde ne com|)le pour moi, sinon vous. »
El ils s'emhrassrrciil, moins couiuic deux auioui'cux ijuc connue un IVérc el une soiir qui se sentent de même race, à ce point (|u'ils
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moui'iiiiciil sans ellbrl riin pour raulrc, convaincu chacun ijue sa vraie vie n'est pas en soi, mais dans l'aulie.
Cependant ils aiiivi'renl à la maison du Flamand, où sa femme fut sincèrement contente de son retour, et quoi(jue à voir cette confiance il fût apitoyé sur le tort qu'il lui avait fait, il ressentait cruellement ce (|ue devait souffrir sa belle amie qui les regai'dait à ([uelques pas. Il les présenta l'une à l'autre : « Ma chère femme, embrassez cette étrangère, car c'est le plus grand bonheur de ma vie. C'est une infidèle ([ue j'ai convertie duraul ma croisade et que je ramène pcun- (pi'elle ne retourne pas derrière moi à ses idoles. »
Alors le bruit se répandit dans Bruges ([ue le noble pèlei'in avait converti une infidèle et (ju'il la l'amenait, et (ont le peu[)le lui offrit un banque! où il eul la place d'honneur, ayant à sa di'oile l'étrangèi'e et à sa gauche sa femme. Il jouit beaucoup de voir comme ou adniiiail la beauté brillante de son amante, mais l'un
Li:s iiKi \ Fi;.MMi:s nu ijouhgeuis dl iuiuges. cô
ri l'aulri' poui'lanl ('laicril j)onsifs, ce qui les lit considrivr |)ar tout le inoiido coininc deux saillis.
Oiiaïul lui sonnée l'Iiciiic do piciidic le repos, sa femme, (|iii avait perdu heaiicoup de sa ^aîté à le pleurer durant sa croisade, lui dit avec gravité : « Je suis liien fanée et bien désliahiluée du [daisir, mon seigneur, il ne l'aul j)as <|ue vous veniez dans mon lit, mais je veux èlic la servante de celle l\ t\u\ vous avez donné le Paradis, et je la prendrai avec niHi pour la nuit. )>
Clorinde était épouvantée à l'idée de reposer seule, tandis que celui qu'elle adorait serait dans les bras de sa fennlue; aussi accueillit-elle cette solution avec un e'xtrème bonheur. Il les aida l'iine et l'autre à se déshabiller, puis prit place lui-même dans le seccuid lit de la même j)ièce.
Ainsi vécurent-ils tous trois, et souvent, dans le long hiver des Flandres, comme le froid était rigoureux, l'une on l'autre de ses femmes venait lui tenir compagnie.
fii U'S DEIX FEMMES DU BOURGEOIS DK BRUGES.
Bnigvs osl une ville voilée d'arbres et min-c dans (les caiiaiix, sur laquelle sans li'eve fiaichil le veiil du nord el sonne le carillon. Mais ((uand ils regardaieni les cygnes frôler sans l»i iiil les (juais, ils se souvenaient que si Bruges a mis sur ses canaux ces cygnes glacés, Venise y met des femmes passionnées. L'un el l'a u Ire aimaient que la nuil enijdîl d'ombre les trop minutieuses élégances de l'art flamand et ne laissât subsister que l'élan impérieux des masses arcbilecturales. Sur la grande place des Halles, quand le soir faisait du beffroi simplifié une noble citadelle florentine, elle se rappelait les bommes bardis qui babilaient là-bas de durs palais analogues cl cpii les premiers l'avaienl serrée dans leui's jeunes bras, et lui se souvenait aussi ([ue sur les larges dalles des rues loscancs, des cboses confuses avaient passionné son à me.
