‹ Du sang, de la volupté et de la mort (volume 3)Chapitre 1 sur 59 · A LA MÉMOIRE DE JULES TELLIER · texte numérisé non relu

A LA MÉMOIRE DE JULES TELLIER

QUI EUT LA TRADITIOiS DE LA LANGUE FRANÇAISE

A QUI CE UVBE KST DÉDIÉ

En juin 89 est mort un jeune homme de vingtnix ans, M. Jules Tellier, surpris par une maladie au cours d'un voyage d'agrément. Sa vie trop brève et lex circonstances ne lui ont pas permis de se faire connaître du public, mais cet inconnu doit être considéré comme un des logiciens du sentiment les plus extraordinaires que compte notre littérature. Les soins fraternels de MM. Char- Ip^ Le Goffic, Paul Guigou, Charles Maurras et us parlicuUèrement de M. Raymond de La Taiiède ont assemblé des pages éparses oii il a lé-

moigné son génie. Choses nobles et iristesj ces « Reliques de Jules Tellier i^, fragments qu^chez le 4^ lecteur sûrement évoquent de la beauté, mais ne ^ lui donneront pas Vimage qui se maintient encore à mon côté.

Il a sombréy ne laissant dans Vhistoire littérairCypour indiquer la place qu'il méritait y que cinq ou six cents lignes ! Quelques gouttes d'huile ballottées sur la mer. Les meilleurs ayant lu cela célébreront M. Jules Tellier dans leur mémoire et diront : Ce jeune homme a pris en soi une conscience nette de ces mêmes ardeurs que nous ressentons y et il les a congelées dans des paroles harmonieuses. Bel éloge! et pourtant f estime qu'il eût mieux valu mettre dans le cercueil de notre ami toute sa destinée et enterrer avec son corps son âme.

Saurais voulu soustraire la mémoire de Jules Tellier au commentaire des personnes de la plus basse qualité qui chaque jour insultent des noms de sceptique et dilettante des esprits comme celuici, qui fut dédaigneux du médiocre et passionné de ses propres idées. La mise en vente de son œuvre me répugne. Je voudrais assurer à ce mort le plein bénéfice de la mort.

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En effet, d'après les longs entretiens que feus avec Tellîer et parce que nous sentions d'ac- ..cord sur la plupart des points, je pense qu'il tenait le succès posthume comme une circonstance dénuée d'intérêt. C'est déjà une étrange manie chez un vivant de se raconter au public. Notre excuse, c'est certain besoin irrésistible d'observer et de formuler nos sentiments; il s'y joint aussi quelque vanité d'occuper les hommes et de s'en faire admirer. Mais rien de ces raisonnements ne survit à l'agonie. Un littérateur dans le monde fait déjà un étrange animal ; comment justifie]- un littérateur posthume ? Puisqu'à Jules Tellier la vie échappa, il fallait lui laisser la juste compensation d'échapper lui-même à la vie. les plus mortes morts sont toujours les meilleures.

Je fus seul dans mon opinion. Du moins cette édition posthume ne tomba pas dans la vente publique, on ne la remit qu'à des souscripteurs, et par ce détour M. Raymond de La Tailhède maintint à cette publication le caractère réservé que je souhaitais.

Ainsi survivent les proses glacées oit notre •mi, qui aima fiévreusement l'amitié, la beauté et ' désespoir, a amalgamé dans une matière ad-

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mirablesex h-ois complaisances. Comme pn'vti qve ces morceaux ne paraîlrain qu'avec le Ikérà d'un faire pari, il leur à tovH la majesté <te la mort. Le (Usa bien-aimée qui commence par ces mois .

né, à bien-aimée, un ïendredi, Ireiz»

d'un mois d'hiver, dans un pays brumeu bords d'une mer sejtlcnlriunale n, la dît phrase du poêle liutiliits Numentianus ; Iterum [tulclierrima I\oma, puis le noci débute : « Nous qiiitlâmes la Gaule sur u ({ui partait de Massilia , un soir d'automne bée de la nuit » et cet autre : » Vous avei chant divin cl vous en avez fait je ne sai mécanique ot de niachiual où vous vous ( et dont vous mourez », tous ces discom ont le timbre, des chants que VÈfflise j sur les cercueils, et il s'en exhale vnpa; blable à l'odeur que laissent dans les t fleurs et la cire des enterrements.

Dans cette prose d'un sombre éclat, que l'imaqe confuse mais certaine de Ces phrases, faisant miroir à la faço durs et des métaux polis,nous reflètent de sa physionomie et le dessin de sor

comme s^il se courbait encore sur elles pour les travailler.

Mais elles ont gardé mieux encore que le regard enfoncé et droit, mieux que le rare sourire^ mieux que le front entêté de notre ami; par la magie de son art et V intensité de sa passion , Jules Tellier a solidifié là les traits principaux de Vunivers intangible et invisible qu'il cultivait en lui, Cest ainsi que plusieurs qui croyaient le connaître et ne fréquentaient en réalité que sa partie périssable apprendront de cette œuvre, aussi brève qu'une inscription funéraire, à respecter V adolescent qu'ils enterrèrent sans convenance.

