EXISTER
Il y a six siècles, en Toscane, rien n'existait du petit monde qui peuple aujourd'hui les musées. A Lucques, à Pistoie, villes dégradées, mais non mortes, on trouve ses lointains ancêtres : ce sont ces reliefs maladroits qui apparaissent, vers le milieu du xu* siècle, au portail et sur les chaires des églises romanes.
Églises admirables déjà d'ampleur et de gravité, parce qu'elles expriment un sentiment
social, l'union et l'orgueil de tous les citoyens
gravement intéressés au bien-être de l'État.
Quel caractère puissant et déterminé elles
avaient, ces petites villes, si resserrées, si
denses d'impression, qu'on croit les toucher,
les tenir dans sa main ! Mais j'y cherche
vainement l'expression d'une façon de sentir.
menades, sa nature, dont elle n'a pas su, du temps qu'elle était si ardente à la vie, tirer une expression.
La plaine et les montagnes en Toscane ne sont jamais vulgaires, mais fines et fortes, avec une noblesse qui vous conquiert, comme fait la douceur d'une jeune femme, qui dès l'abord n'avait point cherché qu'on la distinguât.
Nul pays où les arbres, les collines, les heures du jour soient autant les jumeaux du petit peuple des musées. On croirait qu'ils furent créés dans le même instant par les mêmes influences, et s'il faut concéder que l'un précéda l'autre, j'admets plus volontiers que la nature florentine s'est composée sur l'art florentin.
Le long de la viale dei Colli, dans cette heure lucide du soir* qui sublime la réalité, j'ai vu flotter au-dessus de Florence toutes les formes d'art qui précédèrent la venue du Créateur Michel-Ange. Après avoir visité a toutes les heures de la journée les douces
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et sérieuses villas de la campagne de la Toscane, je ne pouvais rien apprendre des images du xiv* et du xv® siècle. Elles ne m'offrent aucune conception de Tunivers que ne m'aient déjà suggérée et de façon très précise les lignes de ce parfait paysage composé de TArno, des Apennins, de la ville avec ses villas éparses, de noblesse et de tendresse mêlées.
Oui, Thorizon de Florence fournit au spectateur Thumilité penchante d'un Giotto, les formes sérieuses d'un Ghirlandajo, le précis, la finesse et la symétrie d'un Lorenzo di Credi. Sur la droite de la terrasse Michel-Angelo, il y avait, hier au soir, un verger d'oliviers argentés, si tristes, si délicats, avec ces petits gestes sans tapage que font leurs branchages ténus. Et c'était tout Botticelli avec la grâce de sa Simonetta. Pré d'oliviers, refuge de la beauté, d'une beauté un peu boudeuse, un peu précieuse aussi, légèrement contournée et que ne surcharge aucune parure. Cette Toscane d'ailleurs, pour livrer Tessentiel de soi-même.
n'a pas besoin des circonstances favorables de l'heure. En plein midi, un dimanche, tandis que le son éclatant des cloches dans l'air embrasé se confond avec la vibration du soleil, les montagnes de l'horizon de Florence, nettes, déterminées et précises comme du métal, gardent la souplesse de la jeunesse et l'onctueux de sa sève, de telle façon que le Bargello, où tous les adolescents de la Renaissance florentine nous émeuvent par la puissance de leur bronze et le frémissement de leur jeunesse, nous apparaîtra comme la collection des jeunes forces réalisées que nous avions vues éparses sous le plein soleil de Toscane.
A cette grâce des choses, à cettq liberté dans les lignes les plus déterminées, nul doute que ne fussent sensibles les habitants de ce beau pays dès le xu® siècle. Ce qui leur manquait, c'était de prendre conscience des éléments de cette beauté. Il leur fallait un intermédiaire entre eux et la nature, quelqu'un
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DIS de la vie, à la i corps, à la perspecenfin, qui les mît à iel (tout l'essentiel et choses sensibles pour
vèrent au milieu du sillard qu'on voit au des côtés de la célèbre , Non avertis, vous le croiriez simplement un grand prêtre dans une Présentation au temple, une sculpture en relief, ni meilleure ni pire que tant d'autres. Mais sachez que celui-là, c'est l'ancêtre de tout le peuple des musées de Toscane, et ainsi l'ancêtre de beaucoup de sentiments et de beaucoup d'actes, et par là encore de beaucoup de bonheur et de malheur qui animèrent l'humanité depuis la Renaissance.