Ainsi ne poiivaienl-ils, sans une douloureuse ivresse, se rappelei' leurs jours d'Italie. Nctn [)oinl (|iu' ce temps, à tout prendre, «'ùl été préférable aux Irnics pronuMiades (|u'ils fai-
LES DKUX FKMMES l)\ H()UK(;i;uiS DE lUniCES. (j:.
saieiil maiiitonanl dans la l)rume de la mer du Nord et aux soirées (|vrils passai<»nl deiiière l»!s vili'es à reflets métal li(|iies de la nie aux Oies! Mais leur caraclèiv était de rejxjusser la niédi(»ciilé, tandis que la Flamande se eonlenlail, si j'Ilc leur avait |)iv|)an'' un Imui re|iMs ou l»it'u ehaufTé la maison.
IMiilippe mourut d'une maladie de cœur, et ses deux femmes, comme on disait à Bruges, liri'iit de la peine à tous; mais, quoique son é[)Ouse lui donnât de gi'ands témoignages, sa douleur n'approcha pas jdu sentiment de l'infidèle. Elle perdait celui (|ui lui avait l'ail connaître la vérité.
Cette belle personne entra aux Rédemptoristines, que le peuple nomme les Sœurs rouges, parce qu'elles sont vêtues de chemises et d»' bas en soie rouge. Encore qu'elle voulût faire pénitence, elle se condamnait à n'envelopper que de soie son beau co r[)s, précisément pour expier les voluptés que jadis elle avait connues, hors dc^
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bras do son iiioi't. A chacun de ses pas le IVoissemenl de la soie lui rappelait sesalTreux péchés.
On dit (ju'elle voulut mourir la prcmièro, pour être quelques instants encore couchée seule avec lui dans la tombe.
L'autre femme vécut ioil longtemps dans le béguinage où elle s'était retirée. J'y suis ailé chercher leur mémoire. Rien ne saurait que la douceur mouillée de ce mol « béguinage », évoquer ces eaux (|ui entraînent des algues, ces saules déchevelés, ce tiède soleil adoucissant la teinte des briques, le souffle léger de la mer, le carillon ai'gentin et la tristesse de cet enclos OLi elle continua sa pauvre vie (jui n'avait jamais été qu'une demi-vie. Par-dessus les maisons basses, rien ne |)énètre cet endroit désert, ni les appels de la volupté, ni les biuits de roj)inion. Mais de l'amour et de la vanité emj)lissant le monde, qu'avait-elle jamais su? llien ne flcMirissait en son âme qui fût plus com])li(|nr (jn'en la cour du béguinage, carré ii'régulicr tendu d'une prairie (|ue coupent d'étroits sentiers et d'où montent, comme des
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palmes de Pâques, de loiij's peupliers IVèles.
Ses (leruiers vœux de pelile vieille fiiiciil (pi'oii l'eusevelît aux pieds des deux siens, et cela ne surprit personne, car on les tenait pour (les bienheureux. Elle Vdulait aussi (lu'dn la li^urAl en ])ronze sur leur tombe, à leurs pieds el l'ii place du chien de fidélité qu'on y place p(tui' l'ordinaire. Mais celte modestie parut excessive et contraire au sentiment de famille; aussi dans l'église les voit-on installés tous trois comme des pairs, côte à côte, et tenant chacun la banderole sur la(juelle sont inscrites les pieuses paioles qu'elle avait choisies : u Marthe, Marthe, pourquoi vous agitez-vous? Marie a choisi la meilleu.e })art. »
Pour moi, je [)i()teste contre cette négligence où l'on tint sa juste volonté, je m'oppose à cette iujui'ieuse égalité où la voilà haussée malgré elle! Et ([uand tout le monde loue les misérables piimitifs, tous les Memling et toutes les vertus assoupies, je magnifie la splendeur italienne, la passion (jui ne sommeille pas et qui a les gestes de la j)assion : la passion active.
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Ah! s'il eût dépendu de moi, celle qui naquit pour èlie servante serait dans l'éternité couchée aux pieds de ses maîtres. Dieu n'eût pas fait naître en Flandre une àme dont il eût pu faire une Vénitienne! Que la petite Flamande se contente d'être estimée! nous n'aimons el n'honorons que la chère rédemptoriste, et si je m'émeus dans un héguinage, c'est que, du fond de la médiocrité, je me retourne plus ardemment encore vers les magnificences de la passion teiidiv et décoi'ative.
Décembre 1802.