Jules Tellier, d'ailleurs, avait l'extérieur le plus grisâtre qu'on pût imaginer, un long corps, une figure terne avec des arêtes vives et dans les yeux une ardeur si douloureuse que nul, j'imagine, ne put être son compagnon quelques heures sans se sentir pénétré de cette même fièvre qui effrayait en lui. Sa voix était la plus sourde que j'aie entendue, et le ton monotone avec lequel il déroulait, dans une langue d'une merveilleuse solidité, ses explications de logicien et de grand rhéteur faisait de sa conversation un inoubliable

contraste de frénésie et de glace. Il ressentait

miment les insuffisances de la vie, mais il plait, et nul moins que lui ne fut un révo s rendions en commun un culte à Sénèq fut peul-êtye le thème le plus fréquent de etiens. La constitution délicate, Vinquiéfi Indulgence de ce grand calomnié nous ench it. Bien supérieur à ces stoïciens dont ".lait de se réclamer, Sénéque accepta la •on siècle sans rien en bouder ; simplem ss ses relations avec les choses et avec mes étaient commandées par le sentim ase qu'il faudra mourir et que nous vivi nilieu de choses qui doivent périr. L'ascétii réel de Sénèque n'est pas de se priver, m Tiésestimer ce dont il use. Par là, mit ucun il enseigne la résignation, mais c amais elle ne prend de basses altitudes. Il aître de. Jules Tellier.

; les affres de Vagonie ne furent pas trop rf euses à mon ami, — et je ne pourrai avi les années aient empli d'ombre son souve toi, supporter qu'on me renseigne là-dess 1 suis assuré qu'il a passé sans amerlumi Ùt avec un sentiment de délivrance. Son visi

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avait une extrême douceur dans cet affreux hôpital de province oit il fut porté sur la civière des malades abandonnés. Pauvre visage de vingtsix ans qui, dès les premières atteintes y se détourna vers la mort.

Quand les médecins ne s^ inquiétaient pas, il V avait déjà entendue y ellcy comme on devine dans V escalier le pas d^une personne qui possède notre cœur. Et moi aussi, je savais, d'une certitude absolue, qu'il mourrait jeune et d'une embuscade imprévue ; jamais je ne vis une figure plus marquée pour toutes les injustices. Ce pressentiment, M.Jules Lemaître, qui aimait et comprenait Tellier, me V avait communiqué. Et Tellier lui-même avait coutume de parler d'une joie lumineuse et pure qu'il entrevoyait sans pouvoir en jouir, d'une joie qui, disait-il, naissait sans cause et s'exaltait sans but, véritablement surnaturelle. Il composait que cette joie se meut suivant le rythme des plus beaux vers et que les grands lyriques irréfléchis seuls en donnent quelque idée. Il la vantait de ce qu'elle nous fait échapper à l'ordinaire de nos soucis et même au remâchement de nos rêves. Il croyait que par un privilège fort rare certains êtres en sont pénétrés arec cette

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plénitude ineffable que nous ressentons nous assistons à la jeunesse du prînten malin, et au coucher du soleil sur la met il insistait surtout pour me faire entend cette joie emprunte l'essentiel de tous le heurs, et rejette ce qui est en eux de p lier et de périssable. En vérité, n'est-ce joie de la délivrance qu'il célébrait en termes ?

Visiblement son être, à la veille de se (n mer dans la mort, commençait déjà à < délivré de sa part d'humanité. Nous < sentir un être nouveau, qui naîtra de cadavre, parfois s'agiter, quand la vie e baisse le ton. Et comment en effet cette m existence eût-elle donné à Jules Tellier ments de celte joie dont îl nous faisait des si nettes et lumineuses? Universitaire cou des petits collégiens de province, puis homme orgueilleux et timide qui fait à avec un lent succès, diverses démarches notoriété, il avait bien le droit de penser q tout cela les difficultés intérieures et extét scrupules d'art et blessures de débutant, di traient. Mais qu'importait au Tellier de

ilème année les satisfactions probables du Tellier quinquagénaire? Cest d'un homme trop irréfléchi de se consoler avec des espoirs. Et celui-ci d'ailleurs, comme tant de voluptueux, de la réalité n^ utilisait que les tristesses.

Est-ce la désolation des derniers jours de Jules Tellier qui rejette un flot de sépia sur toute V image que je garde de lui? J'ai de ce cher mort un souvenir insupportable. Et c'est en même temps un souvenir d'une netteté si pressante que mes nerfs sont ébranlés de la certitude absurde qu'il va revenir et m' apparaître dans la chambre peu éclairée oit, pour parler de son œuvre, je rajeunis notre deuil. Je sens trop qu'avec celui-là est morte une partie de moi-même; des cellules de mon cerveau désormais demeureront paresseuses parce qu'elles ne travaillaient que pour le plaisir de s'accorder avec lui.

Ce n'est pas celui qui mourut à vingt-six ans que je plains, mais ceux à qui faisait plaisir son commerce. Le plus cher des jardins fermés devient insupportable, du jour que Von y trouve la solitude. Certaines cultures forcées de la sensibilité ne sont^ agréables, passée la première fougue

'té, que pour en discuter les résultats

e maniaque de notre race. Si tel am

S, et d'une santé trop chancelante, me

comme m'a manqué Tetlier, je laiss

iliser décidément certaines régions de

'lu. Il est fréquent qu'un passionné de

'rires se désintéresse de ses plus belles (l

i W que meurt un amateur avec qui c

\yinheur d'exaspérer sa vaine ardeur.

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