LE SECRET MERVEILLEUX
Kllc II- riHjul lie cet air d'iiiie femme qui possèile le secret merveilleux : le sérieux qui couvre et permet toutes les fantaisies.
[L'Ennemi des Lois.)
(lomiiiciiL MiCsI-il it'slt'' tlaiis la inriiioliv, ct'l insigniliaiil jeu de mois par assonance, l'iilondu à Rome, il y a (|iielquos années, (11111 |)i(''lal ilalit'M? (In parlait (11111 lioiniiic l'ort l'onsidéi'é au Valicaii pour son (''iiulilion et sa capacih'' dans les alTairos de l'Eglise (pidii opp(>sail à son privé, à ses galaiilciics et à ses i spéeulalions. « Il a voulu ciilrer dans les 'ordres, dit en badiiianl le prélat, puis il s'esl mis du tiers-ordre, ••! le voilà dans le dé'^ordre. »
70 LK SECUET MEIt \ EILLKL \.
Sur l'instant l'objet de ces laz/is entra. Fort jeune encore, mais le visage déshonoré par un eczéma, d'étranges yeux d'une teinte glacée et morte, de la gaucherie dans ses manières, mais avec cela de la décision et, grâce à un [)orl de tète parlait, l'ensemble d'une jolie hôte de proie, abîmée ])ar toutes les entraves (|ue met le code h la satisfaction des appétits trop violents.
Il ne dit rien qui ne fût dur des ennemis de la cour romaine, et chacun sait que c'est par des haines communes que se lient fortement les hommes, mais tout être ayant un peu riiabitude du vice, de l'ambition et de l'amour de l'argent eut distingué aisément, aux plis de cette bouche et dans ce regard, la distraction cl la réserve qui li'abissenl une vie en partie double.
Ce pouvait èlre un mercenaire de l'Eglise; assuiément ce n'en était pas un iidèle! En voilà un (jui possédait le secret merveilleux de la vie de sctciété! (]ertes, dans celle existence, il y avait tous b's mouvements de la passion.
JJ-; SUCHET MKIIVKILLEUX. 71
les pires désordres, oui, mais sous la su i race la mieux oi'douuée! Piéseulei' à l'opiiiiou une telle image de soi-même (ju'elle puisse, sans renier ses principes habituels, nous maintenir sa considération; l'acililer aux ausières d'être nos dupes : voilà, je le véi'iliai sui* l'iiislanl, la stience qu'il possédait et (|ui est l'indispensable pour qui veut se servir des hommes.
Elle est trop délicate, l'attitude d'un directeur de conscience vis-îi-vis de la mondaine qui le reçoit à sa table et de (pii il a entendu les péchés au confessionnal : évitons de placer à notre endroit la société dans une situation aussi l'ausse ! l n lionune déréglé se doit entourer de la |)lus sévè;e correction.
Il y a, dans Saint Simon, une histoire ramassée en (pielques lignes et (pii fournil un saisissant tableau, bien pi'opre à illustrer la lUdralité que je dévelo|)|)(' ici. C'est d'un archevêque qu'il s'agit.
ï,e grand observateur nous le montre déjà ^ujrl à de légères altacjues d'épile|)sie et qui iccoit, toutes ses apivs-iniili, la duchesse de
72 LE SKCKKT MKH VKILLEl X.
JA'sdiguièi'os, et toujours lous deux soûls. Tel jour, enfin, il passa la matinée à son ordinaire jusqu'au dîner, et son maître d'hôtel, venant l'avertir (ju'il était servi, le liouva dans son cabinet, assis sur un canapé et renversé : il était mort. « l^e Père Gaillai'd fil son oraison funèbre à Notre-Dame : la matière était plus que délicate, et la fin terrible. Le célèbre jésuite prit son parti : il loua ce qui méritait do l'être, puis tourna court sur la morale. «
Voilà déjà qui n'est [)as mal pour nous faire comprendre les conventions de la société, mais h' trait puissant à nous enseigner et (jui souligne comment le monde vont qu'on l'abuse, c'est quand Saint-Simon dit do l'aichevê({uo :
" ... Il voyait tous lesjoui's do sa vie sa bonne amie, la duchesse de Ijcsdiguièros, ou chez elle ou à (liMiflaus, dont il avait fait un jardin délicieux et (|ii'il tenait si propre qu'à mesure (juils s'il iiroinenaient tnua dei(x, dea jardiniers les suivaient à distance innir cfjairr lriir.s jxis avec de% râteaux. »
LK SKCllKT MKliVEIM.Kl \. 73
Ml! ce jcirdiii nH''l;\ii((>li(|ii(' cl celle hcllc oi'doiiiiaiico îiuloiir de ce vieillai'd désordonné, i\\w voilà, selon mon goûl, une image convaincanle ! Ilàleau admirable cl (|ui symbolise délicieusement la culture morale des sociétés vraiment civilisées : dans Tàme, le bohémia- ; nisme; à l'extéiieur, l'auslérilé!
l*uis(|ue aussi bien l'aspic ne fut pour Cléo- })àtre (pTune arme |)arlanl(> posthume, elle aurait j)u, courtisane el ivine, graver au coin de ses papyrus ce râteau symbolique.