Pour une influence si féconde, quelle est
donc la vertu secrète de ce vieillard, près de
i, tous, nous passerions indifférents si les
storiens de l'art ne nous l'avaient signalé?
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Vaut-il par son ardeur à tenir T emploi de grand prêtre et à accueillir son Dieu dans le temple? Avons-nous ici quelque témoignage émouvant de la foi des simples au xm* siècle?* Non point. Ce grand prêtre ne se soucie pas de la scène religieuse où il figure; il n*a aucune sincérité; c'est un simple figurant.
Un figurant, oui, car traversez la place, entrez au Campo Santo, examinez dans cet angle, sur cette belle colonne de marbre vert, ce vase antique ; vous y trouverez précisément le vieillard. Pisano Ta emprunté ici pour le mêler à ses images pieuses. Et, sur cette fi'ise, depuis tant de siècles, que fait le vieillard? Il figure dans un cortège bachique. Il suit le gros Silène qui joue du pipeau. Les cordons de ses sandales sont dénoués, et un jeune homme courbé les rattache. Lui-même, dans les plis de sa robe, tient pressé Un petit garçon. Où vont-ils ainsi? Je songe aux Contes Miléswns.
Nul ne se douterait qu'un tel bacchant va au Baptistère de Pisé émouvoir les dévo du Christ. C'est qu'aussi bien il ne vaut qu
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par la beauté de sa barbe et l'hannonie des plis de sa draperie. Son mérite, c'est de vivre. Ne lui demandez rien de plus, mais cela il l'appoile au petit peuple des musées; il leur donne le secret de la vie.
Doués d'un sens très vif de la nature, maïs incapables d'atteindre à la vision directe des choses, les Toscans, si désireux de réaliser les images que leur proposait leur pays, s'approprièrent d'abord la noblesse des formes, l'allure de l'art antique.
Le danger était que ces premiers êtres qu'ils créaient demeurassent de simples figurants, capables d'exister, de se grouper même, mais indifférents. Attendez, laissez la race prendre conscience des éléments de la beauté humaine et des lois de l'art. Assez vite, le peuple des
musées va s'individualiser En moins d'un
siècle, toute cette grâce aisée et forte, qui nous suppliait dé liii donner l'être quand nous nous nromeiiions sur les remparts de Lucques et
' ins )a campagne de'Florence, prendra corps
oici le xv' siècle ! Le peuple des musées est
prêt. Tout ce que la Toscane renfermait de types en puissance aboutit à l'existence. Ils couvrent les murs de ses cloîtres, de ses palais, de ses églises. Ils savent se mouvoir, exprimer leurs sentiments, se grouper, nous charmer même.
C'est vrai qu'ils ne savent rien de plus. Pour eux il s'agissait d'abord d'être viable, d'exister. Sur l'univers, ils ne nous donnent aucune notion que nos yeux n'eussent amassée à se promener sur les lignes de l'horizon de Toscane. Tout ce petit peuple des musées du xv® siècle a bien besoin que le Vinci vienne lui apprendre à méditer.
Je sais que, dans ces simples, la mode de notre époque est de trouver des qualités émouvantes. On peut toujours prêter aux pauvres et aux faibles ; mais, eux, en vérité, ne peuvent que nous enseigner la patience et nous ofirir leur bonne volonté à recevoir. C'est près du Vinci, de Michel-Ange, du Corrège, que l'on acquiert quelque chose de plus qu'à respirer les fleurs dans j beau jardin de Toscane. Allons à la chapelle c >
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is les personnages de Mi- Univers ; non plus seuleîments de beauté épars en ser un monde à la réalité.