On admet en elï'et (juc pour une nuit de son lit, elle prenait la tète de son amant passager, s'il était du commun. Et cette exigence n'était pas chez elle un caprice de femme sensuelle, mais la volonté relléehie de inainlenir l'éti- (piette. Ces esclaves noirs (pii décapitent le témoin de la folie de leur reine font, avec les dilférences de temps et de milieu, exactement le même geste que les jardiniers de l'archevè(|ne (|iii, derrière lui, eflacent ses pas mêlés à ceux (le son amie, (^e sabre et ce râteau signilient une lucuic, uictliode de vie.
74 LE SECRKT M KK \ KllJ.Kl X.
Sans doute, celle vieille légende df l'Ejiyi»lienne nous paraît un exemple un peu violent de concession à la moralité sociale. Quelque tenue que gardent les passionnés d'aujourd'hui, aucun d'eux ne maintiendrai! si rudement le décorum. Peut-être Catherine de Russie aui-at-elle, la dernière, allié avec tant de vivacité le goût de la débauche au sentiment de la dignité personnelle. Notre société, où les mœurs oui atteint une douceur jusqu'alors inconnue, réprouverait les pudeurs excessives de Cléopàtre. Mais aujourd'hui encore les êtres un peu nobles voilent leurs passions. Le cynisme toujours a (juelque basse allure. Nous aimons (|ue derrière nous soit ellacée toute Irace de désordre.
Et ce n'est point hypocrisie, pharisaïsme; c'est un instinct su|)ér!eur de la véritable volupté, (|ui veut être si'crèle. Alcibiadc iil couper la queue de son chien en public, non pas comme un couj)al)le qui se crée un alihi cl poui' éviler (|u'ou couimciil.il U'I aulre de ses actes, mais pour le plaisir (i'én;ir('r l'opinion
I,i; SKCIîKT MKKVKILLEUX. 7:»
cl |i;ii((' (|iM' sii sensihililé cl son ^nùl de l'«''li''|iantt' imnjilo l'«'m|)rchai('iil de joiiii' de l'icii (|iii lui |nil)lic. Il s'organisiiil tinr vie incomnic. Il i^oùliiil avec fi-énésip la joie driro diflrronl dr cr (ju'il pai'aissail. Vivre uik^ oxislonce double! Être el paraîlre! Les grands aventuriers affirmeiil (pi'ils y Irouvcnl une inlensilé de plaisir nerveux (|ui triple la joie de vivre.
(i'esl riiisl(»ire du [)iiuce Rodolphe, dans Kufiène Sue, grand seigneur el ouvrier, et du Vaulrin de Balzae, (jui passionnèrent si foil l'imagination populaire. Mais voilà des histoires un peu grosses. Selon moi, le pi([uant n'est pas ■ d'avoir un vestiaire nombreux, mais plusieurs âmes. Il ne s'agil pas de faire un personnage dans heaueoup de milieux différents, mais d'avoir une vie intérieure et secrète infiniment variée. Uuel laiu iicz du |>rinee Rodolphe vaudrait la j(»ic de garder dans sou àme un secret!
(^)mbit'n il doit èlrc vif, le IVis^ou de ces aventureux ([ui, tout en s'accoinmodanl de leur milieu (U'dinaire, uoùlenl el réalisent les
LE SKCHKT MEI{ VKI I.LEIX.
voluptés de deux ou Irois vies morales différentes et contradictoires! C'est peu vivre de ne faire qu'un personnage. VA je pense parfois avec un goût exli'ème à vci homme étrange, dont le prélat disait : « ]l a voulu entrer dans les ordres, puis il s'est mis dans le tiers-ordre et le voilà dans le désordre. »
Sans doute, il est l'àclieux (jue sa mémoire soil liée pour moi à uii liadinage de mots aussi pitoyable, mais cette laclie de sang trop Acre (pii mas(|ue son impassible visage me révèle (ju'il possède le don précieux, ({u'on peut blâmer, mais qu'il est difficile de ne i)as admirer : le sérieux qui couvre et |K'rmel toutes les fantaisies.
Oclol.ro J8'.)!2.